‹ Histoire de RobespierreChapitre 70 sur 283 · LIVRE II. CONSTERNATION A VERSAILLES · texte numérisé non relu

LIVRE II. CONSTERNATION A VERSAILLES

On décréta ensuite que la séance serait permanente, a Dans ces circonstances critiques, » écrit Robespierre, « nous restâmes assemblés trois jours et trois nuits pour être en état de prendre promptement les délibérations que les événements pouvoient précipiter (1). »

Tandis que l'Assemblée votait ces vigoureuses résolutions/ les événements se précipitaient à Paris avec une célérité prodigieuse. Le 13, un comité permanent, établi à Thôtel de ville, organisait la garde nationale, et pour signe de ralliement adoptait cette cocarde rouge et L>]anche qui, transformée quelques jours après en cocarde tricolore, devait, suivant la prophétie de La Fayette, faire le tour du monde ; une armée patriotique s'improvisait comme par enchantement; le U, In Bastille tombait au pouvoir du peuple; et MM. de Launay et Flessellôs payaient de leur vie l'irréparable faute, le premier, d'avoir tourné contre les Parisiens les canons de l'antique forteresse de Charles V; le second, d'avoir fait croire par des tergiversations fatales qu'il était de connivence avec la cour.

A cette nouvelle, parvenue à Ver^illes dans la soirée, l'Assemblée dépêcha au roi une députation de cinquante membres. Cette fois la réponse fut un peu plus satisfaisante. Et cependant, dans cette nuit suprême où les scènes sanglantes de la journée chassaient le sommeil de tous les yeux, la cour songeait encore à se débarrasser des états. t,es régiments étrangers, rangés sur la terrasse de TOrangerie, reçurent la visite des princes et des princesses, burent et dansèrent en présence € d'une troupe de femmes, de courtisans, d'hommes vendus au despotisme (2) » et entonnèrent des chants insultants pour la nation. Ce fut ce qui donna lieu le lendemain à la fameuse apostrophe de Mirabeau, au moment où une autre députation se disposait à se rendre au château : « Dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, d6s favorites... » Les membres de la députation allaient partir quand un annonça l'arrivée de Louis XVI, qui, par un mouvement spontané, 5*était décidé à une démarche habile, dont l'issue pouvait lui être très-

(1) Lettre manuscrite en date rlu 23 juillet 1789.

(2) Mémoires de Ferrières, 1. 1, p. 132.

favorable. Ses paroles, en effet très-rassurantes, furent accue^e avec des marques non équivoques d'enthousiasme et d'affection, a Ces moi qui me fie à vous, » dit-il aux représentants de la nation, et pour ]a première fois il donna à l'assemblée le nom d'Assemblée natio'^ nale qu'il lui avait refusé jusqu'à ce jour. Alors des transports de joie éclatèrent de toutes parts (1). En présence du monarque abaissant son orgueil devant la nation représentée,. Robespierre ne peut se défendre d'un certain attendrissement ; voici en quels termes il raconte cette visite : « Le roi vint tout à coup à l'Assemblée nationale, sans gardes, accompagné de ses deux frères, lui déclarer qu'il se fioit à elle, et qu'il venoit invoquer ses conseils dans la crise funeste où se trouvoit l'État. Cette déclaration fut reçue avec des applaudissements incroyables, et le monarque fut reconduit de la salle nationale à son château avec des démonstrations d'enthousiasme et d'ivresse qu'il est impossible d'imaginer (2). »

Quel spectacle, en effet, que celui d'un roi de France^ d'un descendant de l'orgueilleux Louis XIV, se retirant à pied et sans gardes, au milieu d'une immense cohue de peuple emplissant les rues et garnissant les arbres, les grilles et jusqu'aux statues I a Le silence des peuples est la leçon des rois, » s'était écrié un membre de l'Assemblée, au moment où l'on annonçait la visite royale (3); mais ses applaudissements sont leur récompense, et ce jour-là Louis XVI se troava large^ ment payé de sa condescendance envers l'Assemblée nationale. La joie se peignait sur tous les visages; partout on criait: Vive le roi! Vive la nation ! et quand, à l'arrivée de son mari, la reine parut avec lui sur le grand balcon, tenant le petit dauphin dans ses bras et sa fille par la main, mille cris d'amour et de bénédiction montèrent vers le groupe royal. Hélas! ce furent les derniers murmures de tendresse qui résonnèrent aux oreilles de Marie-Antoinette, et ils furent impuissants à rattacher à la cause de la Révolution l'allière fille de Marie-Thérèse. Étrangère désormais à ce peuple que peut-être elle eût pu fléchir, elle va bientôt devenir l'objet de l'animadversion publique, et n'entendra plus retentir au-dessous d'elle que des explosions de fureur et de haine.

(1) Mémoire* de Bailly, t. II, p. 5.

(2) Lettre manuscrite en date du 23 juillet 1789.

(3) On ne sait pas au juste par qui ces paroles ont été prononcées ; les uns, comme Ferrières, h-s attribuent à l'évêque de Chartres ; les autres, comme Bailly, à Mirabeau ; d'autres, comme Barère, ne nomment personne. (Voy. le Point du jovr^ numéro 2S, p. 204.)

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