LIVRE il. IL RECLAME. LE SUFFRAGE UNIVERSEL
oindre part aux affaires du pays, ou bien tous les citoyens exerce* iént-ils les mêmes droits en vertu de leur seule qualité de Français? die était l'importante question soumise aux délibérations de TAsmblée le lendemain du jour où elle avait décrété la loi martiale. Il s'agissait des conditions requises pour être électeur et éligible lus les assemblées primaires. Sur les trois premières les débats ayaîent pas été longs, et Ton avait rapidement décidé qu'il fallait re Français, âgé de vingt-cinq ans et domicilié depuis un an au oins dansTarrondissement; mais la quatrième condition proposée par comité de constitution et consistant dans le payement d'une contriition directe de la valeur de trois journées de travail souleva une 3S-yive discussion. Les uns, comme Blin et Desmeuniers, comme iiguinais qui voulait qu'on ne pût être électeur à moins d'être porté i rdie des contributions, trouvaient dans la condition exigée par le imité une garantie contre la corruption des suffrages. Garantie bien osoîre, car il n'y avait pas de raison pour que les citoyens payant le contribution égale à la valeur de trois journées de travail fussent oins accessibles à la corruption que ceux qui ne payaient rien du ni. L'expérience l'a prouvé d'ailleurs, la vénalité des hommes n'est «en raison directe dé leur position de fortune, et puis les consciences » s'achètent pas toujours à prix d'or. Les riches se laissent trop souaH tenter par la séduction des dignités et des honneurs, comme les alheuFeux par l'appât d'une modique somme d'argent. Or les plu.? tnpables ne sont pas ces derniers. Le mieux est donc de s'en tenir aux riiicipes, tout en faisant la part des faiblesses humaines. Au nom de ces principes quelques membres combattirent sans peine «arguments spécieux invoqués en faveur du projet du comité. Gréoire trouva des paroles touchantes pour plaider la cause des pauvres, toport s'éleva aussi contre cette inégalité des droits fondés sur la forme; la qualité de citoyen actif devait être, selon lui, indépendante le toute contribution.
Dans une question où les droits primordiaux des citoyens étaient menacés, Robespierre ne pouvait demeurer neutre : il prit la parole à son tour pour réclamer... le suffrage universel, c Tous les citoyens, ipels qu'ils soient,» dit-il, « ont droit de prétendre à tous les degrés de représentation. » Faire dépendre l'exercice des droits politiques du l^ayement d'un impôt quelconque, c'était, à ses yeux, anéantir la liberté odividuelle, déchirer la déclaration des droits et violer la constitution,* [oi plaçait la souveraineté dans le peuple. Tous les individus, sans jslinction, devaient donc concourir à la formation de la loi. « Sinon,» oarsuivait-il, «il n'est pas vrai que tous les hommes sont égaux en
droits, que tout homme est citoyen. Si celui qui ne paye qu'une imposition équivalente à une journée de travail, a moins de droits que celui qui paye la valeur de trois journées de travail, celui qui paye celle de dix journées a plus de droits que celui dont l'imposition équivaut seulement à la valeur de trois; dès lors, celui qui a cent mille livres de rentes a cent fois autant de droits que celui qui n*a que mille livres de revenus. Il résulte de tous vos décrets que chaque citoyen a le droit de concourir à la loi et, dès lors, celui d'être électeur ou éligible, sans distinction de fortune (1). »
Mais malgré cette vigoureuse argumentation, et par une étrange Inconséquence, l'Assemblée, se mettant en contradiction avec les principes posés par elle dans la déclaration des droits derbommeetdu citoyen, adopta l'article proposé par son comité. Gela seul serviraitau moins à prouver, contre une opinion trop répandue, que, au moment oùTAssemblée nationale se sépara, la Révolution n'était pas complète encore. On ne saurait admettre en effet dans un pays de liberté et d'égalité cette outrageuse division d'un peuple en citoyens actib et en citoyens passifs.
Si les paroles de Robespierre n'exercèrent aucune influence sur h détermination de ses collègues, trop défiants à l'égard du peuple, dies retentirent profondément dans le cœur des masses, dont une partie se trouvaient exclues de la vie politique. Un peu plus de trois ans après, la Convention répara l'injustice de la Constituante, mais la réaction de Thermidor, en brisant la constitution de 1793, vint encore une fcis vicier le droit affirmé dès 1789 par Robespierre. Il a fallu arriver ]«»-• qu'à nos jours pour le triomphe complet du suffrage universel, sorti victorieux des barricades de février 1848. Aujourd'hui même noas voyons un certain nombre de personnes, mécontentes de la façon dont il fonctionne, le contester et réagir contre lui au moyen d*une foule d'arguments plus spécieux que solides au fond; on aura beau entasser tous les sophismes du monde, on ne parviendra jamais à prouver qu'une partie delà nation, se déclarant plus instruite et plus indépendante, ait le droit de confisquer, au détriment de l'autre, la part de légitime influence qu'il appartient à chacun d'exercer sur les affaires de son pajs, c'est-à-dire sur ses propres affaires. Eclairez le suffrage universel ptf la presse libre, par les réunions publiques, par l'instruction obligatoît et gratuite, cette dette dont toute société est tenue envers les générations à venir, soit; mais ne touchez pas au principe ; il n'y a point de droit contre le droit.
(1) Voy. le Moniteur du 22 au 26 octobre 1789, numéro 77. Yoy, aussi le PoUU *i jouff numéro 114, p. 415.