LIVRE II. NON-CATHOLIQUES ET COMEDIENS
populaires, de blâmer, malgré Tinsistance de Malouet et de quelques autres députés du côté droit, un mouvement auquel s*était associée toute la population toulonnaise.
Quelques semaines auparavant, dans la séance du 23 décembre, Robespierre avait obtenu une victoire plus complète lorsque, appuyant uoe motion de Clerraont-Tonnerre, il avait pris en main la cause de plusieurs classes de citoyens déshérités, depuis des siècles, de tous droits politiques, et dont il contribua largement pour sa part, on peut le dire, à faire décréter la participation à la vie civile.
Il s'agissait de savoir si les non- catholiques, juifs ou protestants, et [es comédiens, ayant du reste les qualités requises pour être citoyens ictils, étaieflt aptes à occuper des fonctions municipales et à siéger au «in de la représentation nationale. Non, disaient les éternels défenseurs iu passé, comme Tabbé Maury : il faut laisser à l'écart ces races maulites; les comédiens, parce qu'ils exercent une profession infamaute ; les uifey parce qu'ils forment une nation dans la nation, et qu'ils sont le léau des peuples. Tel était encore à cette époque l'empire du préjugé, pie le district des Cordeliers, ayant élu un comédien comme officier le la garde nationale, vit se soulever contre lui les cinquante-neuf oitres districts, et que François de Neufchâteau fut rayédu tableau des ivocals de Paris uniquement. parce qu'il avait épousé la fille du célèbre icteur Préville (1).
Attaquer de front une opinion inique, mais ancienne et invétérée, n'était donc pas une tâche très-facile. « M. Robespierre, » dit Mirabeau dans son Courrier de Provence^ « a réfuté l'abbé Maury en peu de mots, mais avec force (2). » On avait reproché aux juifs de vivre à l'écart, de s'occuper uniquement de spéculations lucratives, d'être enfin infestés de vices et de préjugés, comme si en cela ils formaient une exception dans l'humanité. Les lois anciennes invoquées contre eux étaient contraires aux principes et à la raison ; il était donc, disait Robespierre,, de la dignité de l'Assemblée nationale de les abroger. « Comment, » s'écriait-il, « a-t-on pu leur opposer les persécutions dont ils ont été victimes chez différents peuples 1 Ce sont au contraire des
(1) Révolutions de Paris^ numéro 24, p. 6.
(2) Courrier de Provence^ numéro 83, p. 7.
crimes nationaux que nous devons expier en leur restituant les droits imprescriptibles dont aucune puissance humaine ne pouvait les dépouiller... Rendons-les au bonheur, à la patrie, à la vertu en leur rendant la dignité d'homme et de citoyen ; songeons qu'il ne peut jamais être politique, quoi qu'on puisse dire, de condamner à l'avilissement et à Toppression une multitude d'hommes qui vivent au milieu de nous. Comment rintérêt social pourrait-il être fondé sur la violation des principes éternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de toute société (1)? » Belles paroles sorties d'un cœur profondément dévoué aux intérêts de l'humanité, et que ne devraient jamais oublier ceux dont Robespierre plaidait alors si chaleureusement la cause.
Quant à l'admission des protestants, la thèse était beaucoup plus facile à soutenir. L'abbé Maury lui-même avait déclaré qu'il ne les confondait pas avec les juifs. On se rappelait encore avec effroi les désastres occasionnés par la révocation de l'édit de Nantes, et il y avait en France une réaction presque générale en leur faveur. Rabaut Saint- Étienne, un des leurs, fils d'un vieux pasteur des Cévennes, n'avait-il pas été choisi pour président par l'Assemblée nationale? Robespierre; en se faisant leur avocat, allait donc au-devant de l'opinion publique. C'était un procès gagné d'avance.
Il n'en était pas de même à l'égard des comédiens. Bien qu'ils ne fussent exclus des fonctions publiques par aucune loi positive, ils Tétaient en vertu de ces préjugés dont nous venons de citer deux exemples frappants et qui, selon l'abbé Maury, honoraient le peuple chez lequel ils se trouvaient en vigueur. Mais tel ne pouvait être l'avis d'un philosophe, d'un libre penseur. Proscrire toute une classe d'hommes parce que dans son sein il pouvait s'en rencontrer quelques-uns d'indignes, c'était le comble de l'iniquité. Etait-ce donc chose si rare de rencontrer au milieu de ce clergé, dont faisait partie l'abbé Maury, des individus souillés de crimes et de débauches? Fallait-il pour cela jeter Tanathème à la corporation tout entière, déclarer tous ses membres indignes? Robespierre n'avait pu maîtriser son émotion en entendant les paroles antichrétiennes de son fougueux collègue. « Il était bon, :» dit-0, < qu'un membre de cette Assemblée vint réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée. Les comédiens mériteront davantage l'estime publique quand un absurde préjugé ne s'opposera plus à ce qu'ils l'obtiennent; alors les vertus des individus contribueront à épurer les spectacles, et les théâtres deviendront des écoles publiques de principes, de bonnes mœurs et de patiiotisme. » Et après avoir, en peu
(1) Point du jour, numéro 168, p. 226.