UVRE I. CONCLUSION DE CI UVKE
pierre n'oublie pas de féliciter l'illustre président d'avoir consacré ses rares loisirs à la pratique des sciences et des lettres; mais en écrivant, d'une plume élégante et correcte, Téloge de l'ingénieux auteur des LUtres surVItalit^ il ne se doutait guère que lui-même se livrait pour la dernière fois à cette pure culture des belles-lettres qui avaient été le charme et le délassement de sa jeunesse. L'heure est venue, en effet, où le^ terribles luttes de la tribune vont remplacer pour lui les pacifiques arènes académiques. Dans ses innombrables discours on sentira bien le littérateur épris de la forme et du beau langage, mais plus encore le dieu agité, semant ses paroles ardentes à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre.
Ici finit son existence calme et heureuse. Désormais sa vie sera une latte incessante, mèlëe de revers et d'éclatants triomphes, mais glorieQse toujours, glorieuse surtout en sa tragique issue. Avant de parcourir avec lui cette longue période de cinq années, cinq siècles 1 qu'il traversera impassible au milieu des flammes, opposant une âme stoïque et dédaigneuse à toutes les coalitions de l'envie, à toutes les calomnies auxquelles nous le verrons se heurter, arrêtons-nous un moment, et contemplons-le tel qu'il nous apparaît au seuil de cette Révolution qui pour lui se résumera en ce seul mot : Justice.
Formé de bonne heure à la rude école du malheur, orphelin à l'âge où les paternels avis et les tendres soins de la mère sont si nécessaires à l'eniant, il comprend tout de suite que, plus qu'un autre, il a besoin de s'armer d'une instruction solide, et subit victorieusement la difficile épreuve du collège. Écolier, on le cite conmie un modèle, et l'affection de ses maîtres est une des plus douces récompenses de ses lalK)rieux efforts.
Sorti du collège le front ceint de ces couronnes universitaires, pro- ^^QGsaes d'avenir qui ne se réalisent pas toujours, il était devenu immé- ^tement un homme sérieux, n'avait pas eu de jeunesse, comme on ^t; et, se sentant chef de famille à Tâge ioù d'autres ne songent qu'aux plaisirs et aux délassements frivoles, il s'était attaché à remplir digne- 'tient cette sorte de sacerdoce dont l'avait investi le malheur. A peme ''entré dans sa ville natale, iî se place d'un bond au premier rang des ^^ocats au conseil d'Artois; une cause heureuse^ plaidée avec éclat.
le désigne à l'attention de ses concitoyens ; et, mattre de sa destinée désormais, lié avec les plus notables personnes d'Arras, recherché par un monde riche et influent, il n'a qu'à faire cause commune avec les puissants du jour, et lui aussi sera un des favorisés de la fortune. Mais la richesse, il la dédaigne; non qu'il se complaise à étaler cyniquement, comme le philosophe ancien, une pauvreté d'apparat : il aime au contraire un certain décorum ; élégant, recherché même dans sa toilette, il a l'horreur du débraillé ; homme de goût, il apprécie les belles choses; seulement, la médiocrité du poëte lui suffit. Il sait trop de quelle source impure proviennent la plupart des grandes fortunes de son temps. Aussi, bien avant de prévoir le profond ébranlement de 1789, déclare-t-il une guerre acharnée à l'ancien régime. Pas un de* ses discours et de ses écrits où ne reviennent, sans cesse plus ardentes, d'impitoyables critiques contre un état social devenu intolérable. Et quand il s'exprime avec tant de hardiesse sur ces questions brûlantes, ce n'est pas le rhéteur qui parle, chaque mot tombé de sa bouche ou de sa plume répond aux tressaillements des fibres de son cœur. On sent bien qu'il souffre de toutes les souffrances d'autrui.
Il ne faut donc pas s'étonner si, à l'heure des déchirements suprêmes, il se jeta en avant, prophète inspiré, résolu à faire triompher la sainte cause de la justice ou à périr à l'œuvre. Qui donc le poussa dans cette mêlée sanglante où, du choc des idées et des glaives, jaillirent de soudaines illuminations et d'impérissables principes? Est-ce le froid aiguillon d'une ambition vulgaire ? Est-ce le démon de l'orgueil! Oui ! s'écrient ses calomniateurs et le servile troupeau des ignorants, habitués à se former une opinion d*après je ne sais quelle voix publique faite de mensonge et d'hypocrisie ; non ! répondent tous ceux qui, lui étant d'ailleurs plus ou moins sympathiques, ont pris la peine de l'étudier consciencieusement. Robespierre, on l'a dît justement, c'était le principe fait homme, ce qui était loin d'exclure chez lui, comme on Ta trop souvent répété, l'indulgence et la bonté ; or l'ambition et l'orgueil n'ont rien de commun avec les principes. Apre fut parfois son langage, mais combien plus acerbes furent ses agresseurs! Si, en ces temps d& fièvre et d'irritation, on entendit des voix adoucies et cherchant à ras-' séréner les âmes, ce fut surtout la sienne. Il ne sacrifia point cooim^ tant d'autres au dieu inconnu : le désir d'améliorer la condition de9> hommes, d'enfermer la société dans les strictes règles du droit et d^ l'équité dirigea seul des actes; il ne parut si grand jusqu'au moment de sa chute que parce qu'on sentait bien respirer en lui un immenses amour de l'humanité.
Jusqu'ici cet homme extraordinaire a eu des détracteurs et des ad-^