‹ Histoire de roi Henri-le-GrandChapitre 24 sur 27 · que de Veni · texte numérisé non relu

que de Veni

ordonnance ou décret, qui défendoit aux moines seavoitautre-

. . j fois fait (les

d'acquérir des terres dans son domaine au-des- ordonuances,

. .Il 1 . . • ■ qui bornoieat

sus de la valeur de vmgt mdle ducats , et enjoi- /^^ ^^^^.^. gnoit à quiconque en avolt acquis au-dessus de J;»- j" «' cette somme , de remettre le surplus à la Seigneurie , laquelle lui rembourserolt le prix et les améliorations qu'il y auroit faites. Suivant les traces de cet ancien décret, elle en fit un autre, qui défendoit de fonder ni bâtir de nouvelles églises , couvents et monastères, sans permission expresse de la Seigneurie , à peine de bannissement, et de confiscation du fonds et des bâtiments.

Il étoit véritablement de la fonction et charge des évêques d'empêcher cette grande multiplication de couvents; mais, par néghgence , ou par trop de facilité , ils en donnolent tout autant de Dermlsslons qu'on leur en demandolt : de sorte Elle en fait

r •■ encore d au-

que la république , au défaut des prélats , se tre».

1606. trouva contrainte d'y mettre la main elle-même ; autrement , il fût arrive' bientôt que toutes leurs villes n'eussent plus e'té que couvents et églises , et que tous leurs revenus , qui doivent porter les charges de l'État , et qui servent à la nourriture des gens mariés , lesquels fournissent des soldats, des marchands et des laboureurs, n'eussent plus servi qu'à l'entretien des religieux et des religieuses.

La Seigneurie fît donc encore un autre décret, qui interdisoit toute acquisition de biens immeubles aux ecclésiastiques , si la permission du sénat n'y intervenoit. Et au même temps, il arriva qu'un certain abbé et un chanoine , accusés de crimes atroces dans les terres de la Seigneurie , furent emprisonnés de l'autorité de la justice séculière : ce qui passe pour un grand attentat delà les monts , parce que les ecclésiastiques y sont en possession de n'être point justiciables des séculiers.

pauivs'of- Or Paul V , à son avènement au pontificat, ordoaaaiices. ne pouvaut dissimulcr , disoit-il , toutes ces entreprises de l'état séculier sur les ecclésiastiques , dépêcha en même temps deux brefs à son nonce

Il envoie (les dc Vcuise ; l'uu , Contenant la révocation des dé-

brefspourles 1 o ■ • 1 l) • • •

faire révo- crcts taits par la Seigneurie touchant 1 acquisition

*^"*'^* des biens temporels; l'autre, ordonnant le renvoi

de l'abbé et du chanoine à la cour d'église. Le

DH HËNRI-LE-GR AN' n. 353

nonce signifia ces brefs à la Seigneurie. Elle repon- 1606. dit vertement que l'autorité étoit née avec elle ; que personne qu'elle n'y avoit que voir; et qu'elle sauroit bien s'y maintenir contre tous ceux qui entreprendroient de la choquer. Les uns et les autres employèrent les meilleures plumes du temps pour défendre leurs droits , et ruiner les défenses de leur adversaire. On vit courir partout une quantité de manifestes et de traités pleins dé raisons de droit , des passages de l'Ecriture sainte , d'autorités des pères et des conciles , et d'exemples tirés de l'histoire .

Cependant le pape , extrêmement offensé de il escom-

, ri- • • niuuie le sé-

cette réponse , lulmina une excommunication nat. contre le duc et le sénat de Venise, si dans vingtquatre jours ils ne révoquoient leurs décrets, et ne consignoient les deux prisonniers entre les mains du nonce. La Seigneurie ne s'en émut Venise déguère , mais déclara hardiment le bref d'exconf- tance ,rexmunication nul et abusif; et il ne se trouva aucun tiou abusive ecclésiastique dans toutes ses terres qui voulût '^^ ""^*" entreprendre de le publier, ni qui osât observer l'interdit , ni faire cesser le service divin. Il n'y eut que les Capucins et les Jésuites qui se résolurent de sortir, et demandèrent congé à la Seigneurie. Elle l'accorda aux Capucins, avec liberté d'y retourner quand ils voudroient, et aux Jésuites avec défenses d'y rentrer jamais.

354 insToïKE

1607. Les choses ëtoient donc brouille'es au dernier

point entre ces deux puissances. Les Espagnols avoient l'œil au guet pour faire leur profit de ces divisions, et sous main jetoient de l'huile sur le feu , quoique ouvertement ils fissent semblant de l'éteindre : cai' d'un côté ils échauffoient les Vénitiens , et leur mettoient le cœur au ventre pour soutenir leurs droits; et de l'autre, ils ordonnoient à leurs gouverneurs de Naples et de Milan de servir le saint Père avec toutes leurs forces. Le roi en- Hcnri-le-Grand , plus sincère et plus désintéressé, commoderce cmbrassa cette occasion d'établir sa puissance en I erea . iig\[Q ^ par unc plus bcllc et plus juste manière. Il assura le pape que , comme vrai fils aîné de l'Église , il soutiendroit toujours ses intérêts ; et qu'en cas de rupture , il iroit en personne à son secours avec une armée de quarante mille hommes ; mais qu'il le supplioit , avant que d'en venir là , d'agréer qu'il tentât tous les moyens possibles d'accommodement.

Il répondit aussi à l'ambassadeur de Venise , qui lui demandoit assistance , qu'il la devoit au saint Père , au préjudice de tout autre ; partant qu'il exhortoit la Seigneurie de lui donner contentement ; et qu'afin qu elle le pût faire sans blesser son honneur et ses droits, il désiroit d'en être le médiateur.

Tous deux ayant accepté sa médiation , il dé-

I>E HENRT-LE-GRAND. 355

pécha le cardinal de Joyeuse en Italie , lequel , 1607.

pour dire la chose en deux mots , conduisit cette m *7f!

nég^ociation avec tant d'adresse, qu'enfin il mit de'jo^ts^è'

les parties d'accord. Le traite' contenoit quatre 9"' ^' '/*="

* *■ coruraode-

principaux articles : 1°. que la Seigneurie consi- »nent,con(e-

•* \ liant quatre

gneroit les deux prisonniers entre les mains de priocipaux ar-

H 1 1 1 1 N ticleS.

1 ambassadeur de France, pour les remettre a sa Sainteté ; 2°. qu'elle révoqueroit le manifeste , et la déclaration qu'elle avoit faite contre les censures apostoliques ; 3°. qu'elle rétabliroit tous les ecclésiastiques dans leurs biens ; Zf"' que le pape lui donneroit l'absolution , et qu'en revanche elle l'enverroit remercier par une célèbre ambassade, et l'assurer de son obéissance filiale.

Le lendemain, le cardinal de Joyeuse se trou- Le pape rêvant au lieu assigné par le sénat, mais les portes ^communicr. fermées , en présence du doge , de vingt-cinq se- ^a " i'abso*iunateurs et de l'ambassadeur de France, révoqua tionaïaSei-

■' t- gnenr/e.

l'excommunication , et donna l'absolution à la Seigneurie. Toutes ces choses se passèrent sans que les Espagnols en eussent participation, quoiqu'ds se tuassent de se faire de fête. Ainsi toutes les deux parties eurent quelque sorte de contentement par l'entremise de Henri-le-Grand.

Il n'y eut que l'affaire des Jésuites qui retarda 11 n> eut

, • / 1 1 • . • 1 que le rela-

ie traite de quelques mois, et qui pensa le rompre biissementdes

tout-à-fait , parce que le pape , considérant qu'ils ne'pLrôbte'!

avoient été chassés pour sa cause , vouloit abso- '^""

1607. lument que la Seigneurie les rétablît en leurs maisons et en leurs biens ; et elle s'opiniâtroit de tout risquer plutôt que d'y consentir. Enfin le pape , persuadé par l'éloquence du cardinal Du Perron , qui étoit pour lors à Rome, comprit qu'il valoit mieux se relâcher sur ce point, que de mettre toute la chrétienté au hasard de se brouiller ; de sorte qu'ils demeurèrent bannis des terres de la Seigneurie. Le pape d'aujourd'hui Alexandre VII, les y a rétablis par son intercession.

1608. Si l'accommodement du différend d'entre le pape et les Vénitiens ajouta un grand éclat à la réputation de notre Henri, ressuscitant le crédit de la France au-delà des monts , où il sembloit être mort, et y ravalant de beaucoup celui des Espagnols, lesquels auparavant y étoient tout

Le roi s'en- puissauts , le traité qu'il moyenna entre le roi

trcmet d'ac- ,,-, , ' . tt •

commoderios Q Espagne et les Etats, ou Provnices-Unies , ne avec l'Espa- ^^^ ^^ acquit pas moms parmi les Protestants et ^^°^' les peuples du septentrion. J'en ferai l'histoire

en peu de mots.

Les Provinces-Unies , que Ton appelle vulgairement Hollande, du nom de la province la plus considérable des sept qui composent ce corps , avoient quelque sujet de se plaindre de ce que le roi avoit fait le traité de Vervins sans leur consentement , et qu'il s'y étoit obligé de ne les point assister directement ni indirectement.

DE IIENRI-LE-GRANn. 357

Toutefois il n'avoit pas laissé de les secourir 1608. toujours d argent, et de taire passer a leur ser- sous main les vice ffrand nombre de noblesse et de volontaires , "«"^"'i"'*

o ' d Itommes et

tellement qu'il y avoit plusieurs re'giments fran- «l'argentcois tout entiers. Ainsi ce n'e'toit pas sans quelque raison apparente que les Espagnols crioient qu'il enfreignoit visiblement le traité de Vervins : mais ces reproches n'étoient pas justes, parce qu'ils l'avoient rompu les premiers par cent attentats, dont nous en avons coté quelques-uns ci-devant.

Cependant le roi , qui étoit bon ménager d'ar- Jeanmn est

. -, „ . iT n emplovépour

gent, s ennuyoït d en tant lournu' aux HoUan- traUer cet dois , et eût bien voulu les voir en état de ne lui méat"™'* *" être plus si fort à charge. Il n'y avoit qu'un seul moyen pour cela , qui étoit de leur procurer la paix avec les Espagnols. Il résolut donc d'y travailler , et il choisit le président Jeannin , homme de grand sens , pour ménager cette négociation.

Les deux parties consentirent d'abord à une iisconvieu-

y 11- • 1 1 II I -T" ncnt d'abord

trêve de huit mois , pendant laquelle les Etats , de huit mois afin de pouvoir traiter avec plus de réputation et plus de siareté , prièrent le roi de leur accorder une ligue offensive et défensive. Il la leur accorda volontiers. En voici les principaux articles.

Il leur promettoit de les assister et aider de

358 nisToriiE

1608. bonne foi en ce qu'il pourroit , pour obtenir du

Le roi fait • 11-^-. 1 • r ^-^

ligue offen- TOI Cl Lspag^ne Une bonne paix et assurée. Que lEeavefks" «'^1 pl^isoit à Dieu de la leur faire obtenir, il Hoiiuudois. j^ feroit observer de tout son pouvoir, et les défendroit contre tous ceux qui la voudroient enfreindre; et pour cet effet, leur soudoieroit dix mille hommes de pied à ses frais, pour autant de temps qu ils en auroient besoin. Réciproquement les États s'oblig'eoient, s'il étoit attaque dans son royaume par qui que ce fût, de le secourir aussitôt de cinq mille hommes de pied à leurs de'pens ; et ils laissoient au choix du roi de prendre ce secours en soldats, ou en navires e'quipe's et fournis de tout pour combattre sur mer.

Les Espa- Lcs Espagnols s'alarmèrent extrêmement de mèrentdecet- ccttc liguc. Don Pcdro dc Tolèdc , l'un des plus Vfn Pedro grands seigneurs d'Espagne , passant par la France ^t ^ eraud^e" P^'^ï' ^llcr aux Pajs-Bas , en fit de grandes plaintes plaintes au ^^ j,q- . gj- néanmoins plusieurs s'imaginèrent que tout le bruit qu'il menoit ne tendoit qu'à l'obliger à moyenner plutôt la paix avec les Hollandois, parce que l'Espagne étoit lasse au dernier point de soutenir une guerre si longue , si ennuyeuse et si meurtrière , avec tant de dépense et si peu de progrès.

Ce don Pedro , selon l'humeur de la vraie noblesse espagnole , tenoit une morgue fière et

DE riENRI-LE-GRANn. 35ç)

g^rave , et etoit haut et mag-nifique en paroles , 1608. quand il s'agissoit de l'honneur et de la gloire de sa nation , et de la puissance de son roi; mais hors de là , fort civil et courtois , soumis et respectueux où il le falloit être, galant, adroit et spirituel. Il se passa entre le roi et lui des choses^ assez remarquables , qu'il ne faut pas oublier.

Comme le roi croyoit qu'il lui apportoit des Choses fort

,., . I curieuses qui

menaces de guerre, et qu il savoit que les Es- se passèreut

,.. •11 • )•!/• entre le roi et

pagnols taisoient courir le bruit qu il etoit tout ce doa Pèestropie' des gouttes, et ne pouvoit plus monter à cheval , il lui voulut faire connoître que sa vigueur n'etoit point diminuée. Il le reçut dans la grande galerie de Fontainebleau , et lui fit faire vingt ou trente tours à si grands pas, qu'il le mit hors d'haleine ; puis il lui dit : Fous voyez. Monsieur, comme je me porte bien.

A cette première audience, don Pedro portoit son chapelet à la main. Il repre'senta au roi l'intérêt général qu'avoient tous les princes catholiques a la ruine ou à la conversion des hérétiques, et les grandes guerres que son maître avoit faites à ce dessein. Puis changeant de pro- Leurs entrepos, il lui dit que le roi catholique souhaitoit de s'allier plus étroitement avec lui , et de faire des mariages entre leurs enfants , pourvu que le roi quittât l'alliance et la protection des Pays- Bas. Le roi lui répondit franchement que ses en-

tieas.

36o HISTOIRE

1608. fants étoient d'assez bonne maison pour trouver parti ; qu'il ne de'siroit point des amitiés contraintes et conditionnées; qu'il ne pouvoit abandonner ses amis ; et que ceux qui n'en voudroient pas être , se repentiroient d'avoir été ses ennemis.

Don Pedro là-dessus exalta la grandeur et la puissance d'Espagne. Le roi , sans s'émouvoir , lui fit connoître que c'étoit la statue de Nabuchodonosor , composée de diverses sortes de matières, et qui avoit les pieds d'argde. Don Pedro en vint aux reproches et aux menaces. Le roi lui rendit bientôt son change , et lui dit que si le roi d'Espagne continuoit ses attentats , il porteroit le feu jusque dans l'Escurial; et que s'il montoit une fois à cheval, on le verroit bientôt à Madrid. L'Espagnol lui répondit arro-

Rcpartîes gammcnt : Le roi François y fut bien. Cest

vives de part , , . 1 . ., ,,

et d'autre, four celu, repartit le roi, que jj veux aller venger son injure, celle de la France et les miennes.

Après quelques paroles un peu hautes , le roi abaissant le ton de la voix, lui dit : Monsieur V ambassadeur, vous êtes Espagnol , et moi Gascon , ne nous échauffons point. Ils reprirent donc les termes de douceur et de civilité.

Une autre fois le roi lui montrant ses bâtiments de Fontainebleau, et lui demandant. Que vous

en semble ? Il répondit , qu'il lui sembloit qu'il i^os. avoit loge Dieu bienLirt'troit. Il n'y avoit encore pour lors que les deux chapelles qui sont dans la cour en ovale , et qui sont véritablement assez petites. Le roi ne put pas souffrir qu'il accusât sa piété, et lui répondit un peu vertement : Vous messieurs les Espagnols , ne savez donner a Dieu que des temples matériels; nous autres François ne le logeons pas seulement dans des pierres , nous le logeons dans nos cœurs ; mais quand il seroit logé dans les vôtres , f ai peur qu'il ne seroit que dans des pierres.

De Fontainebleau ils vinrent à Paris, où le roi lui montrant un jour sa galerie du Louvre, et lui en demandant son avis : VEscurial est toute autre chose y dit don Pedro. Je le crois, répartit le roi ; mais j a-t-il un Paris au bout, comme a mes galeries ?

Un jour don Pedro voyant au Louvre l'épée du roi entre les mains d'un porte-manteau, s'avança, mit un i^enou en terre, et la baisa, rendant cet Don Pedro

, , , , , baise répée

honneur, disoit-il , a la plus glorieuse epee de du roi. la chrétienté.

Durant la trêve de huit mois dont nous avons parlé , le président Jeannin travailla sans cesse au traité. Il v eut deux grandes difficultés : l'une, DeuxoLsta-

■^ .... des au traité

que le roi d'Espagne ne vouloit ponit traiter avec des Hoiian-

,.__. • . dois,surinon-

les Provinces-Umes , que comme avec ses sujets, tés parie roi.

it>o8. et elles vouloient qu'il les reconnût pour pays libres et indépendants ; l'autre , que le prince d'Orange , dont la puissance et l'autorité s'afFoiblissoient extrêmement par la paix, s'y opposoit par mille artifices , étant soutenu par la province de Zélande , qui veut toujours la guerre , et par quelques villes de sa faction.

On surmonta enfin ces deux obstacles : l'Espagnol se relâclia sur le premier, et avoua qu'il tenoit les Etats pour pays , provinces et Etats libres; et sur le second, le roi parla si haut au prince d'Orange , qu'il n'osa plus arrêter le cours Ce traité du traité. Il n'aboutit pourtant pas à une paix ,

aboutit aune •!'.•. ^ i ' • • i »

de dou- comme il etoit a désirer ; mais seulement a une

trev 7.e aus

trêve de douze ans , qui étoit marchande , et assuroit le commerce de part et d'autre.

Le bruit de cet accommodement porta la gloire

du roi par toute l'Europe. Le doge de Venise dit

Grande à notrc ambassadeur dans le sénat : Que la Sei-

louange que . . n § • • i i

la république giieurie eiîtroit en nouvelle admiration de la ne T'^notre ^^g^ condutte dit wi , lequel ne se trompait '^^°'"'* jamais en ses mesures , et ne jetait jamais san coup en vain ; qu'il était le vrai appui du repos et du bonheur de la chrétienté, et qu'il n'y avait T'ien à désirer pour la félicité de son régne , sinon qu'il fût perpétuel. Éloge d'autant plus beau et plus glorieux , qu'on peut dire avec vérité que Venise a toujours été le siège de la

J)li: niiNRI-LE-GRANl). 363

sagesse politique, et que les éloges qui partent iSoS de ce sénat sont comme autant d'oracles.

De tous côtés on rechercholt l'amitié ou la De tous cô-

protection de ce grand roi. On se remettoit de son amitié et

\ , . ... . sa protection.

tout a son arbitrage ; on imploroit son assistance ; et comme il étoit également puissant et sage , aimé et redouté , il n'y avoit personne qui réclamât contre ses jugements , ou qui osât attaquer ceux qu'il protégeoit. Mais il étoit si juste, iinevouioit qu il n entreprenoit point sur les droits d autrui, ger les sujet»

,.] -, . . .1 '1 IT contre leur

et qu il ne vouloit point entretenir les rebellions souverain. des sujets contre leur prince naturel. Il en donna une belle preuve dans l'affaire des Morisques.

Nous avons vu autrefois comme les Maures ou Sarrasins avoient envahi toutes les Espagnes vers l'an 'J2d. Les Chrétiens, avec l'aide des François, les avoient regagnées sur eux pied à pied ; si bien qu'il ne leur restoit plus que le royaume de Grenade, qui étoit petit en étendue, mais fort riche et extrêmement peuplé , parce que tous les restes de cette nation infidèle s'étoient retirés en ce petit espace. Ferdinand, roi d'Ara- Qui étoient

Tin • 1 ^ -n 1 > lesMorisxiues.

gon , et Isabelle , reme de Castille , achevèrent de conquérir ce royaume-là l'an i^^9., et ainsi mirent fin à la domination des Maures et à la religion mahométane en Espagne, contraignant ces infidèles de prendre le baptême ou de se retirer en Afrique.

1608. Or, comme ceux qui avoient ainsi professé la

religion chrétienne, l'avoient fait par force, ils étoient pour la plupart demeurés Mahométans dans le cœur ou Juifs ( car il y avoit plusieurs Juifs parmi eux), et nourrissoient secrètement leurs enfants dans leur incrédulité; à quoi la rigueur des Espagnols contribuoit encore beaucoup , mettant grande distinction entre ces nouveaux Chrétiens et les vieux : car ils ne recevoient point les nouveaux aux charges, ni aux ordres Les Espa- sacrés : ils ne s'allioient point avec eux; et qui

tjnotsles trai- . .,,„.. .,, . ,

tent mal. pis cst , US Icur laisoicut mille avanies , et les opprimoient à: force d'impôts. De sorte que ces malheureux se voyant ainsi accablés, et étant trop foibles d'eux-mêmes pour s'affranchir de ce joug, ils avoient pensé qu'il falloit s'adresser à une puissance étrangère , mais qui fût chrétienne, pour ce que celle du roi de Maroc ou des autres ' Ils deman- princes d'Afrique eût été trop odieuse. Pour cet ce à H>?urî- ettet, US cureiit rccours , par des députes secrets, e-Grand. ^^ notrc Hcuri, lorsqu'il n'étoit encore que roi de Navarre ; puis , en l'an 1 5gS , quand ils virent qu'il avoit mis la ligue à bout, et qu'il étoit audessus de ses affaires, ils implorèrent encore sa protection. Il écouta favorablement leurs propositions, envoya des agents inconnus en Espagne , pour voir l'état de leurs affaires, et leur fît espérer qu'il les assisteroit : et véritablement il le pou-

voit faire, puisqu'alors il etoit en guerre avec 1608. le roi (l'Espagne , et que l'on peut se défendre avec toutes sortes d'armes contre ses ennemis. Or , étant revenus en cette année 1608, pour le solliciter instamment d'accepter leurs propositions et leurs offres , et pour savoir la réponse de sa bouche même, il leur fit entendre nette- 11 u leor ment que la qualité de roi très chrétien qu'il portoit, ne lui permettoit pas de prendre leur défense , tandis que la paix de Vervins subsisteroit; mais que si l'Espagnol venoit le premier a. l'enfreindre ouvertement, il auroit juste sujet de les recevoir sous sa protection.

Leurs députés ayant perdu toute espérance de ce côté-là , s'adressèrent au roi d'Angleterre , qu'ils trouvèrent encore moins disposé que lui à leur prêter assistance. Cependant le vent de leurs menées étant parvenu à la cour d'Espagne, y causa de l'étonnement et de la peur; car ils faisoient près d'un million d'àmes, et tenoient presque tout le commerce, particulièrement celui des huiles , qui est fort grand en ce pays-là.

Le roi Philippe III ne trouva point d'autre Leroid'Es. sûreté pour empêcher le dangereux effet de leurs n^ftTura fl"t conspirations, que de les bannir entièrement de «^^ s"^"» «"oyauses terres. Ce qu'il fit par un édit du 10*^ de janvier de l'an 1610 , qui fut exécuté avec beaucoup de chaleur, d'inhumanité et de mauvaise foi;

i6oS. car en transportant ces malheureux en Afrique ,

Ils sont Ml' • il 1 '

horriblement comme ils 1 avoieut demande, on en noya une E^^^noU^^ partie dans la mer , et on dépouilla les autres : si bien que ceux qui restoient à sortir s'ëtant aperçus du mauvais traitement qu'on faisoit à leurs compagnons, se jetèrent du côté de France, les uns par terre à Saint- Jean-de-Luz , au nombre de plus de cent cinquante mille ; les autres , dans des vaisseaux fiançois , qui les amenèrent en EtdesFraa- divcrs ports dc cc rovaume. Mois , à dire le vrai ,

çois aussi.

ceux qui vinrent par terre ne furent guère mieux traités par les François que les autres l'avoient été par les Espagnols ; car, en traversant les Landes , ils furent presque tous dévalisés, et leurs femmes et leurs filles violées ; de sorte que trouvant si peu de sûreté dans un pays oii ils croyoient trouver du refuge , ils s'embarquèrent , par la permission du roi , aux ports de Languedoc , et Ils sont me- traversèrent en Afrique, où ils sont devenus

nés ep Afri- . , , , v , . , ,

que, mais II implacables et très cruels ennemis de tous les quelques-uns Cliréticns. Il cu rcsta quelques familles dans les

<;n France. -il 'i* i ^ -r» i

Villes maritimes du royaume , comme a Bordeaux et à Rouen, où Ton soupçonne qu'il y a encore aujourd'hui de leurs enfants qui suivent en caseiu de Hen- clictte l'obstinatiou de leurs pères.

ri IV pour la

gloire et l'é- Bicii loiu dc vouloir prendre la protection de

tendue de la n ^\^ i • ■ i r ii

religion chré- CCS lufadelcs, le roi avoit de fort grands desseins

tienne daosle | -, ■ . i' '.^ i il i- •

Levant. pour la gioirc et pour 1 étendue de la religion

chrétienne du côté du Levant : mais il ne vouloit 1608. point se déclarer que lorsqu'il auroit si bien ordonné les affaires de la chrétienté , qu'il n'y eût plus d'appréhension d'aucun trouble ni d'aucune division, et qu'elle pût lutter de toutes ses forces contre un si puissant ennemi , qui est le grand Seigneur. Dans cette pensée, il avoit envoyé 11 y envoie

des £rcD5 rc~

trois ou quatre gentilshommes au Levant , qui , connohre le sous prétexte de voyager et de visiter les saints ^*^^' lieux , reconnoissoient le pays, la disposition des peuples , l'état des forces , des places et du gouvernement du Turc. Ce qu'ayant bien considéré, il se promettoit que, lorsqu'il auroit réglé les intérêts et procuré l'union des princes chrétiens, il ruineroit cette puissance estimée si redoutable , dans trois ans ou dans quatre tout au plus, et cela, avec une armée de trente-cinq mille hommes de pied, et de douze mille chevaux seulement ; Alexandrele- Grand n'ayant pas eu davantage de forces pour détruire l'empire des Perses , qui sans doute étoit plus grand et plus puissant que n'est celui des Turcs.

Je dirai quel étoit son grand dessein pour la réunion de la chrétienté, lorsque j'aurai remarqué en gros quelques choses importantes qui se passèrent dans les trois ou quatre dernières années de sa vie.

Comme il travailloit soigneusement à amasser

368 itisToiiu:

ï6o8. de l'arguent, qui est le nerf de la guerre, il ecôules^^moyent ^^^^ toujours Ics propositioiîs qu'on lui faisoit d'avoir de pour Cil rccouvrer, d'autant plus volontiers que

largent saus a 7 r -i

fouler sou son dcssein e'toit d'abolir les tailles et d'ôter la

peuple.

gabelle. Le premier ne se pouvoit faire sans diminuer de beaucoup son revenu ; ainsi il falloit trouver quelque autre fonds en la place. Or ce 11 veut dé- fonds étoit le domaine de la couronne , lequel il maine. vouloit entièrement dégager , et 1 accroître par

quantité de nouveaux droits , entre autres, par celui des greffes, lesquels eussent cté entièrement retirés dans cinq ou six ans , et lui eussent rapporté, disoit- on, quinze millions par an. Mais quand il fut mort, la reine Marie de Médicis les rengagea plus avant qu'ils n'étoient auparavant.

Il seroit certes à souhaiter que Ton pût retirer ce sacré patrimoine de la couronne , et que l'on travaillât à rassembler cette masse que la loi du royaume et les soins de tant de sages têtes ont faite et composée durant l'espace de tant de siècles ; ce revenu , qui a entretenu si long-temps nos rois, et pourroit encore les entretenir avec éclat et magnificence , sans être à charge a leur royaume , sinon dans les grandes et urgentes nécessités.

Et ôter la • i i •

gabelle , en Quaiit à la gabcllc , notrc Henri-le-Grand avoit

achetant les •ni i • t i

marais salants, cnvie d aclietcr dcs particuhcrs tous les marais

salants de Poitou et de Bretagne ; et puis , quand ^^°^il les eût eus en sa main , il eût fuit vendre son sel sur les lieux , à tel prix qu'il eût voulu , a des marckands qui l'eussent revendu par tout le royaume , comme on y vend le bled , sans aucune contrainte et sans aucune imposition. De cette sorte , il n'eût point fallu tant d'officiers , de grenetiers , de contrôleurs, de commis, d'archers, et de cent autres gens qui , sans mentir , sont au nombre de près de vingt mille , tous nourris et payés aux dépens du roi et du public, et contre lesquels il y a souvent de très grandes plaintes. On n'eût point accablé les pauvres paysans que l'on impose au sel , les contraignant d'en prendre certaine quantité par an , veuillent ou non; et il est certain que le peuple l'eût eu à. quatre fois meilleur marché qu'il ne l'a, et que le roi en eût tiré beaucoup davantage d'argent qu'il ne fait, sans frais, sans peine et sans vexations de ses sujets.

Or, le roi cherchant des moyens pour remplir ses coffres, et pour remplacer le fonds des tailles, il faut avouer qu'il fit quelques impôts, et même quelques créations d'officiers, et qu'il remua beaucoup de choses , qui donnèrent sujet de plainte à plusieurs personnes ; et avec cela , pour s'acquitter de ses anciennes dettes, et pour payer les récompenses et les pensions de ceux

1608. qui l'avoient servi dans ses guerres de la ligue , 11 est con- jj ^iQii contraint de passer à leur profit les avis

tramt , pour 1 M:

s'acquitter, jg plusicurs partis qu'ils lui proposoient : de sorte

de faire quel- ^ ^ ^ '■ ^ '

ques impôts n\x^ sc cliar^eoit de Tenvie et des reproches , qui

etcréatious. . .

dévoient plus justement tomber sur ces gens-là que sur lui-même. Mais ceux qui connoissoient bien ses intentions n'avoient garde de le blâmer , comme ils faisoient les autres ; et ils appeloient bon ménage et sage économie, ce que quelquesuns appeloient avarice et soif insatiable.

Au reste , quoique la volonté de ce prince fût

très bonne pour le soulagement de son peuple et

Il ne se sert pour la graudcur de son Etat, néanmoins on ne

pas toiijours ^ • vi •. . / 1 c •

demoyeusin- P^ut mcr qu il ue sc soit trompe quelquetois au noceuts. clioix dcs moycns , et que tous ceux qu'on lui fournit pour cela n'étoient pas toujours aussi innocents que ses intentions. Il y en eut deux particulièrement , dont fun fit bien du bruit , et ne réussit pas ; l'autre a été de très dangereuse conséquence.

Recherche Le premier fut la recherche des rentes de l'Hôia*Ma!s"on-de*- tel-dc-Ville, par laquelle on prétendoit les faire bi'èudTbruu' peï'^li'^ à ceux qui les avoient mal acquises ; et cela en soi étoit fort juste. Mais comme la plupart de ces rentes avoient changé de main , ou avoient été partagées , et qu'il eût fallu troubler une infinité de familles , tout Paris s'en émut , et les rentiers eurent recours à leur prévôt des mar-

DE HENRI-LE-GRA.NI>. 3'Jl

chauds. C'etolt Miron , qui etoit aussi lieutenant iCoS.

civil , fort zélé pour le service du roi , comme il

l'avoit bien montré en plusieurs rencontres ; mais

avec cela très homme de bien , et que nul intérêt

du monde ne pouvoit détacher de l'intérêt du

peuple, dont il étoit le magistrat. En effet, il le Miron, pré-

r- -1111 , 1 / 1 'ût '!•"* raar-

soutint lortement; il parla dans les assemblées de chand^*, soul'Hôtel-de-Ville ; il agit auprès du surintendant du'pe"pi"^ avec pareille vigueur , et fît des remontrances au roi. Mais dans ces remontrances, véritablement la chaleur l'emporta à faire quelques comparaisons odieuses , non pas de la personne du roi , mais de certaines gens de son conseil.

Le Louvre en frémit : les gens de cour s'écrie- Onveutirrent qu'il avoit blasphémé ; ceux qu'il avoit notés contre^h.i.'*'' par sa harangue , et les intéressés en ce traité de la recherche des rentes , firent tous leurs efforts pour mettre le feu aux oreilles du roi , et pour lui persuader de punir rigoureusement cette audace. D'autre coté , le peuple avant Le peuple

• 5 •. • . , 1 r s'émeut pour

appris quon menaçoit son magistrat, prend feu je défendre. plus vite qu'on n'eût jamais cru ; les bourgeois viennent en troupes à l'entour de sa maison pour le défendre. Miron les prie instamment de se retirer, de ne le point rendre criminel : il leur remontre qu'il n'y a rien à craindre ; qu'ils ont affaire à un roi qui étoit aussi grand et aussi sage que doux et équitable , et qui ne se laissoit

î6o8. point emporter aux mouvements des mauvais conseillers.

On conseille Sur Cela, ceux qui lui vouloient mal em-

au roi de le

faire enlever, ployoieiit toutcs leurs persuasions pour engager

le roi à l'enlever par force , et à faire valoir son

Sagerépon- autorité Suprême. Mais il répondoit sagement à

se du roi , et iv ,, . , . .

digne d'un CCS geus-la , quc 1 autorité ne consistoit pas tou-

srand politi- • \ 11 1 i ■ v 1

que, jours a pousser les choses avec la dernière hau-

teur ; qu'il falloit regarder et le temps , et les personnes , et le sujet ; qu'ayant été dix ans à éteindre le feu de la guerre civile, il en craignoit jusqu'aux moindres étincelles ; que Paris lui avoit trop coûté pour se mettre en danger de le perdre : ce qui lui sembloit infaillible , s'il suivoit leur conseil , parce qu'il seroit obligé de faire de terribles exemples , qui lui ôteroient en peu de jours la gloire de sa clémence et l'amour de ses peuples , lequel il prisoit autant et plus que sa couronne ; qu'il avoit éprouvé en cent autres occasions la fidélité et la probité de Miron , qui n'avoit point de mauvaise intention , mais sans doute croyoit être obligé, par le devoir de sa charge , de faire ce qu'il faisoit; que s'il lui étoit échappé quelques paroles inconsidérées, il les vouloit bien pardonner à ses services passés ; qu'après tout, si cet homme affectoit d'être le martyr du public, il ne vouloit pas lui donner cette gloire , ni s'attirer le nom de persécuteur et de

tyran ; et qu'enfin ce n'étoit pas dans des occasions 1608. , si avantageuses qu'il falloit pousser un homme , quand on le vouloit perdre.

Ainsi ce sage roi sut dissimuler prudemment n ne veut

, 1 A P3S qu'on

une petite escapade , et ne voulut pas même sa- ,,oursu!v<;cet-

• 1 J'Ai 11''^ te affaire des

voir ce qui se passoit, de peur d être oblige a rentes. quelque coup d'autorité, qui peut-être eût eu de dangereuses suites. Il reçut donc fort humainement les excuses et les très humbles soumissions de Miroii , et , au reste , de'fendit qu'on poursuivît cette recherche des rentes , qui avoit causé tant de bruit.

Le second moyen dont il se servit pour avoir Étabiisse-

, ,, • ' ' 1 \ 1 ment de la

de 1 argent , et qui a ete de très dangereuse con- pauiète. séquence , c'est la pauiète , ou droit annuel. Pour bien entendre ceci , il faut reprendre la chose de plus haut.

Les offices de judicature , de police et de finances La justice

r. ■ . . C • ' -r- 1 autrefois ad-

etoient autretois exerces en Jb rance , sous la pre- ministrée ea mière et seconde races de nos rois, par des g en- leT^gentUstilshommes ; car la noblesse étoit obligée d'étu- 'i''™™^'dier et d'apprendre les lois du royaume. On les choisissoit pour la maturité de leur âge et de leur jugement : on les changeoit de temps en temps d'un siège à un autre , et ils ne prenoient aucun salaire des parties , mais seulement des gages fort modiques , que le public leur payoit , plutôt par honneur que pour récompense. Depuis , dans la

160S, fin de la seconde race , et au commencement de la elle eT™m- troisième , la noblesse e'tant devenue ignorante bee entre les .^j. fainéante tout ensemble , les roturiers et bour-

mains des ro- '

turiers, qui geois qui apprirent la jurisprudencc , s'e'levèrent fait valoir a peu à Dcu daus CCS char^cs , tant de iudicature

leur profit. ^ ^ ^ , .

que de finances , et commencèrent à les mieux faire valoir , parce qu'ils tiroient tout leur honneur et toute leur dignité de là , n'en ayant point d'ailleurs par leur naissance , comme avoient les gentilshommes. Ils n'avoient pourtant guère d'emploi pour les affaires de judicature , d'autant que les eccle'siastiques possédoient quasi toute la jurisdiction, et avoient leurs officiers qui rendoient la justice.

Le parle- Cependant le parlement , qui auparavant étoit

mentdeFran- / 1 / /

ce s embar- commc Ic conscil d Etat du royaume , et un abrège

rasse des af- , • , / /• < i 1

fairesdespar- dcs Etats gcucraux , ctaut venu a s embarrasser e'sTr'eudù se- ^^ ^^ counoissaiice des différends d'entre les pardentaireaPa ticulicrs , au licu qu'auparavant il ne traitoit que des grandes affaires politiques , Philippe-le-Bel , ou, selon quelques autres , Louis Hutin son fils, le rendit sédentaire à Paris. Or , comme cette compagnie déjuges étoit très illustre , parce que le roi y prenoit souvent séance , que les ducs et pairs et les prélats du royaume en faisoient partie , et qu'on choisissoit ce qu il y avoit de plus habiles gens pour lajudicature, afin de remplir ces placeslà, elle mit dans sa dépendance toute la force des

DE HENRI-LE-GRANl). SyS

autres juges royaux; savoir : des baillis et sene- 1608.

d. '. r . • Rrnd tous

laux , qui, ayant etc auparavant juges souve- les autres ju-

rains, devinrent leurs subalternes. gesses subal-

ternes.

Long-temps après , nos autres rois ont encore créé à diverses fois plusieurs autres parlements; mais par la seule intention de faire mieux rendre la justice, et sans aucun inte'rêt pécuniaire; tant s'en faut, ils cliargèrent leurs coffres des nouveaux gages qu'il falloit payer a ces nouveaux officiers.

En ce temps-là, le nombre des officiers de jus- Le nombre

, . f. . ni 1 1 • ^^^ of.'icicrs

tice etoit tort petit , et 1 ordre qu on observoit de pari, ment pour remplir les charges des parlements , parfai- ^ '^' ^*^'''* tement beau. On avoit accoutumé d'y tenir un registre de tous les habiles avocats et juriscour suites; et quand quelque office venoit à vaquer, Bonne méon en choisissoit trois , desquels on portoit les avo;t^de"pou'rnoms au roi , qui préferoit celui qui lui plaisoit. charges "* Mais les favoris et les courtisans corrompirent bientôt cet ordre; ils persuadèrent au roi de ne Les rois per-

•, ^ \ ,1 / . suadés par les

point s arrêter a ceux qu on leur presentoit , et flatteurs d'y

dt 11 . nommer sans

en nommer un de leur propre mouvement : ce avo regard à

que ces gens-là faisoient pour retirer quelque ^* capacité. présent de celui qui étoit nommé par leur recommandation : et l'abus y étoit si grand , que souvent ces charges étoient remplies d'ignorants et de faquins , à cause de quoi les gens de mérite tenoient la condition d'avocat beaucoup plus honorable que celle de conseiller.

i6o3., Le mal croissant toujours , et les gens riches

devenant extrêmement friands de ces charges, pour le lucre , et leurs femmes pour la vanité , ceux qui gouvernoient se mirent a fabriquer de cette marchandise, pour la débiter et en tirer. Conima eiips dc l'argent. Ainsi , sous Louis XII , ses coffres

devinrent vé- , ,., l, iitI-

naks. étant épuisées par les longues guerres d Italie, on

commença à rendre les charges de finances vénales. Toutefois , ce bon roi en ayant aussitôt prévu la dangereuse conséquence , avoit résolu de rembourser ceux qui les avoient achetées ; mais étant mort dans ce bon dessein, François F"^, duquel il avoit bien prédit qu'il ' gâteroit tout, vendit aussi celles de judicature , puis en créa de nouvelles par plusieurs fois , afin d'en tirer de l'argent.

Sous Fran- Dcpuis , Henri II son fils créa les présidiaux ;

cois h', puis . . - -

SOUS Henri II. ct Charlcs IX ct Henri III, entassant mai sur mal et ruine sur ruine , firent grand nombre d'autres créations de toutes sortes , pour avoir de ces denrées à débiter ; et de plus , ils vendoient les charges quand elles vaquoient , ou par mort , ou par forfaiture.

Comment on Jusquc-là , le mal étoit fort grand; mais il

eûtpuguérir ,, ■ . ,, ,, f n •.

cernai. n ctoit pas mcurablc. 11 ne ralloit que supprimer

une partie de ces charges , quand elles fussent

' Il disoit souvent de lui : Ce gros garçon gâtera tout.

Venues à vaquer, et remplir l'autre de personnes iSoS. de capacité et de mérite. Ainsi, dans vingt ans, on eût réduit cette fourmilière d'officiers à un très petit nombre , et de fort gens de bien.

Mais on ne présenta pas l'affaire à Henri-le- Grand de ce biais-là ; on la lui fit voir d'un autre sens. On lui donna à entendre que, puisqu'il ne tiroit rien dps cbarges vacantes, étant presque toujours obligé de les donner , il feroit bien de trouver moyen de décharger par-là ses coffres d'une partie des gages qu'il payoit à ses officiers ; ce qu'il feroit en leur accordant la conservation Maisaucor-

-, 1 1 11' "i- traire oa le

de leurs charges pour leurs héritiers , moyennant rend incuracertaine somme modique qu'ils payeroient tous bifs^aat ^ là les ans, sans pourtant y contraindre personne; P''"^'^"^» de sorte que ce seroit une grâce , et non pas une vexation. Cela fut nommé le droit annuel , ou autrement la paulète , du nom du traitant, appelé Paulet , qui en donna l'avis , et en fut le premier fermier. Tous les officiers ne manquèrent pas de payer aussitôt ce droit, pour assurer leurs charges à leurs enfants.

Il n'est point besoin de dire les inconvénients quî cause de et les maux que cette méchante invention a eau- 8'^^"'^* ^^'"** ses et cause tous les jours ; les moins éclairés les connoissent assez, et voient bien que c'est un mal auquel il est fort nécessaire , mais certes très difficile présentement de remédier.

Ma

ï6o8. Je ne veux point charger cette histoire de

toutes les cérémonies et réjouissances qui se firent à la naissance et aux baptêmes de tous les enfants de Henri-le-Grand, ni à divers mariages des princes et grands de la cour, entre autres, du prince de Condé et du duc de Vendôme , qui se firent au mois de juillet de l'an 1609.

1C09. Le prince de Condé épousa Charlotte - Mar-

dupriucVde guérite de Montmorency, fille du connétable, laquelle étoit merveilleusement belle , et avoit Tair tout-à-fait noble. Aussi le roi l'ayant considérée , en fut plus vivement frappé qu'il n'avoit jamais été de pas une autre : ce qui causa peu après la retraite du prince de Condé , qui l'emmena en Flandre , et de là se retira à Milan , non sans que le roi eût un extrême déplaisir de voir le premier prince de son sang se jeter entre les bras de ses ennemis.

Mariage du Lc duc de Vendôme épousa mademoiselle de

dôme. Mercœur, laquelle il avoit fiancée dès l'an 1597,

ainsi que nous l'avons dit; et toutefois la mère de la fille étant fort altière et fort glorieuse , apportoit de grandes répugnances à l'accomplissement de ce mariage ; de sorte qu'il ne se fût jamais fait, si le roi ne s'en fût mêlé. Ce ne fut pas une des moindres peines qu'il eut en sa vie, que de fléchir cet esprit difficile : il n'y employa toutefois que les voies de douceur et de persuasion , et ne se

conduisit en cette affaire que comme un père qui ^^^gfait l'amour pour son fils, et non pas comme un roi qui veut être obéi.

Je ne parlerai point aussi de ses divertisse- Quels étoient

... , , I 1 \ • 1 les divertisse-

ments ordinaires , la chasse , les bâtiments , le mems du roi.

jeu, les festins et la promenade. J'ajouterai seulement que dans les festins et dans les carrousels, il vouloit paroître aussi bon compagnon et aussi adroit que pas un autre ; qu'il étoit de belle humeur le verre à la main , quoiqu'il fût assez sobre ; que sa gaîte' et ses bons mots faisoient la plus douce partie de la bonne chère ; qu'il ne témoignoit pas moins d'adresse et de vigueur aux '

combats , à la barrière , aux courses de bague et à toutes les galanteries, que les plus jeunes seigneurs ; qu'il se plaisoit même au bal , et qu'il dansoit quelquefois , mais , à dire le vrai , avec plus d'enjouement que de bonne grâce. Quelques-uns trouvoient à dire qu'un si grand prince s'abaissât à folâtrer de la sorte , et qu'une barbe grise se plût encore à faire le jeune homme. On peut dire, pour l'excuser, que ses grands travaux d'esprit avoient besoin de ces de'lassements. Mais je ne sais pas ce qu'il faut re'pondre à ceux qui n aimoit un lui reprochent qu'il a trop aimé le jeu des cartes ?^y* ^'^"'^ et des dés , peu séant à un grand roi, et qu'avec cela il n'étoit pas beau joueur, mais âpre au gain, timide dans les grands coups, et de mauvaise

38o HISTOIRE

1609. humeur sur la perte, A cela, je crois qu'il faut avouer que c'e'toit un défaut dans ce roi , qui n'étoit pas exempt de taches, non plus que le soleil. Sa fragilité H scroit à souhaiter, pour l'honneur de sa

étoit extrême , . .,

pouriesftm- mcmoirc , qu'il n'eût eu que celui-là. Mais cette fragilité continuelle qu'il avoit pour les belles femmes, en e'toit un autre bien plus blâmable dans un prince chrétien , dans un homme de son âge , qui étoit marié, à qui Dieu avoit fait tant de grâces , et qui rouloit tant de grandes entreprises dans son esprit. Quelquefois il avoit des désirs qui étoient passagers , et qui ne l'attachoient que pour une nuit ; mais quand il rencontroit des beautés qui le frappoient au cœur, il aimoit jusqu'à la folie ; et dans ces transports, il ne paroissoit rien moins que Henri-le-Grand.

Cette pas- La fable dit qu'Hercule prit la quenouille , et

sionluifaisoit , ,, iiiiiy-wii • n

faire des cho- ula pour 1 amour de la belle Omphale : Henri fit

ses Lonteu- 1 l l 1 1 *. t1

sts. quelque chose de plus bas pour ses maîtresses. H

se travestit un jour en paysan , et chargea un fardeau de paille sur son cou , pour pouvoir aborder madame Gabrielle ; et l'on dit que la marquise de Yerneuil l'a vu plus d'une fois à ses pieds essuyer ses dédains et ses injures : exemples que les princes doivent bien regarder, pour ne se pas laisser aveugler à cette malheureuse folie, qui abâtardit les courages les plus héroïques , et avilit les personnes les plus éminentes.

DE nENRI-rr-GRAND. 38l

On feroit vingt romans des intrigues de ses i6og. diverses amours avec la comtesse de Guiche , q„atre'<iesfs quand il n'e'toit encore que roi de Navarre ; avec ""*'"""*• Jacqueline De Beuil, qu'il fît comtesse de Moret; et avec Charlotte Des Essarts , sans compter beaucoup d'autres dames de toutes qualités, qui faisoient gloire d'avoir quelque charme pour un si §rand roi.

La haute estime et l'affection que les François Cela étoit

1 • * 1 • .. 1' 1 c cause qu'il

avoient pour lui, empechoient que 1 on ne s oi- étoit souvent fensât si fort de ce libertinage scandaleux; mais ^i'^éin'e'^*^ *^ la reine sa femme en avoit un extrême chagrin, qui causoit à toute heure des picoteries entre eux , et la portoit à des de'dains et à des humeurs fâcheuses.

L'ennui et le déplaisir de ces brouilleries do- Etretaninit

, . , 1, , . , son grand ùes-

mestiques retardoient assurément 1 exécution du sein. grand dessein qu'il avoit formé pour le bien et le repos perpétuel de la chrétienté , et pour la destruction ensuite de la puissance ottomane.

Plusieurs en ont parlé diversement; mais voici Ouei étoit ce que j'en trouve dans les Mémoires du duc de Sully. Il devoit bien en savoir quelque chose, étant aussi avant , comme il étoit , dans la confidence de ce roi. C'est pourquoi il faut nous en rapporter à lui.

ce grand desseiu.

Les

Jo

qu'il avoit conçus après la paix de Vervins , crut ch

• T 1 1 r . 1 . I . — ' moyens

Le roi, dit-il, désirant acheminer les projets dontiiseser-

voit pour l'aeminer.

1609. qu'il falloit premièrement e'tablîr en son royaume une tranquillité inébranlable, en réconciliant à lui et entre eux tous les esprits , et ôtant toutes les causes d'aigreur; qu'avec cela, il étoit nécessaire de choisir des gens capables et fidèles , qui vissent en quoi son bien et son Etat pouvoient s'améliorer , et de s'instruire si bien en toutes ses affaires , qu'il pût prendre des conseils de luimême , et discerner les bons et les mauvais , les entreprises faisables ou impossibles, et celles qui étoient proportionnées à ses revenus ; car la dépense qui se fait au-delà , attire les malédictions des peuples , qui sont ordinairement suivies de celle de Dieu.

Pour cet ef. il accorda donc un édit aux Huguenots , pour

f et, il accorde . . -ii !•• t»--i

un éd!t aux lairc vivrc en paix les deux religions. Puis il

Huguenots, et -, 1 . • ^ r* 'n.

acquitte ses douua uii oidrc certain et iixe pour acquitter ses

dettes. dettes et celles du royaume , contractées par les

désordres du temps , par les profusions de ses

devanciers, et par les payements et achats des

hommes et des places qu'il lui avoit fallu faire

Ce qui réta- duraut la ligue. Sully lui fit voir un Mémoire, l'an

tiôaetTaCa- 1607, par Icqucl il en avoit acquitté pour 87 mil-

France.'^^ ^^ lïons : 06 qui rétablit la réputation et la bonne foi

de la France envers les étrangers , chez lesquels

elle étoit fort décriée.

Cela fait , il travailla continuellement pour s'adjoindre dans son grand dessein tous les po-

tentats chrétiens, en leur ofTiant de leur don- 1600.

ner tout le fruit des entreprises sur les Infidèles, tous i«^po.

sans en réserver rien pour lui ; car il ne vouloit îf"'f l['iT!!

point, disoit-il, d'autres États que la France. promettant

r ' ' A tontes le^con-

Il se proposa aussi de chercher toutes les occa- i"^f" ;

* ^ Les réunit

sions d'éteindre les discordes, et de pacifier les enaccommo-

l-rr' 1 11 1 • 1 ' • i> dant leurs dif-

ditierends d entre les princes chrétiens , des aus- féreuds. sitôt qu'il les verroit naître; et cela, sans aucun intérêt que celui de la réputation de prince g^énéreux , désintéressé, sag"e et équitable.

Il commença à se faire pour amis et associés, Lfs princes

1.. ' •!• II- 1 • qu'il se fait

les Princes et Etats qui lui sembloient les mieux pour amis. disposés envers la France , et les moins opposés à ses intérêts; comme les États ou Provinces-Unies, les Vénitiens , les Suisses et les Grisons. Puis , les ayant attachés à lui par des liens très étroits , il se mit à ménager les trois puissances royales du Nord ; savoir ; Angleterre , Danemarck et Suède ; à discuter et vuider leurs différends , et même à tâcher de les réconcilier avec le pape , Comment il ou du moins obtenir une cessation de haine et modtiesprin* d'inimitié , par quelque formulaire de la manière [3018^37*1^16 qu'ils auroient à vivre ensemble , laquelle eût été P^i''"' avantageuse au pape , en ce qu'ils l'eussent reconnu pour premier prince de la chrétienté , quant au temporel , et , en ce cas-là , lui eussent rendu tout respect. Il tâcha ensuite à faire la iitraiteaTee

Al 1 '1 1 -i^ 1 les électeurs.

même chose entre les électeurs , les Etats et les

1609. villes impériales , étant obligé particulièrement ,

disoit-il , de prendre soin d'un Empire qui avoit

Arec les sei- été fondé par ses prédécesseurs. Après , il fit

gaeursdeBo i 1 • 1 1 a

hèine , Hon. sondcr Ics seigHCurs de Bohême , de Hongrie , -ne!' " de Transylvanie et de Pologne , pour savoir s'ils ne concourroient pas avec lui dans le dessein d'ôter et déraciner pour jamais tout sujet de trouble et de divisions dans la chrétienté. Il traita après cela avec le pape, qui approuvoit et louoit son entreprise , et désiroit y contribuer de sa part tout ce qui lui seroit possible.

C'étoient là les dispositions à son grand dessein , dont je vais vous faire voir le plan raccourci.

pianraccour- H désii'oit réuiiir si parfaitement toute la cliré-

ci du grand . , „^ , • ^ 1 1

dessein de ticntc , quc cc lie iLit qu uii coips qm eut ete et

se fût appelé la république chrétienne. Pour cet

11 vonioit effet , il avoit déterminé de la partager en quinze

partager la . . ' ,

chrétienté en domiuatious OU litats , qui tussent, le plus qu il se Mibus éga- pourroit , d'égale force et puissance , et dont les ^^^' limites fussent si bien spécifiées par le consente-

ment universel de toutes les quinze, qu'aucune ne les pût outre-passer. Ces quinze dominations étoient le Pontificat ou Papauté , l'Empire d'Allemagne, la France , l'Espagne , la Grande-Bretagne , la Hongrie , la Bohème , la Pologne , le Danemarck , la Suède , la Savoie ou royaume de Lombardie , la Seigneurie de Venise, la Repu-

blique Italique ou des petits potentats et villes 1609. d'Italie, les Belges ou Pays-Bas, et les Suisses.

De ces États, il y en eût eu cinq successifs: Savoir: on- France , Espagne , Grande-Bi'etagne , Suède et ^^ q„atr« ré- Lombardie ; six électifs : Papauté , Empire, Hou- ^" "q^e^grie , Bohême , Pologne et Danemarck ; quatre républiques , deux desquelles eussent été démocratiques; savoir: les Belges et les Suisses; et deux aristocratiques ou seigneuries : celle de Venise, et celle des petits princes et villes d'Italie.

Le pape , outre les terres qu'il possède , devoit Ce quVùt avoir le royaume de JNaples, et les nommages, tant de la république Italique , que de l'isle de Sicile.

La seigneurie de Venise eût eu la Sicile en foi La seigneuet hommage du saint Siège , mais sans autre droit que d'un simple baisement de pied et d'un crucifix d'or, de vingt ans en vingt ans.

La république Italique eût été composée des La répubii- États de Florence, Gènes, Lucques, Mantoue , '^"^ aique, Parme , Modène , Monaco et autres petits princes et seigneurs , et eût aussi relevé du saint Siège , lui payant seulement , pour toute redevance , un crucifix d'or de la valeur de dix mille francs.

Le duc de Savoie , outre les terres qu'il possé- Le duc Je doit, eût encore eu le Milanois ; et le tout eût été ^^'*°"' ' érigé en royaume par le pape, sous le titre de royaume de Lombardie , duquel on eût distrait

1609. le Cremonois , en échange du Montferrat , que l'on y eût joint.

La répubii- On eût incorporé avec la république Helvéquc es uis- j.jgj^j-|g Q^ jçg Suisses , la Franche - Comté ,

l'Alsace , le Tyrol , le pays de Trente et leurs dépendances , et elle eût fait un hommage simple à l'empire d'Allemagne, de vingt -cinq ans en vingt-cinq ans.

Celle des On cût établi toutes les dix -sept provinces ï>Tys-Bas , dcs Pays-Bos , tant les catholiques que les protestantes, en une république libre et souveraine, sauf un pareil hommage à l'Empire; et on eût grossi cette domination des duchés de Clèves , de Juliers , de Berghes et de La Mark, de Ravenstein et autres petites seigneuries voisines, le royaume On eût joiut au royaumc de Hongrie les Etats de Transylvanie, de Moldavie et de Valachie. L'Empire L'cmpcreur eût renoncé à s'agrandir jamais, tiectîou ; lui ni Ics sicus, par aucune confiscation, déshérence , ou reversion de fiefs masculins ; mais eût disposé des fiefs vacants en faveur de personnes hors de sa parenté, par l'avis et consentement des électeurs et princes de l'Empire. On fût aussi demeuré d'accord que l'Empire désormais n'eût pu , pour quelque occasion que ce fût , être tenu consécutivement par deux princes d'une même maison, de peur qu'il ne s'y perpétuât, comme il faisoit depuis long-temps en celle d'Autriche.

DE HENRT-LE-GRANn. 887

Los royaumes de Hongrie et de Bohême eus- 1O09. sent ete pareillement electiis par les voix de Hongrie <>ussept électeurs, savoir : 1°. celle des nobles, ^^ff ^'''' '''"*'" clerg^é et villes de ces pays-la ; 2°. du pape ; 3'. de Tempereur; 4°. du roi de France; 5". du roi d'Espagne; 6°. du roi d'Angleterre; -7". des rois de Suède, de Danemarck et de Pologne, qui tous trois n'eussent fait qu'une voix.

Outre cela , pour régler tous les différends qui Un conspii fussent nés entre les confédérés, et les vuider cc"quinzrdr. sans voie de fait , on eût établi un ordre et forme ™'."='^'""'' ''«

' soixante per-

de procéder par un conseil général composé de *°°"«*-

soixante personnes, quatre de la part de chaque domination, lequel on eût placé dans quelque ville au milieu de l'Europe , comme Metz, Nancy, Cologne ou autre. On en eut encore fait trois Trois auautres en trois différents endroits , chacun de de vin^t. vingt hommes , lesquels tous trois eussent eu rapport au conseil général.

De plus, par l'avis de ce conseil général. Ordre pour

■> A. 1 1 'tll 'LT empêcher et

qu on eut pu appeler le sénat de la république i^ tvr^nnîe chrétienne, on eût établi un ordre et un rèi^le- V ''^'^ l^*''"''

' o lions, et pour

ment entre les souverains et les sujets , pour *«'<'<""■"■ i*"»

•' A provincfs voi-

empêcher d'un coté l'oppression et la tyrannie *'';"'* «^^^ iniides princes ; et de l'autre , les plaintes et les rébellions des sujets. On eût encore réglé et assuré un fonds d'argent et d'hommes , auquel chaque domination eût contribué , selon la coti-

itog. satlon faite par le conseil, pour aider les dominations voisines des Infidèles contre leurs attaques; savoir : Hongrie et Pologne, contre celle du Turc ; et Suède et Pologne , contre les Moscovites et les Tartares.

Trois capi- Puis, quaud toutes ces quinze dominations raux.uupar cusscnt ëté bien établies avec leurs droits, leurs

mer.deuxpar -, t • / i•^ ' •

terre , pour gO! ivemements et leurs limites (ce qu il esperoit re aux Turcs' pouvoir faire en moins de trois ans), elles eussent ensemble , d'un commun accord , clioisi trois capitaines généraux, deux par terre et un par mer , qui eussent attaqué tous à la fois la maison ottomane ; à quoi chacune d'elles eût contribué certaine quantité d'hommes, de vaisseaux, d'artillerie et d'argent, selon la taxe qui en étoit Quelles faite. La somme en gros de ce qu'elles dévouent

troupes et . • \ i • • -il

quel attirail, foumir, montoit a deux cent soixante-cinq mille hommes d'infanterie , cinquante mille chevaux , un attirail de deux cent dix-sept pièces de canon , avec les charrois , officiers et munitions à proportion , et cent dix-sept grands vaisseaux et galères , sans compter les vaisseaux de moyenne grandeur, les brûlots et les navires de charge.

La seule mal- Cet établissement étoit avantageux a tous les

sou (l'Autri- . / -. f . ■! ■> • 1

elle eût souf- princcs ct Etats chrétiens ; il n y avoit que la LUssemem.'^ seulc maisou d'Autriche qui en eût souffert dommage , et qui eût été dépouillée pour accommoder les autres : mais on avoit fait le projet de la

porter à y consentir de gré ou de force en cette 1609. manière : premièrement, il faut supposer que du taiie,iepape, côté d'Italie, le pape, les Vénitiens et le duc de J''"'!^ *'^ '^

' 1 r ' Savoie y con»

Savoie étoient bien informés du dessein du roi , «entoient.

et qu'ils l'y dévoient assister de toutes leurs

forces ; le Savoyard surtout y étant extrêmement

animé , parce que le roi lui donnoit sa fille aînée

en mariage pour son fils Victor-Amédée ; que

du côté d'Allemagne, quatre électeurs, Palatin, D'\iiema-

11 y-. 1 -n/r 1 • ene, plusieurs

Brandebourg , Cologne et Mayence , le savoient électeurs ; et aussi, et qu'ils le dévoient favoriser; que le duc duc*de BaViède Bavière avoit leur parole et celle du roi , qu'on ^^ empereur. l'éleveroit à l'Empire; et que plusieurs des villes impériales s'étoient déjà adressées au roi pour le supplier de les lionorer de sa protection et de les maintenir dans leurs privilèges , qui avoient été abolis par la maison d'Autriche ; que du côté De lîohême de Bohême et de Hongrie , il avoit des intelli- iV, seigneurs gences avec les seigneurs et la noblesse, et que ^^ ^ ^'^

se.

les peuples y étoient si désespérés de la pesanteur du joug, qu'ils étoient prêts à le secouer, et de se donner au premier qui leur tendroit les bras.

Toutes les dispositions lui étant ainsi favora- Affaire de blés, arriva l'affaire de Clèves, dont nous par- à propos pour lerons tout à cette heure , laquelle lui fournissoit ce'"^raQ*d des^ une belle occasion de commencer l'exécution de *^'°" ses projets. Elle devoit se faire de cette sorte.

^gO HISTOIRE

1609. Ayant mis sur pied une arme'e de quarante

mille hommes, comme il fit, il devoit,tout en

marchant, de'pêcher des ambassadeurs vers tous

les potentats de la chrétienté , pour leur donner

Le roi eu part dc ses justes et saintes intentions. Puis, sous

nJ^trcllan^ se ^ '

fût saisi «les prétexte d'aller à Clèves, il se fût saisi de tous

passages delà

Meuse. les passages de la Meuse, et eût attaqué tout

d'un coup Charlemont, Maestricht etNamur, qui

Les villes de étoicnt pcu muuis. Au même temps, toutes les

Flandre se fus. '■

sent révoi- grandcs villes des Pays-Bas eussent crié liberté;

les seigneurs se fussent mis aux champs avec

pareil dessein, et eussent arboré le lion belg^iqiie

Les Hoiian- avcc Ics fleui's de lys. Les Hollandois eussent

dois eussent , 1 a 1

occupé les cù- occupe toutes les cotes avec leurs vaisseaux en

très grand nombre, pour fermer le commerce

de la mer aux Flamands, comme on leur eût

LesFiamaads fermé cclui de terre du côté de France. Ce qu'on

le roi d'Es- vouloit faire , afin de hâter les peuples de secouer

ÎITe^tue en U- ^^ domination des Espagnols, et de s'adresser au

^*^'^"'' roi et aux princes ses associés, pour prier le roi

d'Espagne dc les vouloir mettre en liberté, et

d'avoir la bonté de leur rendre la paix , laquelle

ils ne pouvoient jamais espérer, tandis qu'ils

seroient sous sa domination.

Il y a toutes les apparences qu'à l'approche d'une si puissante armée, par les intelligences des principaux seigneurs , par le branle des grandes villes , par l'amour que ces peuples ont

DE IIK ^fRI-LE-GRAND. Sq I

toujours eu pour la liberté, la Flandre se fût 1609.

toute soulevée, principalement lorsqu'elle eût

vu le merveilleux ordre et Texacte discipline L'armée da

, f ^ J"©' eûf vécu

de ses troupes, qui eussent vécu en bons botes, avec grand

„ . ordre.

payant partout , et ne taisant aucun outrage , sur

peine de la vie; et quand on eût reconnu qu'il Le ro; ne se

fût rien rêne travailloit que pour le bien et le salut des serve de ses

I , . , couquêtes.

peuples , ne se reservant rien de toutes ses conquêtes que la gloire et la satisfaction de rendre ces provinces à elles-mêmes , sans en retenir un seul château ni un seul village pour lui.

Au même temps qu'il eût mis la Flandre dans 11 eût, avec

, - TiA l'i ^•rrr les au'n'sprin-

un état libre, et qu il eut accommode le diffe- ces,priérem-

j 1 1 • J /~'^^ .. 1 • pereurdelais-

rend de la succession de Cleves , tous les prmces ser les villes

intéressés en cette affaire, les électeurs que gQ libe™!."^^

nous avons nommés, et les députés de plusieurs

grandes villes, dévoient le venir remercier, et

puis le supplier de vouloir joindre ses prières et

son autorité aux supplications qu'ils avoient a

faire à l'empereur , pour le disposer de laisser

les Etats et les villes de l'Empire en leurs anciens

droits et immunités , surtout en la libi^e élection

d'un roi des Romains , sans y user plus d'aucunes

pratiques, contraintes, promesses et menaces;

et que , pour cet effet , il fût dès l'heure résolu

qu'on enéliroitund'une autre maisonque de celle

d'Autriche. Ils étoient convenus entre eux que

ce seroit le duc de Bavière. Le pape se fût joint

1609. avec eux pour cette re'quisition ; et ils l'eussent faite avec tant d'instance , qu'il eût été difficile à l'empereur , qui n'eût point été armé , de la refuser.

Bohême , Semblable requête eût été faite au roi et à ses

Hongrie, Au- . , , 1 i 1 a

triche , eus- assocics , par les peuples de Bohême , Hongrie , me prière. ^ AutHche , Stvrie et Carinthie ; surtout pour le droit qu'ils avoient d'élire eux-mêmes leur prince, et de se mettre en telle forme de gouvernement qu'ils jugeroient la meilleure, par l'avis de leurs amis et alliés. A quoi le roi condescendant, eût usé de toutes sortes d'honnêtetés, de prières et de déférences, même au-dessous de sa dignité, pour faire voir qu'il n'entendoit point tant se servir de la force que de l'équité et de la raison. Le duc de Après ccla, le Savoyard, par même voie , eût

Savoie eût de- . , , . ,, -

mandé au roi demande au roi d Espagne, avec toutes sortes de partage de sa civilités , et au uom de ses enfants, qu'il lui plût emme. j^^j, donner la dot de leur mère, aussi bonne et avantageuse que Tavoit eue leur tante Isabelle ; et en cas de refus, le roi devoit permettre à Lesdiguières de l'assister de quinze mille hommes de pied , de deux mille chevaux et de cent mille écus par mois pour faire la conquête du Milanois ou paysdeLombardie. En quoi il eût été favorisé de la plupart des princes d'Italie.

Cela fait, il devoit, avec ses associés, prier le pape et les Vénitiens d'intervenir comme arbitres

m: nENRi-LE-GRA.ivD. 393

entre lui et le roi d'Espagne pour terminer amia- iMblement les diffe'rends qui etoient près d'éclater i^^ vénitiens entre eux, à cause de Naples, Sicile, Navarre et ^""^sV""-!" Roussillon. Et alors , pour montrer qu'il n'avoit ^T'[^*!j7r°*^Nat aucune pensée de s'agrandir, ni point d'autre piesetSiciie; ambition que d'affermir le repos de la chrétienté, il se fût montré tout prêt à céder à Etierojiour 1 Espagnol la Navarre et le Roussdlon , pourvu droit, qu'il remît Naples et Sicile, non point pour lui, car il ne vouloit point d'autre État que la France, mais pour le pape et pour les Vénitiens, auxquels il eût cédé son droit sur ces pays.

Enfin , par un légat apostolique , et par les remontrances de tous ses associés , il eût fait entendre son dessein au roi d'Espagne et aux princes de sa maison, et l'eût conjuré , par le sang de Jésus - Christ , de l'avoir agréable , comme étant saint , pieux , charitable , glorieux et utile

à toute la chrétienté. On lui eût avec cela déduit

les avantages qui lui en fussent revenus à luimême : on eût essayé de lui faire comprendre On eût tâ-

VI A//1 -1 ■ • •'/ ché de per-

qu il en eut ete plus riche , moins inquiète et suader le roi plus paisible; que, dans vingt ans, l'Espagne, smo'nSllt qui étoit presque déserte , se fût repeuplée , et fût devenue le plus florissant État de l'Europe. Je pense bien qu'il eût été fort difficile de lui persuader cela ; car l'ambition déréglée et mal entendue embrasse plutôt des chimères que des

forcé.

394 niSTOIRE

1609. corps solides, et aime mieux posse'der des pays vastes et de'serts, qu'une e'tendue raisonnable qui soit bien cultivée et bien peuplée; mais peut-être que les armes l'eussent convaincu , au défaut de la raison.

Grande pru- Au Tcstc , Ic Foi avoit résolu de renoncer à

nence et mo-

«lératioudont toutc prétcntiou ; de ne rien retenir de tout ce

Je roi eût usé vi a ■ 1 • , ,-1

en la poursui- qu il couquetcroit ; de ne rien entreprendre qu iji sein. ne l'eût fait approuver à ses alliés, et qu'il ne les

vît disposés à y contribuer; de ne commencer point en plusieurs lieux éloignés tout à la fois, mais de faire suivre les expéditions de proche en proche, attendant toujours le succès des précédentes avant que de s'engager à d'autres ; de se montrer sans ambition , sans avarice et sans orgueil dans la distribution des logements , des vivres, des dépouilles et des conquêtes; de favoriser les Etats foibles et nécessiteux ; d'envoyer toujours quelque reconnoissance honorable et utile à tous capitaines et soldats qui auroient fait quelque bel exploit; de n'entrer jamais dans aucune des partialités qui pourroient naître entre ses amis et alliés , mais de paroître toujours égal, équitable et commun ami ; de traiter honorablement les gens de guerre, avec éloge, ou avec réprimande , selon qu'ils le mériteroient, et de maintenir exactement la discipline, empêchant tous désordres, dégâts, violements et incendies,

afin qu'il fût reçu partout comme le libérateur X609. des nations, et celui qui apportoit la paix et la liberté', non pas la ruine et la désolation.

Il prenoit ses mesures, faisoit ses préparatifs, Lesprépara-

^ . . ' . \ tifs et dispo-

et dressoit ses machines pour parvenir à cette sitîons qu'il fin , avec tous les soins imaginables , depuis huit ou neuf ans : il faisoit des amis et des alliés de tous côtés, entretenoit des intelligences partout, avoit gagné le collège des cardinaux par de grosses pensions , avoit attiré à son service tous les bons capitaines en Allemagne et en Suisse, et s'étoit aussi acquis ce qu'il y avoit de bonnes plumes dans toute la chrétienté , d'autant qu'il vouloit persuader les peuples plutôt que de les forcer, et les instruire si bien de ses intentions, qu'ils regardassent ses armes comme un secours salutaire.

Voilà le plan de son dessein, lequel sans mentir étoit si grand , qu'on peut dire qu'il avoit été conçu par une intelligence plus qu'humaine. Mais quelque haut qu'il fût, il n'étoit point audessus de ses forces, auxquelles, si les princes ne proportionnent leurs entreprises , il arrive qu'ils ruinent leur Etat : de même qu'un homme qui veut entreprendre des procès , ou faire des achats plus que sa bourse ne peut porter, est contraint à la fin de vendre son fonds, et se noie de dettes et de mauvaises affaires.

SgÔ HISTOIRE

iGoy. Outre ses forces, qui e'toient grandes en nom-

qu'i" avou ^^'^ •> "^^'^ ^'^ ^'^'^ P^^^ ^^^ valcur , étant tous

pour cela, hommes choisis , et parmi cela y ayant quatre •

mille gentilshommes, capables de tout à la vue

Armée que dc Icur roi, le princc d'Orange devoit se mettre

le prince (10- • -ii • i

range eût ml- aux cliamps avec quinze mille hommes de pied

et deux mille chevaux; le prince d'Anhalt, en

Celle des Allemagne , eût paru avec dix mille ; les électeurs

électeurs et

pricces d'Ai- ct Ic duc dc Bavicrc en avoient arrhé deux fois

lemagne^ - . „ , v ,.

davantage, qui se tussent trouves a divers rendez - vous au premier coup de trompette ; les Celle des vé- Vénitiens et le duc de Savoie se fussent déclarés

iiitieiis et du

Savoyard. cliacun avcc uuc armée considérable , au premier signal qu'il leur en eût donné. Pour les Suisses , outre une levée de six mille , tous choisis, qui venoient au roi, il en eût eu Le fonds de eiicorc tout autaut qu'il eût voulu. Quant au

finauces que ^ ^ ^ n '

le roi avoit lontls de SCS iinaiices , toutes ses troupes étant

fait pour ce / , • • i i •

dessein. payccs pour trois mois, ses places bien garnies, ses magasins sur la frontière tout-à-fait remplis, ses capitaines honorés de beaux présents qu'il leur avoit faits , il avoit quatorze millions de livres dans la Bastille, sept millions entre les mains du trésorier de l'épargne , qui étoient le revenant-bon de l'année précédente ; deux autres millions en d'autres mains; plus le courant, qui étoit de plus de vingt-sept millions ; et outre tout cela, Sully, son surintendant, l'assuroit de

DE IIENRI-LE-GRANn. '6c)J

quarante millions d'extraordinaire durant trois ^609.

ans ; de sorte qu'il eût pu faire la guerre quatre

ans sans vexer ses sujets de nouvelles charges.

Mais il la vouloit faire si chaudement, qu'il en n vouioit

A, • 1 ,. 1 , ., . faire la guer-

put voir la Im clans peu de temps : car il tenoit re très puis-

, . 1 M saiTiment,alJa

pour maxime qu un prince sage , quand il y est quelle f«t obligé , la doit faire forte et courte , et d'abord '^""'^ ^' étonner le monde par des préparatifs formidables , parce qu'en cette sorte la grandeur de la dépense retourne à ménage , et les conquêtes qui se font par la crainte des armes , vont bien plus loin que celles qui se font par les armes mêmes.

Je vous ai dit quel étoit ce dessein ; il n'y a Ce dessein

.. . , -, A / / 1 < apparemment

que Dieu qui sache quel en eut ete le succès. eiitrwssi,u'v On peut dire néanmoins, jugeant selon les appa- prîncVcon" rences, qu'il devoit être heureux; car il ne juc^jeSa^^" paroissoit aucun prince ni État dans toute la «tdeFiorfuchrétienté qui ne dût le favoriser , ou qui fût disposé à prendre le parti de la maison d'Autriche , sinon le duc de Saxe en Allemagne , et le duc de Florence en Italie. Mais le roi les eût bien rangés tous deux : le premier, en assistant contre lui les héritiers de ce duc Guillaume, qui avoit été autrefois dépouillé de l'électorat par l'empereur Charles V ; le second , en suscitant Pise , Sienne et Florence à crier liberté, et à secouer le joug de la domination des Médicis.

SgS HISTOIRE

1609. Mais il est temps que je vous dise ce que c'étoit

^ahaulv^f- fp^ l'afFaire de Clèves et de Juliers, qui lui avoit faire de cie- fom^j^j^ l'occasioii dc prendre les armes , et ouvert

ves et de Ju- r 7

liers. les voies pour commencer son grand dessein.

Jean-Guillaume , duc de Juliers , de Clèves et de Bergbes, comte de La Marck et de Ravensbourg , fils du duc Guillaume et de Marie d'Autriche, sœur de l'empereur Charles V, et petit- Mort de fils du duc Jean , étant mort sans enfants , le

.Tean,ducde r„ , il'/- • •

Juliers, sans 20 dc mars clc 1 an ID09, sa succession mit en

eufants. . i -l'i. • • ^i

rumeur tous les litats voisms. 11 avoit quatre sœurs : la premièie , mariée au marquis de Brandebourg ; la seconde , au comte Palatin de Neubourg ; la troisième , au duc des Deux-Ponts ; la Sa succés- quatrième , au marquis de Burgaw. Les enfants

siou disputée . . , - .

par plusieurs, ISSUS dc CCS mariagcs pretendoient sa succession,

^ment" par l^S pluS prOcllCS CXcluaut IcS pluS cloigUCS , Ct Brandebonrg j ^^j^ j^^ ^j]^ ^^ ^^^ ^^^ ^^^^ dcSCCndant

ellNeubourg. '

d'une fille aînëe du duc Jean , aïeul du duc Guillaume, disoit aussi qu'elle lui appartenoit préfe'rablement , d'autant qu'il e'toit porte' dans le contrat de mariage de cette fille-là, qu'au cas que les enfants mâles manquassent dans la maison de Juliers, la succession lui revieiidroit à lui et à ses descendants. Or , cela e'tant arrive' , il s'en suivoit que la succession étoit ouverte pour lui. Le duc de Nevers pretendoit aussi au duché de Clèves, comme portant lui. seul le nom et les

DE IIENRI-LE-CRAN l). 899

armes de Clèves ; et le comte de Maulevrier , 1609. par la même raison , demandoit la comte de La Marck , car il étoit l'aîne' de La Marck ; et en cette qualité il prétendoit aussi la duché de Bouillon et la seigneurie de Sedan , qui étoient teimes par le vicomte de Turenne , maréchal de Bouillon. L'empereur disoit que toutes les pré- LVmpereur

, , . 1 r 1 ' disoit qu'elle

tentions de ces concurrents etoient mal londees, étoit dévolus

d'autant que ces terres-là étoient des fiefs mas- ^ ™P""^-

culins, qui ne pouvoient écheoir à des filles, et

à faute de mâles étoient dévolues à l'Empire ,

partant que c'étoit à lui d'en disposer. Et sur

ce droit, il en donna secrètement l'investiture à n en investit

/ 1 1 T -1 /A 1 1 LéopolJd'Au-

Leopold d Autriche , eveque de Strasbourg- , et triche. l'envoya avec des forces pour se saisir de ces terres , sous prétexte de la régie , et cependant assig-ner les parties par-devant Sa Majesté Impériale, pour dire leurs raisons.

Les poursuites du duc de Nevers et du comte de Maulevrier ne furent pas fort chaudes, d'autant qu'on leur fît entendre que les fiefs qu'ils demandoient étoient unis, et ne se pouvoient démembrer. Le droit du marquis de Brandebourg^ et celui de Neubourg^ étant les plus apparents , la plus grande contestation fut d'abord entre eux deux. Le landgrave de Hesse, leur ami commun, s'étoit entremis de les accommoder, et leur avoit fait passer une transaction de vuider leur diffé-

AOO HISTOIRE

1609. rend à l'amiable , et de n'employer leurs forces

que contre les usurpateurs, l'administration de

Lequel tan- la succcssiou demeurant eVale et commune entre

disque Bran- o v,»n,.v^

debourg et cux, sauf Ics droïts de l'empereur. Mais là-dessus

Neubourgdis- , 1 1 j' • 1 •

putent,s'em- Leopold d Autnchc arriva avec des troupes, et se

partntdeJu- • -, 1 t i- r '

li^rs, saisit de Juliers.

Ils Implorent Lcs dcux princcs , re'solus de le chasser, cher-

lassistance du „v \ . -1 . a / . , . v

roi , clierent secours de tous cotes, et particuhèrement

implorèrent celui du roi, auquel ils envoyèrent le prince d'Anhalt avec des lettres de l'électeur Palatin et du duc de Wirtemberg, qui l'assuroient que ses armes seroient justes, puissantes, et avec la grâce de Dieu , victorieuses. Le prince d'Anhalt lui parla sans doute de beaucoup d'autres choses touchant le grand dessein. Le roi reçut sa personne avec un accued très gracieux, et ses propositions avec une joie nomparedie :

Quiieurpro. il lui rc'poudit daus des termes aussi obligeants

met d'y mar- ,.. . ^ "

cher en per- qu il 56 pouvoit , qu il marchcioit en personne au secours de ses bons allie's, et qu'en attendant qu'il put monter à cheval avec l'e'quipage que doit avoir un roi de France, il feroit toujours avancer quelques troupes ; ce qu'il fit sur la fin Mais dit de l'anne'e 1 609. Mais au reste , il le pria de

qu'il enten- 1 • r " i •

doit conser- Youloir taue entendre aux prmces confe'de're's ,

caîhoHqûe'ea <ï"'ils lui fcroicut grand tort , ^'ils pensoient que

cepaysia. ^^^ assistaucc dût apporter quelque préjudice à

la religion catholique en ces pays-là; car il de'-

DE HENRI-LE-GRAND. 4oi

siroit qu'avant toutes choses , l'exercice y en fût i6oy. conservé au même état qu'il étoit au temps de la mort du duc Guillaume, lequel étoit catholique ; mais Brandebourg^ et Neubourg étoient protestants.

L'empereur lui envoya aussi un ambassadeur de ses plus confidents , le prier de ne point favoriser la rébellion et Tinjustice de ces princes , et de considérer qu'il ne pouvoit les assister sans faire tort à la religion .catholique. Henri- liéponse le-Grand lui répondit qu'étant roi très chrétien, Spertr;^ il sauroit bien la maintenir et l'amplifier ; mais qu'd ne s'agissoit pas de ce point-là , qu'il n'étoit question que de secourir ses amis , auxquels il ne manqueroit jamais, si la vie ne lui manquoit.

Tout du long de l'hiver, il donna ordre aux Veut établir préparatifs de cette expédition, qui n'étoit que "L'orovau! la couverture d'une plus o-rande. Comme il avoit '^•"^"'.'ï"^

* '-' 'v^ii. d en sortir;

résolu d'en poursuivre lui-même le succès, il avoit délibéré , avant que de sortir de son royaume , d'y établir un si bon ordre pour le gouvernement , qu'il n'y pût arriver aucun trouble. Pour cet effet , il avoit cru que le meilleur étoit de Laisser la laisser la régence à la reine; mais il vouloit "IZ^T ^^^ qu'elle fût assistée d'un conseil composé de quinze î"' *^"""*'' ""

^ T- bon conseil ;

personnes; savoir : les cardinaux de Joyeuse et Du Perron; les ducs de Mayenne, de Montmorency et de Montbazon ; les maréchaux de Brissac

. 4o2 HISTOIRE

1609. et de Fervaques ; Cliàteau-Neuf , qui eût été garde des sceaux de la régence (car le roi \ ouloit avoir son chancelier avec lui); Achille de Harlay, premier président du parlement; Nicolaï, premier président de la chambre des comptes; le comte de Château -Vieux et le seigneur de Liancourt, deux sages gentilshommes; Pontcarré, conseiller au parlement; Gévres, secrétaire d'Etat, et Maupeou , contrôleur des finances.

Ktabiîr de De plus , il vouloit établir un petit conseil de

petits con- . 1111

seiis dans les cmq pcrsonucs dans chacune des douze provmces

provinces, qui i t-" • il'

ressortissent dc 1* raucc ; savou' : une personne du cierge, une au grand. j^ j^ noblcsse, uuc dc la justicc, une des finances et une des corps des villes ; et ces douze petits conseils eussent eu correspondance et dépendance du grand, lequel eût pris les résolutions par la pluralité des voix , la reine n'y ayant que la sienne : encore n'en eût-il pu prendre aucune que conformément à l'instruction générale que le roi avoit dressée, ou que Sa Majesté n'en eût été avertie , si c'étoit une chose que son instruction n'expliquât pas assez clairement. Ainsi , quoique absent, il se retenoit le gouvernement^ et lioit bien fort les mains à la reine , de peur qu'elle ne prît trop d'autorité , et que peut-être on ne la portât à abuser du commandement.

Tandis qu'il appliquoit son esprit à ces choses, quelques personnes, entre autres Conchini et sa

QiK l(jiies»

uns mcitpnt

DE HENRI-LE-GRANI). ^oZ

femme, mirent dans l'esprit de la reine qu'il fal- iCoa. loit. pour lui acquérir plus de dignité et plus d'e'clal aux yeux des peuples , et pour autoriser fa^.l.e'qu'ii davantag^e sa régence, qu'elle se fît sacrer et cou- ^^"'^'^"l^'^^'^g^ ronner avant le de'part du roi. Pour les mêmes a^^nt le <ié-

* part du roi.

raisons qu'elle le désiroit, le roi ne l'avoit pas

trop agréable ; joint que cette cérémonie ne se

pouvoit faire sans beaucoup de frais et sans y

perdre beaucoup de temps, ce qui le retenoit

à Paris et retardoit ses desseins. Il avoit une

extrême impatience de sortir de cette ville. Je

ne sais quel secret instinct le pressoit de s'en H v consent

éloigner au plutôt : c'est pourquoi ce sacre le

fàchoit ; mais il ne put refuser cette marque de

son affection à la reine , qui le désiroit passion-^

nément.

Sully raconte qu'il lui entendit dire plus d'une fois : Mon ami, ce sacre me présage quelque malheur: ils me tueront Je ne sortirai jamais de cette ville; fj mourrai : mes ennemis n'ont autre remède qu'en ma mort. On m'a dit que je devois être tué a la première grande magnificence quejeferois^ et que je mourrois dans un carrosse ; c'est ce qui fait que quelquefois , quand jj" suis , il méprend des tressaillements , et que je m'écrie malgré moi.

On lui conseilloit, pour éviter les mauvaises i6io. prophéties , de partir dès le lendemain , et de

4o4 HISTOIRE

1610 laisser là ce sacre , qui se pouvoit bien faire sans lui ; mais la reine s'en offensa extrêmement ; et comme il e'toit bon et oblig^eant , il demeura

Le sacre de pour la contcnter. Ce sacre se fit à Saint-Denis, le 1 3* de mai; et la reine devoit, le 16^ du même mois , faire son entrée à Paris , où Ton dressoit de mag^nifiques préparatifs pour lionorer cette fête.

Déjà les troupes du roi avoient filé au rendezvous, sur la frontière de Cliampagne ; déjà la noblesse , accourue de toutes parts , y avoit envoyé ses équipages : le duc de Rohan alloit recueillir les six mille Suisses , et il étoit sorti cinquante pièces de canon de l'Arsenal. Déjà le roi avoit envoyé demander à l'archiduc et à l'infante , en quelle sorte ils vouloient qu'il passât par leur pays , ou comme ami , ou comme ennemi. Chaque heure de retardement lui sembloit une année , comme s'il se fût présagé son malheur à lui-

Qnantitéde même. Ccrtcs , le ciel et la terre n'avoient donné

de proDOitics, , . , . ^ . .

qui semblent quc trop (16 prouostics de cc qui lui arriva. Une mo^ndeHen^. très grande éclipse de tout le corps du soleil, " ^^* qui se fit l'an j Go8 ; une terrible comète , qui

parut l'année précédente ; des tremblements de terre ; des monstres nés en diverses contrées de la France ; des pluies de sang qui tombèrent en quelques endroits ; une grande peste qui avoit affligé Paris l'an i6o6; des apparitions de fan-

TE HElVRI-LE-GRAîVn. /^O^

tomes, et plusieurs autres prodiges, tenoient 1610, les liommes en crainte de quelque horrible e'vénement.

Ses ennemis etoient alors dans yn profond silence, qui peut-être n'étoit pas causé seulement par la consternation et par la crainte du succès de ses armes, mais par l'attente qu'ils avoient de voir réussir quelque grand coup , qui étoit toute leur espérance. Il falloit bien qu'il y eût plusieurs On luî don-

. . . ue avis de

conspirations sur la vie de ce bon roi , puisque plusieurs en-

, . , . 1 • 1 • • ■ droirs qu'oa

de Vingt endroits on lui en donnoit avis; puisque veut attenter

l'on fît courir le bruit de sa mort en Espagne et

h Milan, par un écrit imprimé; puisqu'il passa

un courrier par la ville de Liège huit jours

auparavant qu'il fût assassiné , qui dit qu'il por-

toit nouvelles aux princes d'Allemagne qu'il

avoit été tué; puisqu'à Montargis on trouva sur

l'autel un billet contenant la prédiction de sa

mort prochaine, par un coup déterminé; puisque

enfin le bruit couroit par toute la France qu'il ne

passeroit point cette année-là, et qu'il mourroit

d'une mort tragique dans la 5']^ année de son

âge. Lui-même, qui n'étoit point trop crédule, ïiyajoatc

1 r • ^ • quelque foi,

ajoutoit quelque foi a ces pronostics, et sem- et craint.

bloit être condamné à mort, tant il étoit triste

et abattu , quoique de son naturel il ne fût ni

craintif ni mélancolique.

, Il y avoit a Pans, depuis deux ans , un certain RayaiUac.

4o6 HISTOIRE

1610. méchant coquin , nommé François Ravaillac , natif du pays d'Angoumois , de vile extraction , de poil rousseau , rêveur et mélancolique , qui avoit été moine ; puis ayant quitté le froc avant que d'être profès , avoit tenu école , et après s'étoit fait solliciteur d'affaires , et étoit venu à 11 est Induit Paris. On ne sait s'il y avoit été amené pour faire

à tuer le roi ; . , ^ - .

mais on ne cc coup , OU si , y ctaiit vcuu a autrc dessem ,

sait par qui. ., .,,.,. ^ '11

il avoit ete mduit a cette exécrable entreprise par des gens qui , ayant connu qu'il avoit encore dans l'âme quelque levain de la ligue , et cette fausse persuasion que le roi alloit renverser la religion catholique en Allemagne , le jugèrent propre pour ce coup.

Si l'on demande qui furent les démons et les furies qui lui inspirèrent une si damnable pensée , et qui le poussèrent à effectuer sa méchante disposition , l'histoire répond qu'elle n'en sait rien , et qu'en une chose si importante , il n'est pas permis de faire passer des soupçons et des conjectures pour des vérités assurées. Les juges même qui l'interrogèrent n'osèrent en ouvrir la bouche, et n'en parlèrent jamais que des épaules. Mais voici comme il exécuta son malheureux Le roi sort dcsscin. Lc lendemain du sacre , i^"" jour de mai, pour a\[l7l le roi sortit du Louvre sur les quatre heures du l'Arsenal. ^^^^^ ^^^^ ^^^er à l'Aiseual visiter Sully , qui étoit indisposé, et pour voir en passant les apprêts qui

dansla rue de ëronnerîe.

se falsoient sur le pont Notre-Dame et à THôtel- 1610.

de-Ville pour la réception de la reine. Il étoit au

fond de son carrosse , ayant le duc d'Epernon a Quelles per-

A/ii 1T.T I 1 '111 sonnes étoient

son cote; le duc de Montbazon, le maréchal de avec lui. Lavardin , Roquelaure , La Force , Mirebeau , et Liancourt , premier ecuyer, étoient au-devant et aux portières. Son carrosse entrant de la rue Son carrosse Saint-Honoré dans celle de la Ferronnerie, trouva un embarras, à la droite une charrette chargée de vin , et à la ^^'^^^ gauche une autre chargée de foin, lesquelles faisant embarras , il fut contraint de s'arrêter ; car la rue est fort étroite , à cause des boutiques qui sont bâties contre la muraille du cimetière Saint-Innocent. Le roi Henri II avoit autrefois ordonné qu'elles fussent abattues pour rendre ce passage-là plus libre ; mais cela ne s'étoit point exécuté. Hélas ! que la moitié de Paris n'a-t-elle été plutôt abattue que de voir le plus grand malheur qu'il ait jamais vu , et qui a été cause d'une infinité d'autres malheurs ! Les valets de pied étant passés sous les charniers de Saint- Innocent, pour éviter l'embarras, et n'y ayant personne autour du carrosse , le scélérat , qui depuis long-temps suivoit opiniâtrement le roi pour faire son coup , remarqua le côté où il étoit, se coula entre les boutiques et le carrosse , et mettant un pied sur un des rais de la roue , et l'autre sur une borne, d'une résolution enragée.

4^B HlSTOlllli

1610. lui porta un coup de couteau entre la seconde

Ravaillac le 1 • •> a

tue. et la troisième cote , un peu au-dessus du cœur.

A ce coup , le roi s'écria ; Je suis blessé. Mais le méchant, sans s'effrayer, redoubla et le frappa dans le cœur, dont il mourut tout à l'heure, sans avoir pu jeter qu'un grand soupir. L'assassin etoit si assure', qu'il donna encore un troisième coup, mais qui ne porta que dans la manche du duc de Montbazon. Après cela , il ne se soucia point de s'enfuir ni de cacher son couteau; mais se tint là, comme pour se faire voir et pour se glorifier d'un si bel exploit.

Il fut pris sur-le-champ, interroge' à diverses fois par des commissaires du parlement, juge' les

iiesttenaiiié chaïubres asscmble'cs , et par arrêt, tire' à quatre

et tiré à qua- A ' T.

tri' chevaux, chcvaux daus la Grève , après avoir e'te' tenaille aux mamelles, aux bras et aux cuisses, sans qu'il témoignât la moindre émotion de crainte ni de douleurs dans de si e'tranges tourments ; ce qui confirmoit bien le soupçon qu'on avoit que certains e'missaires , sous le masque de pie'té , l'avoient instruit, et l'avoient enchante' par de fausses assurances qu'il mourroit martyr, s'il tuoit celui qu'ils lui faisoient croire être l'en- , nemi iure' de l'Éelise.

On ouvre le '' , <-'

corps du ro!, Lc duc d'Épcmon , voyant le roi sans vie et

et 011 trouve ^ ''

qu'il pouvoit sans parole , fît tourner le carrosse , et mena le

encoro vivre ^ -i r

trente aus. corps au Louvre , ou il fut ouvert en présence

va HlîNRI-LL-GRANl). 4^9

de vingt-six médecins et chirurgiens, qui lui i6io. trouvèrent toutes les parties si saines, que, dans le cours de nature , il pouvoit encore vivre trente ans.

Ses entrailles furent envoyées dès l'heure même à Saint-Denis, et enterrées sans aucune cérémonie. Les pères Jésuites demandèrent le cœur, et le portèrent à leur église de La Flèche, là où ce grand roi leur avoit donné sa maison pour y bâtir le beau collège qu'on y voit aujourd'hui. Le corps, embaumé dans un cercueil de plomb couvert d'une bière de bois, avec un drap d'or par-dessus, fut mis dans la chambre du roi, sous un dais, avec deux autels aux deux côtés, sur lesquels on dit la messe dix-huit jours durant; puis il fut conduit à Saint-Denis , où on l'inhuma n est enter.

1 // . !•• l'i- \réà Saiut-

avec les cérémonies ordinanes, huit jours après Denis, celui de Henri III , son prédécesseur : car il faut savoir que le corps de Henri III étoit demeuré jusque-là dans l'église de Saint-Cornille de Compiègne , d'où le duc d'Epernon , et Bellegarde , grand -écuyer, jadis ses favoris, l'amenèrent à Saint-Denis, et lui firent faire ses funérailles, la bienséance désirant qu'il fût inhumé avant son successeur.

On cela la mort du roi au peuple tout le reste du jour, et jusque bien avant dans le lendemain, tandis que la reine disposoit les grands et le par-

Ou fait la reine régen te.

1610. lement à lui donner la régence. Elle l'obtint sans beaucoup de difficulté, ayant mené le jeune roi son fils au parlement ; et le prince de Condé et le comte de Soissons, qui seuls eussent pu s'y opposer, étant absents. Le premier étoit à Milan , comme nous l'avons dit, et le second dans sa maison de Blandy,oii il s'éloit retiré malcontent, quelques jours avant le sacre de la reine. Étrangedé- Quand le bruit de cet accident si trafique fut

solutiou daus 01

Paris, q.>and épaudu par tout Paris', et qu'on sut assurément

on y sut la , • ^

mort du roi. quc le roi , qu'on ne croyoit que blessé, étoit mort , ce mélange d'espérance et de crainte , qui tenoit cette grande ville en suspens, éclata tout d'un coup en de hauts cris et en de furieux gémissements. Les uns devenoient immobiles et pâmés de douleur ; les autres couroient les rues tout éperdus; plusieurs embrassoient leurs amis, sans leur dire autre chose , sinon : Jh ! quel malheur] Quelques-uns s'enfermoient dans leurs maisons ; d'autres se jetoient par terre. On voyoit des femmes échevelées, qui hurloient et se lamentoient. Les pères disoient à leurs enfants : Que deviendrez-vous , mes enfants , vous avez perdu votre père? Ceux qui avoient plus d'appréhension pour l'avenir, et qui se souvenoient des horribles calamités des guerres passées , plaignoient les malheurs de la France, et disoient que ce funeste coup , qui avoit percé le cœur du

roi , coupoit la gorge à tous les François. On i^io. raconte qu'il y en eut plusieurs qui en furent si vivement touche's , qu'ils en moururent, quelques-uns tout sur-le-champ, et les autres peu de jours après. Enfin, il ne sembloit pas que ce fût le deuil de la mort d'un homme seul, mais de la moitié de tous les hommes. On eût dit que chacun avoit perdu toute sa famille, tout son bien et toutes ses espérances par la mort de ce grand roi.

Il mourut âgé de cinquante-sept ans et cinq Son âge , et

1 o' e 1 \ 1 TVT 1 p ^^ temps de

mois, le 56 de son règne de Navarre, et le ^i" sou règne, de celui de France.

Il fut marié deux fois, comme nous l'avons Ses deux

T 1 •^ -»/r • 1 T-' femmes, Mar.

dit : la première, avec Marguerite de France, gueriteetMadont il n'eut point d'enfant ; la seconde , avec Marie de Médicis. Marguerite étoit fille du roi Henri II, et sœur des rois François II, Charles IX et Henri III, d'avec laquelle il fut démarié par sentence des prélats députés pour cela par le saint Père. Marie de Médicis, comme j'ai déjà dit, étoit fille de François, et nièce de Ferdinand, duc de Florence. Il en eut trois fils et trois filles.

Les fils naquirent tous à Fontainebleau. Le ii eut trois

/ . -, Il e J f'is de Marie.

premier, nomme Louis, vint au inonae le S'y de septembre de l'an i6oi , à onze heures du soir.

4l2 HISTOIRE

1610. Il fut roi après lui , et porta le surnom de Juste. Le second naquit le j6^ d'avril 1607. Il eut le titre de duc d'Orléans, mais point de nom, parce qu'il mourut avant que la cére'monie de son baptême eût e'té faite, l'an 1611. Le troisième prit naissance le 2 5*^ d'avril 1608 : son nom fut Jean-Baptiste Gaston, et son titre, duc d'Anjou; mais le second fils e'tant mort, on lui donna celui de duc d'Orléans, qu'il a porté jusqu'à sa mort, *i66o. qui arriva l'année dernière *.

lit trois filles. L'aînée des filles naquit à Fontainebleau le 22^ de novembre 1602 ; ainsi elle fut la seconde des enfants. On la nomma Élizabeth ou Isabeau. Elle a été mariée à Philippe IV, roi d'Espagne , et est morte il y a quelques années. G'étoit une princesse de grand cœur, et qui avoit de la vigueur et de la cervelle au-delà de son sexe. Les Espagnols disoient pour cela que c'étoit la fille de Henri -le -Grand. La seconde naquit au Louvre, à Paris, le 10^ de février 1606. On lui donna le nom de Christine. Elle épousa Victor- Amédée, pour lors prince de Piémont, et depuis duc de* Savoie , l'un des princes du monde qui avoit le plus de capacité et de vertu. La troisième naquit aussi au même endroit , le 2 5^ de novembre, fête de Sainte-Catherine, l'an 1609, et eut nom Henriette-Marie. C'est la reine d'Angleterre d'aujourd'hui, veuve de l'infortuné roi Charles

DE nENRI-LE-GPxAND. ^l3

Stuart, que ses sujets ont cruellement dépouille i6i<». de la royauté et de la vie : mais le ciel, protecteur des souverains , a glorieusement rétabli son fils le roi Charles II.

Outre ces six enfants légitimes , il en eut encore ii avoua huit

. . 1 , t-rn' * enfants uatu-

huit naturels, de quatre ditrerentes maîtresses, reisdedivei

5'i j ses maîtrcs-

sans compter ceux qu il n avoua pas. 5^^.

De Gabrielle d'Estrée , marquise de Monceaux , Deux fils pt

11 1 1-. r /-il •^ t. 1"^ ''"^ ^'^

et duchesse de Beauiort en Champagne, il eut GabrieUe; César, duc de Vendôme , qui vit encore , et naquit au mois juin de Tan i594; Alexandre, grand-prieur de France , qui est mort prisonnier d'État ; et Henriette , mariée à Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf.

De Henriette de Balsac d'Entragues , qu'il fît Un fiu et marquise deVerneuil, il eut Henri, évêque de marquise de Metz, qui vit encore; et Gabrielle, qui épousa ^'^"'^"' ' Bernard de Nogaret, duc de La Valette, aujourd'hui duc d'Épernon, dont elle eut le duc de Caudale, mort depuis peu, et une fille maintenant rehgieuse carmélite; puis elle mourut l'an 1627.

De Jacqueline de Beuil, a laquelle il donna Deiacom-

1 ' 1 ■»«■ • 4 • j tesse de Mo-

la comte de Moret, naquit Antoine, comte de ret.unCis; Moret , qui fut tué au service de monsieur le duc d'Orléans , a la journée de Castelnaudary, où le duc de Montmorency fut pris. C'étoit un jeune prince dont l'esprit et le courage promettoient

iGio, beaucoup. Le marquis de Yardes épousa depuis

cette Jacqueline de Beuil.

De madame Dc Charlotte des Essarts , à laquelle il donna

deux filles. ' la terre de Romorantin , vinrent deux filles :

Jeanne, qui est encore abbesse de Fontevrault;

et Marie -Henriette, qui l'a été de Chelles. Il

11 aîmoit aimoit tous ses enfants légitimes et naturels avec

fous ses en rr • -ii • ^- ce ^

fants,etvou- uuc aiicction pareille, mais avec diiierente conpéialsentpa^ sidération. Il ne vouloit pas qu'ils l'appelassent ^**" Monsieur, nom qui semble rendre les enfants

étrangers à leur père , et qui marque la servitude et la sujétion ; mais qu'ils l'appelassent papa, nom de tendresse et d'amour; et certes, dans le Vieux Testament , Dieu prenolt les noms de Seigneur , de Dieu fort , de Dieu des armées , et autres, qui marquoient sa g^iandeur et sa domination : mais dans la loi chrétienne , qui est une loi de grâce et de charité, il nous a ordonné de lui faire nos prières comme ses enfants, par ces douces paroles : Noire Père, qui es aux deux. Sommaire II uous rcstc maintenant de mettre ici une de^ion Ms- sommairc récapitulation de la vie de ce grand "*"^^" roi , et puis de dresser un monument éternel à

sa gloire , au nom de la France , qui ne sauroit jamais assez dignement reconnoître les obligations immortelles qu'elle a à sa vertu héroïque. Il fit sentir les premiers mouvements de sa vie dans le camp , au bruit des trompettes ; sa mère

le mit au monde avec un merveilleux courage ; i6to. son aïeul lui inspira de la vigueur dès le moment qu'il vit le jour, et il fut élevé dans le travail dès sa plus tendre enfance.

La première connoissance que l'âge lui donna, fut pour regretter la mort de son père , tué au siège de Rouen , et pour se voir environné de périls de tous côtés; lui éloigné de la cour, ses amis défavorisés , ses serviteurs persécutés , et sa perte conjurée par ses ennemis.

Sa mère, généreuse et habile femme, lui donna de beaux sentiments pour la morale et pour la politique, mais de fort mauvais pour la religion; de sorte qu'il fut huguenot par engagement, et non par élection. Aussi protesta-t-il toujours qu'il n'étoit point préoccupé; qu'il étoit prêt à s'éclaircir, et que si on lui faisoit voir un meilleur chemin que celui qu'il tenoit , il le suivroit de bonne foi; mais jusque-là qu'on le devoit tolérer, et non pas le persécuter.

A l'âge de quinze ans , il se vit chef du parti huguenot , et donna des avis si sensés , que les plus grands chefs de guerre eurent sujet de les admirer, et de se repentir de ne les avoir pas suivis. Il passa sa première jeunesse, une partie dans les armées, une partie dans ses terres de Gascogne , où il demeura jusqu'à l'âge de dixneuf ans. Il fut alors amorcé pour venir à la cour,

/ii6 iiisToiRi:

par des noces aussi ille'gitimes que funestes, dont^ pour ainsi dire , le présent nuptial fut la mort inopine'e de sa mère ; la fête , le massacre gênerai de ses amis; et le lendemain des noces, sa captivité , qui dura près de quatre ans , à la merci de ses plus cruels ennemis, et dans une cour la plus méchante et la plus corrompue qui ait jamais été. Son courage ne s'énerva point dans cette servitude , et son àme ne se put gâter parmi tant de corruption ; mais les charmes des dames , que la reine Catherine faisoit agir pour le retenir, lui donnèrent ce foible et ce penchant, qui lui demeura toute sa vie , de ne rien refuser aux désirs que leur beauté lui inspiroit.

Pour se tirer de la servitude de la cour , il se rejeta dans l'embarras de son ancien parti et de la religion huguenote. Il y reçut tous les ennuis et tous les chagrins qu'éprouvent les chefs d'une guerre civile , sa dignité de général ne le dispensant pas des fatigues et des périls de simple soldat. Par trois fois, il obligea la cour d'accorder la paix et des édits à son parti ; mais par trois fois , on les viola , et il se vit à divers temps sept ou huit armées royales sur les bras.

Sa valeur, qui avoit déjà paru en plusieurs occasions , se signala avec grand éclat à la bataille de Coutras. Ce fut le premier coup d'importance quil frappa sur la tête de la ligue. Peu après ,

DE HENRI-LE-GRAND. t^\n

comme elle avoit assemble les États de Blois pour armer tout le royaume contre lui , afin de l'exclure de la couronne de France, les Guise, qu'on crut auteurs de cette tragédie , en furent eux-mêmes la terrible catastrophe , mais qui remplit tout de feu , de sang- et de confusion Le duc de Mayenne s'arma pour venger la mort de ses frères ; et le roi , presque abandonne et comme investi dans Tours , fut contraint de l'appeler a son aide. Notre he'ros passa par-dessus toutes les craintes et toutes les défiances qu'on lui vouloit donner, pour se ranger auprès de son souverain. Ils marchent à Paris , et l'assiègent ; mais , sur le point d'y entrer, Henri III est assassine par un moine. Le droit de succession appelant notre Henri dans le trône , il trouve le chemin traversé de mille difficulte's effroyables ; la ligue en tête les serviteurs du deïunt roi peu affectionnes , les grands tendant à leurs fins particulières. La religion se hgue contre lui ; au-dehors , le pape , les Espagnols, le Savoyard, le Lorrain; au-dedans, d'un côté , les peuples et les grandes villes , et de l'autre , les Huguenots , qui le tourmentoient par leurs défiances continuelles. Il ne peut avancer un pas sans trouver un obstacle ; autant de journées, autant de combats. Ses sujets s'efforcent de l'accabler comme un ennemi public , et lui s'efforce de les regagner comme un bon père. Dans

son cabinet , dans son conseil , ce ne sont que de'plaisirs et amertumes cause's par une infinité de mécontentements , d'infidélités , de pernicieux desseins qu'il découvre de moment en moment contre sa personne et contre son État. Chaque jour , double combat , double victoire ; l'une contre ses ennemis , l'autre contre les siens , usant de prudence et d'adresse quand la générosité ne lui pouvoit servir.

Il fait voir à Arques qu'il ne peut être vaincu ; à Ivry , qu'il sait vaincre. Partout où il paroît , tout cède a ses armes; la ligue perd tous les jours des places et des provinces : elle est battue par ses lieutenants au loin , comme elle l'est par luimême dans le cœur du royaume. Il eût forcé Paris , s'il eût pu se résoudre à le perdre ; en l'épargnant, il le gagna tout-à-fait, non par les murailles , mais par les cœurs.

Le duc de Parme arrêta un peu ses progrès ; mais il n'en put changer le cours. La vertu et la fortune, ou plutôt la Providence divine, s'étoient alliées ensemble pour le couronner de gloire. Dieu Vassistoit visiblement en toutes ses entreprises, et le préservoit d'une infinité de trahisons et d'attentats horribles , qu'on formoit d'heure à autre sur sa vie. Enfin , il renversa le dessein du tiers-parti , et prévint les résolutions des Etats de la ligue, en se faisant instruire dans la religion

DE ITElVRÏ-LE-GRANn. 4^9

catholique, et rentrant dans le giron de la sainte Église.

Quand le prrtexte de la religion eut manqué à ses ennemis , tout le parti de la ligue se de'fila : Paris et toutes les grandes villes le reconnurent; le duc de Mayenne, quoique bien tard, fut contraint de devenir sujet, et de se ranger à son devoir, et tous les chefs de la ligue traitèrent séparément. Ce fut un grand coup d'adresse et de prudence au roi de les avoir ainsi disjoints , parce que , s'ils eussent tous ensemble fait un traité d'un commun accord, le parti eût, par ce moyen, conservé sa haison , et n'eût pas été abattu, mais seulement apaisé.

Lorsqu'il fut au-dessus de ses affaires , qu'il se fut réconcilié avec le pape , et que ses sujets furent réconciliés avec lui , le mauvais conseil «es Huguenots , qui désiroient toujours le voir embarrassé , le porta à déclarer la guerre aux Espagnols. Ce fut alors qu'il pensa retomber dans un état pire que jamais. Ils lui enlevèrent Dourlens après le gain d'une bataille, Calais et Ardres presque d'emblée , et Amiens par surprise. Les restes de la ligue , qui se cachoient sous la cendre , se rallumèrent; les mécontentements des grands se découvrirent; il se forma des conspirations de tous côtés ; ses serviteurs étoient étonnés ; ses ennemis prenoient de l'audace. Mais sa vertu, qui

l{10 HISTOIRE

sembloit s'endormir dans la prospérité, se releva contre ses adversités : il encouragea les siens par son exemple , reprit Amiens , et força l'Espagnol de faire la paix par le traité de Vervins.

Le duc de Savoie pensant éluder la restitution du marquisat de Saluées , et soulever des factions dans le royaume , qui empêchassent le roi de lui demander raison, connut qu'il avoit affaire à un prince qui savoit aussi bien démêler ses ruses que défaire ses troupes. Il fut donc forcé dans ses rochers , où il disoit qu'il n'avoit rien à craindre que les foudres du ciel , et on le contraignit de rendre honteusement ce qu'il avoit injustement usurpé.

Au même temps , le roi songea , pour la sûreté et tranquillité de la France, et pour la sienne propre , à procréer des enfants par un bon mariage. Le ciel lui en donna six , et avec cela un calme de dix années , qui ne fut troublé que légèrement par la conspiration de Biron, par les menées du maréchal de Bouillon , et par quelques émotions populaires contre le sou pour livre ou pancarte.

Durant tout cela , il travailla principalement à deux choses : l'une étoit son grand dessein , dont nous avons parlé, pour lequel il fit des amis et des alliés de tous côtés, éclaircit ses finances, paya ses dettes de bonne foi , comme feroit un

DE IIEIS'^RI-LF.-GRAND. 4^1

iiiaicliand , amassa de l'argent, et pacifia tous les différends qui etoient entre les princes qu'il se vouloit associer : l'autre ëtoit de réparer les dommages et les ruines que la guerre civile avoit causés depuis quarante ans dans la France ; d'ôter les divisions qui aigrissoient et partageoient les esprits; de réformer les désordres qui défiguroient la face de l'État, et de le rendre florissant, abondant et riche , afin que ses sujets pussent vivre heureusement à l'abri de sa protection et de sa justice.

Cependant lui-même n'étoit pas exempt de troubles, d'ennuis et de fâcheries. Ses maîtresses lui causoient mille peines au milieu de ses plaisirs ; il trouvoit des épines jusque dans sa maison , et dans la mauvaise humeur de sa femme ; et Eléonor Galigai, avec son mari, lui causoient des chagrins , de même qu'un moucheron âpre et piquant inquiète et agite furieusement un lion.

Comme il étoit près de monter à cheval pour commencer son grand dessein par le secours de ses alliés , il perdit la vie par le plus détestable parricide qui se soit jamais commis.

Ainsi celui que tant de piques, de mousquets et de canons, tant d'escadrons et de bataillons n'avoient pu endommager dans les tranchées et dans le champ de bataille , fut tué avec un cou-

l\'l'i. HISTOIRE

teau , par un lâche et traître coquin , au milieu de sa ville capitale , dans son carrosse , et en un jour d'allégresse publique. Malheureux coup , qui mit fin à toutes les joies de la France , et qui ouvrit une plaie qui asaig^né jusqu'à cette heure! Henri etoit de médiocre stature , dispos et agile , endurci au travail et à la peine : il avoit le corps bien forme , le tempérament bon et robuste , et la santé parfaite , hormis que par-delà l'âge de cinquante ans, il avoit eu quelques légères atteintes de goutte , mais qui passoient promptement, et ne laissoient aucune débilité. Il avoit le front large , les yeux vifs et assurés, le nez aquilin , le teint vermeil , le visage doux et auguste , et néanmoins la mine guerrière et martiale , le poil brun et assez épais : il portoit la barbe large et les cheveux courts. Il commença à grisonner dès l'âge de trente-cinq ans ; sur quoi, il avoit accoutumé de dire à ceux qui s'en étonnoient : Cest le vent de mes adveî^sitês qui a donné la.

Parallèle (le « En effet, à bien considérer toute sa vie de-

ses adversi- . • -y .

tés et de ses « puis sa naissaucc , on trouvera peu de princes prospérité». ^^ ^^^^ ^^ aient tant souffert que lui ; et il seroit « bien malaisé de dire s'il eut plus de traverses « ou plus de prospérités. Il naquit fils d'un roi, « mais d'un roi dépouillé ; il eut une mère génère reuse et de grand courage , mais huguenote et

DE IIENRI-LE-GRANT), l\2i

« ennemie de la cour ; il gagna la bataille de « Coutias, mais il perdit peu après le prince de « Condé son cousin et son bras droit. La bgue « éveilla sa vertu et le fit connoître ; mais elle « pensa l'accabler : elle fut cause que le roi l'ayant « appelé à son secours , il se trouva aux portes « de Paris , comme si Dieu l'y eût amené par la « main ; mais Paris s'arma contre lui , et toutes « ses espérances furent presque dissipées par la (( dissipation de l'armée qui assiégeoit cette ville. « Ce fut sans doute un rare bonheur que la court ronne de France lui échut, n'y ayant jamais eu « de succession plus éloignée que celle-là en au- « cun État héréditaire : car il y avoit dix à onze « degrés de distance de Henri III à lui ; et quand « il naquit , il y avoit neuf princes du sang devant « lui ; savoir : le roi Henri II et ses cinq fils , le « roi Antoine de Navarre son père , et deux fils <f de cet Antoine , frères aînés de notre Henri. « Tous ces princes moururent pour lui faire place « à la succession ; mais elle étoit si embrouillée , « qu'on peut dire qu'il souffrit une infinité de « peines, de fatigues et de hasards , avant que de a recueillir les beaux fleurons de cette couronne. « Jeune, il épousa la sœur du roi Charles, qui « sembloit un parti fort avantageux pour lui ; mais « ce mariage fut un piège pour l'attraper, lui et « ses amis. Depuis, cette femme, au lieu d'être

« sa consolation , fut son plus grand embarras, et « bien loin de lui apporter de l'honneur , ne lui « fit que de la honte. Sa seconde femme lui donna « de beaux enfants dont il avoit bien de la joie ; « mais ses gronderies et ses de'dains lui causoient « mille déplaisirs. Il triompha de tous ses enne- « mis , et devint l'arbitre de la chrétienté ; mais a plus il se rendoit puissant , plus leur haine s'en- (c venimoit, et plus elle employoit de moyens « pour le perdre ; de telle sorte , qu'après avoir « trame' une infinité' de conspirations contre sa « vie , ils trouvèrent enfin un Ravaillac qui exe'- « cuta ce que tant d'autres ' avoient manque'. Ses adyers!- « Du TCStc , il faut avoucr quc toutes les adver-

tés lui aigui- . , ,.. ^ . . .

sèrent l'esprit « sites qu il souffrit aiguisèrcut son esprit et son

et le courage. ^ i n -^ n k ^ .

« courage ; et qu enfin il fut un très grand roi, parce « qu'il ne parvint à la couronne que par beaucoup « de difficulte's et dans un âge fort mûr. l'ouiquoiies « Et certes, il est très difficile et très rare que

princes por- . , *■

phyrogéuètes, « ccux qui sout nes daus la pourpre, et nourris

et qui vien- J 1 i •

nentjcnnesà « û^^s la prochaine attente de monter dans le

la couronne, .„* \i .ii \ ..

B-apprennenl « ^^^^'^ ^pj^^s la iTiort dc Icur perc , OU qui s'y ma!I£iit " trouvent élevés de trop bonne heure, apprentie réguer. « nent bien l'art de re'gner, si ce n'est qu'ils « soient assez heureux d'être e'ieve's par les soins

^ On compte plus de cinquante conspirations contre sa vie.

« d'une mère aussi vertueuse et aussi bien inten- « lionnce que cette grande reine, qui a si soi- « gneusenient fait instruire le roi Louis XIV son « fils dans tous les bons sentiments, et dans toutes « les maximes de la politique chrétienne, et de « rencontrer un ministre aussi saije et aussi afîec- « tionné pour leur bien, que ce jeune monarque « en a trouve' un dans la personne du grand a cardinal Mazarini.

« Les raisons de cela sont que, pour l'ordi- « naire , les personnes entre les mains desquelles « ils tombent dans leur bas âge , désirant se con- « server l'autorité et le gouvernement, au lieu « de les obliger et même de les contraindre à « appliquer leur esprit à des choses solides et « nécessaires, font adroitement en sorte qu'ils « ne l'occupent qu'à des bagatelles indignes « d'eux; et ils les y amusent avec tant d'artifice, « qu'il est impossible qu'un jeune prince le puisse « reconnoître. Au lieu de leur mettre sans cesse a devant les yeux la vraie grandeur des rois , « qui consiste dans l'exercice de leur autorité, « ils ne les repaissent que des apparences et des « images de cette grandeur, comme sont les « pompes et les magnificences extérieures, où « il n'y a que du faste et de la vanité. Enfin, au « lieu de les instruire soigneusement dans ce « qu'ils doivent savoir et de ce qu'ils doivent

426 HISTOIllE

<c faire (car loufe la science des rois se doit re'- « duire en pratique), ils les entretiennent dans a une profonde ignorance de toutes leurs affaires , « afin d'en être toujours les maîtres, et qu'on ne « puisse jamais se passer d'eux. De là il arrive « qu'un prince, lorsqu'il est grand, connoissant « sa foiblesse, se juge incapable de gouverner; « et du moment qu'il est imbu de cette opinion, « il faut qu'il renonce à la conduite de son État, « si ce n'est que ses qualités naturelles soient (( bien extraordinaires, et qu'il ait un cœur ve- « ritablement royal. Avec cela ces personnes se « saisissent de toutes les avenues, et empêchent « que les gens de bien n'approchent point de ses « oreilles tendres; ou s'ils ne leur en peuvent « pas empêcher les approches , ils ne manquent « point de les leur rendre suspects , et de leur « ôter toute créance dans l'esprit de ces jeunes « princes , les faisant passer auprès d'eux , ou « pour leurs ennemis, ou pour malintentionnés, « ou pour ridicules et impertinents. Puis ils ont « certains émissaires qui les infatuent avec des « flatteries, des louanges excessives et des ado- « rations; qui ne leur font jamais rien entendre « que ce qui sert à leurs fins ; qui cultivent leurs « défauts par de continuelles complaisances; qui

Et que rare- ^ ...

meut ils sont « leur fout croirc qu'ils ont une parfaite intelli-

liabiles et • i-i • •

bons princes. « gcncc dc tout, quoiqu ils ne sachent rien; qui

DE HENRI-LE-GRANI). l\'l']

« leur font concevoir que la royauté n'est qu'une

« souveraine fainéantise ; que le travail ne sied

« pas bien à un roi, et que les fonctions du gou-

« vernement étant pénibles, sont par conséquent

« basses et serviles. De cette sorte, on les dé-

« goûte de bonne heure du commandement; on

« les accoutume à avoir des maîtres, parce qu'ils

« n'ont pas encore ni assez de connoissance , ni

« assez de force pour Ictre. Ainsi, ces pauvres '

« princes n'étant point contredits, mais toujours

« adorés , n'ayant aucune expérience par eux-

« mêmes, et n'ayant jamais souffert ni peine ni

« nécessité, deviennent souvent présomptueux

« et absolus dans leurs fantaisies, et croient que

« leur puissance doit aller de pair avec celle de

a Dieu. On en voit qui ne considèrent que leur

« passion, leur plaisir et leur caprice, comme

« si le genre humain navoit été créé que pour

« eux, au lieu qu'ils n'ont été créés que pour

« conduire et gouverner sagement le genre hu-

« main; qui laissent faire profusion et litière des

« biens et de la vie de leurs sujets, et qui, avec

a une insensibilité sans pareille, n'écoutent non

« plus leurs plaintes et leurs gémissements, que f.^^^ ■

« les cris d'un bœuf que Ton ésor^e. viençeut de

l o D plus lom a l;i

« Au contraire , ceux qui viennent de plus loin couronne, tt

^ *• dans un âge

« à la couronne, et dans un âge plus avancé, piusmùr.sont

, . . , plus capables

« sont presque toujours bien plus mstruits de etmeiUtures.

« leurs affaires. Ils s'appliquent bien plus fort a. « gouverner leur État; ils veulent toujours tenir (c le timon ; ils sont plus justes , plus tendres et « plus miséricordieux; ils savent mieux ménager « leurs revenus; ils conservent avec plus de soin rt le sang et le bien de leurs sujets ; ils entendent « plus volontiers les remontrances et font mieux « justice; ils n'usent pas avec tant de rigueur de « cette puissance absolue, qui désespère quel- « quefois les peuples, et qui cause d'étranges « révolutions.

Les raisons « Si l'oii chcrche les raisons pourquoi ils sont

Je ccl.i, , .

« tels, c est qu'ils ont été en un poste où ils ont « souvent entendu la vérité; où ils ont appris « quelle ignominie c'est à un prince de ne pas « jouer lui-même son personnage , et de le laisser « faire à un autre ; où , s'ils ont eu quelques (C flatteurs , ils ont eu aussi des ennemis décou- « verts qui leur ont résisté en face , et qui , en « censurant leurs défauts, les ont portés à les « réformer; où ils ont ouï blâmer les fautes du « gouvernement sous lequel ils étoient, et les « ont blâmées eux-mêmes; tellement qu'ils se « sont obligés à mieux faire et à ne pas suivre « ce qu'ils ont condamné; où ils ont étudié à se « conduire sagement , parce qu'ils étoient dé- « pendants, et craignoient d'être châtiés; où ils a ont souvent ouï les plaintes des particuliers,

ri-le-Grand.

DE nENRI-LD-GRAND. f^2C)

« et VU les misères des peuples ; enfin , où ils ont a appris en souffrant ce que c'est que du mal, et « d'avoir pitié de ceux à qui on fait injustice, <c parce qu'ils ont eux-mêmes éprouvé la rigueur « d'une domination trop rude et trop haute. Nous « en avons deux l)eaux exemples dans Louis XII, « surnommé le Père du Peuple ^ et dans notre « Henri , deux des meilleurs rois qui , en ces « derniers siècles , aient porté le sceptre des « fleurs de lis. »

Maintenant, qui pourroit recueillir et digne- Conronu©

-, ■. , .. I mystique à la

ment arranger toutes les vertus héroïques, les pioiredeHo belles actions et les qualités éminentes de Henrile-Grand, lui feroit une couronne bien plus précieuse et plus éclatante que celle dont sa tête fut ornée le jour de son sacre. Ce fonds de franchise et de sincérité, pur et exempt de malice , de fiel et d'aigreur , en seroit la matière plus précieuse que l'or. Sa renommée et sa gloire, qui ne finira jamais , en seroient le cercle. Ses victoires de Coutras , d'Arqués , d'Ivry , de Fontaine-Françoise; ses négociations de la paix de Vervins, de l'accommodement des Vénitiens avec le pape , de la trêve d'entre les Espagnols et les Hollandois , et de cette grande ligue avec tous les princes de la chrétienté, pour l'exécution du dessein que nous avons marqué, en feroient les branches. Puis sa valeur guerrière, sa générosité, sa con-

43o HISTOIRE

stance , sa bonne foi , sa sagesse , sa prudence , son activité , sa vigilance , son économie , sa justice , et cent autres vertus , en seroient les pierreries, entre lesquelles cet amour paternel et cordial qu'il avoit pour ses peuples , jeteroit un feu brillant et vif comme une escarboucle ; la fermeté de son courage , toujours invincible dans les périls , y auroit le prix et la beauté du diamant ; et sa clémence sans pareille . qui releva ses ennemis que sa vaillance avoit terrassés, y paroîtroit comme une émeraude qui épand la gaieté et la joie dans la vue de tous ceux qui la regardent. Pour continuer la métapliore , je dirai encore que tant de sages règlements qu'il fit pour la justice, pour la police et pour les finances; tant de beaux et utiles établissements de toutes sortes de manufactures , qui produisoient à la France un profit de plusieurs millions par an; tant de superbes bâtiments , comme les galeries du Louvre, le Pont-Neuf, la place Royale, le Collège Royal, les quais de la rivière de Seine, Fontainebleau, Monceaux, Saint-Germain; tant d'ouvrages publics, de ponts, de cbaussées, de grands chemins réparés, tant d'églises rebâties en plusieurs endroits du royaume , en seroient comme les gravures et les embellissements.

Couronnons donc de mille louanges la mémoire immortelle de ce grand roi, Tamour des

nr. iiENRi-Li:-CP.\ND. 4^1

François et la terreur des Espagnols, Vhonneur de son siècle et l'admiration de la postérité ; faisons-le vivre dans nos cœurs et dans nos affections, maigre' la rage des méchants qui lui ont ôté la vie ; poussons autant d'acclamations à sa gloire qu'il a fait de biens à la France. Ce fut un Hercule qui coupa les têtes de Thydre en terrassant la ligue. Il fut plus grand qu'Alexandre, et plus grand que Pompe'e , parce qu'il fut aussi vaillant, et qu'il fut plus juste; qu'il ne gagna pas moins de victoires, et qu'il gagna plus de cœurs. Il conquit les Gaules aussi-bien que Jules- César; mais il les conquit pour leur rendre la liberté, et César les subjugua pour la leur ôter; il les enrichit, et César les pilla. Que son nom Souhaits fies soit donc élevé au-dessus de celui des Hercule , et dos hôns des Alexandre, des Pompée et des César; que ""^"'*son règne soit le modèle des bons règnes, et ses exemples , de clairs flambeaux qui puissent illuminer les yeux des autres princes ; que sa postérité soit éternellement couronnée de fleurs de lis; qu'elle soit toujours auguste, toujours triomphante ; et pour comble de nos souhaits , que Louis le victorieux, son petit-fils, lui ressemble, et s'il se peut même, qu'il le surpasse!

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