LIVRE II. DEBUTS AE ROBESPIERRE A LA TRIBUNE
blées accordent à ceux qui sMmposent à elles par une grande notoriété, se trouvait singulièrement gêné dans les premiers temps. 11 avouait à Tun des secrétaires de Mirabeau qu'il tremblait toujours en abordant la tribune, eft qu'il ne se sentait plus au moment où il commençait à parler (1).
Cependant, on s'en souvient, sa verte réponse à l'archevêque d'Ail avait été écoutée avec une faveur marquée, et dès le commencement du mois de juillet il était sans doute parvenu à se faire remarquer de ses collègues, puisque nous le voyons figurer au nombre des vingtquatre députés choisis pour aller présenter au roi l'adresse rédigée par Mirabeau (2). Du reste, il était tellement inconnu que la plupart des feuilles publiques et même les secrétaires de l'Assemblée estropiaient indignement son Tiom (3). Il eut donc une peine infinie à rompre la glace ; mais il était de la trempe des forts ; soutenu par un patriotisme invincible, il ne se rebuta point, et si ses premiers discours, dont la trace a été à peine gardée par les journaux du temps, produisirent peu d'effet, le temps n'était pas très-éloigné où toutes ses paroles devaient être recueillies comme des oracles.
Le vendredi 10 juillet, dans la soirée, il alla avec ses collègues faire entendre au monarque, suivant l'expression de Mirabeau, « le langage des hommes libres dans ce palais souillé des viles adulations de Louis XIV, » et où, en ce moment même, se trouvaient « les conspirateurs qui voulaient armer Louis XVI contre son peuple (i). » La réponse du roi, vague, sèche et menaçante^ ne satisût ni la députation, ni l'Assemblée, dont une partie se montra profondément affligée (5). « C'étoit, ^ écrivait Robespierre, « Toeu vre de ces perfides conseillers qpii, dans des conciliabules tenus chez le comte d'Artois, chez madame de Polignac et leurs adhérents, ne cessoient de tramer la perte de l'Assemblée nationale (6). » La cour semblait ne rien négliger pour justifier les craintes universellement répandues. On eût dit qu'un vaste camp s'étendait de Paris à Versailles. Partout des soldats, écrit encore Robespierre; un train d'artillerie considérable avait été déposé jusque dans
(1) SonÊVinin 9wr Jlftra&eafi, par Etienne Dnmont, p. 251.
(2) Les douze députés des communes étaient : Mirabeau, Coroller, Regnand, Robespierre, Marquis, Barère de Yieuzac, Desèze, Delaunay, Petion de Villeneuve, Buzot, le Kervelegan, Tronchet. (Procès- verbaux manuscrits de TAssemblée nationale, Ar-
^=hw€s C, I l, 224, carton 15.)
(3) Mirabeau, dans Bes Lettres & ses commettants (n** 18), Barère, dans le Point ^^^jtmr^ numéro 20, p. 151, l'appellent Robert-Pierre.
"(4) DiX'huiHième kttre de Mirabeau à ses commettants.
(5) jr^motret de Baill7,-t.T, p. 312.
(6) Lettre manuscrite de Robespierre, en d«teda23 juiUét 1189.
les écuries de Marie-Antoinette. Dans le jardin du château, on voyait bivaquer des régiments allemands « caressés, régalés par le comte d'Artois, par la Polignac et par la reine (1 ). d L'Assemblée nationale, ajoute-t-il, opposa une fermeté intrépide à Taudace et à la violence dont elle était menacée. Calme au milieu du danger, elle écoutait tranquillement la lecture d'un projet de déclaration des droits de l'homme, proposée par La Fayette.
Tout à coup on apprend le renvoi brutal de Necker, le ministre cher au peuple, et le remplacement des autres ministres par les hommes les plus impopulaires, tels que Breteuil, de Broglie et Foulon. On sait de quelle exaspération tous les esprits furent saisis à cette nouvelle, et les résultats graves qui s'ensuivirent dans Paris. Le 13 juillet, l'Assemblée, tout émue, prit les résolutions les plus énergiques. Invité à occuper le fauteuil en Tabsence du président, Tabbé Grégoire, qui plus tard devait avoir l'honneur de provoquer l'abolition de la royauté, improvisa un discours violent sur les tentatives de la tyrannie, rappela à ses collègues leur serment du Jeu de Paume, et, par une allusion à la tranquillité courageuse avec laquelle l'Assemblée se montrait disposée à braver les périls, il termina par cette citation du vers d'Horace :
« Si fractus illabator orbis, impavidum ferient ruinœ (2).
Au récit des événements dont Paris était le théâtre, l'Assemblée nationale décide l'envoi immédiat d'une nouvelle députation au roi pour lui demander itérativement le renvoi des troupes et l'établissement d'une garde bourgeoise. La réponse de Louis XVI ne lui ayant pas paru satisfaisante, elle déclara solennellement qu'elle ne cesserait d'insister sur l'éloignement des troupes et l'institution d'une garde bourgeoise ; qu'entre elle et le roi il ne saurait exister d'intermédiaire ; que les ministres, conseils de Sa Majesté, de quelque rang qu'ils fussent (n'était-ce pas désigner la reine elles princes?) et tous agents de l'autorité civile et militaire étaient personnellement responsables de toute entreprise contraire aux droits de la nation, aux décrets de ^As^emblée, et des malheurs présents ou de ceux qui pourraient survenir ; que la dette publique était mise sous la garde de l'honneur et de la loyauté française ; enfin qu'elle persistait dans ses précédents arrêtés, notamment ceux des 17, 20 et 23 juin, trois dates immortelles à inscrire au panthéon de l'histoire.
(1) Bailly dit : « Les officiers, les soldats même avaient été caressés; la duchesse avait ramené les officiers chnz elle,.. » (Mémoires^ 1. 1, p. 361.) (?) Mémoires do Grégoire, t. I, p. 383.