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PRISE DE LA MIRANDOLE

Malgré la présence du pape, dix jours se passèrent sans qu'on fît rien. Il prit alors la décision héroïque de dépouiller partiellement son neveu le duc d’Urbino de la direction suprême des opérations et de la confier au marquis de Mantoue * ; c'était substituer à un parent du duc un autre parent tout aussi peu disposé à servir loyalement les intérêts pontificaux. Dix canons furent mis en position dans la nuit du 11 au 12 janvier 1511. Jules IT, quittant la maison de paysan, située à un mille de la ville, où il s'était d’abord logé avec les quatre cardinaux qu’il avait entraînés, vint s’établir sous le feu des batteries ennemies, dans une bicoque, à S. Giustina. Les boulets tombaient tout autour. On couchaït habillé. Comme ses familiers conjuraient le pape de ne pas s’exposer plus que de raison, il répliqua : « J'’attendrai d’avoir reçu un boulet sur la tête avant de m'en aller. » Et il

1. On lui attribua même une parole plus dure : « Ce giton de « Nous allons bien voir qui, du roi de France ou de moi, a le duc n’a pu réduire une. ! » plus de caractère ».

2. SANUTO, vol. XI, col. 722 Geronimo Lippomano rapporte 3. Précisément alors (8 janvier 1511), Isabella, sa femme, faisait qu’en quittant Bologne il s’écria (mais avec bien plus de force) : passer au duc de Ferrare 7 000 écus de la part du roi de France.

faillit le recevoir ! Le 18 janvier 1511, deux boulets touchèrent son logis et blessèrent trois de ses serviteurs ! Son courage, son entrain et son activité excitaient l’admiration de tous.

On finit par lui persuader de s'éloigner ; il alla s'installer dans la maison du cardinal Isvaglies ; là encore, on était à portée des artilleurs ennemis qui envoyèrent quelques volées dans cette direction.

Avant de donner l'assaut, Jules II prévint la comtesse que, si elle se rendait, il lui accorderait des conditions assez douces; elle répondit qu’elle attendait des secours pour le 20 janvier 1511. Sur ces entrefaites, arriva l'ambassadeur d'Angleterre qui, peu au courant des choses d'Italie, de la politique et du caractère du pape, lui dit qu’au lieu de combattre ses compatriotes, il ferait bien mieux d'attaquer les Turcs. Jules II lui répondit qu'ils en reparleraient quand il aurait pris la Mirandole.

Le mauvais temps continuait ; il neigea pendant six jours et six nuits sans interruption. Le pape tremblait la fièvre; on obtint de lui qu’il se retirât à Concordia, village situé à une lieue et demie à l’ouest de la Mirandole, dont les troupes pontificales venaient de s'emparer; pour tout logis, il eut la cuisine d’un couvent. Ses entours couchaient dans une écurie ouverte à tous les vents. Mais ce séjour lui parut trop éloigné du lieu du combat et il revint presque aussitôt car l'issue paraissait prochaine ; les tranchées les Vénitiens s’avançaient si près des murs que leurs coulevrines faisaient des ravages parmi la garnison; leurs canons ouvraient de larges brèches que les assiégés ne parvenaient plus à masquer. La canonnade était si violente qu’à Venise on crut l'entendre ?. +

La date du 20 janvier approchait et les renforts promis n’arrivaient pas. La comtesse envoya le comte Roberto Boschetti ou Boschetto auprès du pape, qui refusa de le recevoir et le renvoya à Fabrizio Colonna et au duc d’Urbino (19 janvier 1511) *. Ceux-ci déclarèrent que la ville devrait être rendue à merci, à la seule réserve que les personnes et les choses seraient sauves. En même temps, des ordres furent donnés pour que l'assaut eût lieu le lendemain et que la ville fût mise à sac. Les soldats reçurent leur solde d'avance pour les encourager.

Francesca se résigna

à capituler # et, grâce à l'intervention du duc d’Urbino, elle obtint qu’elle et ses fils sortiraient sans être molestés avec tout ce qui leur appartenait ; toutefois, Alessandro Trivulzio et quelques autres officiers seraient prisonniers, la ville payerait une indemnité de 6 000 ducats pour se racheter du pillage ”, les soldats italiens se retireraient avec armes et bagages; quant aux soldats français, ils livreraient leurs

1. L’un d'eux fut envoyé par le pape à l’église de Lorette et se voit encore dans le mur à droite de l’autel (KLACZKo, p. 281). — MuRATORI, Antichità Estensi, rapporte l’avoir vu.

2. GRUMELLO, Cronaca, liv. V, cap. 5, p. 135. — MURALTO, Annalia, Milan, 1881, p. 139. — Cf. BALAN, Assedii, p. 13.

3. Memorie Storiche della Città e dell’ Antico ducato della Mirandola, volume II, Mirandola, 1874, p. 186, 191. Lettre de Giovanni Gazio au marquis de Mantoue, datée du camp

des Vénitiens près de Concordia, le 20 janvier 1511.

4. Sur la conduite de la comtesse Francesca Trivulzio, voir Lettere de’ Principi, vol. I, p. 8. Lettre de Leonardo da Porto.

5. I1 ne semble pas, au reste, que cette indemnité ait été payée, car en 1524 la Curie romaine était en procès avec Gio. Francusco Pico auquel elle réclamait 20000 ducats du chef de nonpayement de la rançon (Memorie Storiche della Mirandola…, vol. I, p. 163).

armes et leurs chevaux ! En ce qui concerne ceux-ci, Jules IT souleva des difficultés ; il fallut que Fabrizio Colonna prît parti pour eux et demandât au pape de leur faire grâce, «afin que tout le monde soit content » ?.

Lorsque la comtesse se présenta devant le pape, il l’accueillit peu chevaleresquement, lui adressa de dures paroles et la fit reconduire comme une prisonnière jusqu’au delà de Correggio. Les soldats de la garnison durent sortir de la ville et défiler devant le pape et son armée, tenant chacun un bâton blanc.

La hâte de Jules II de prendre possession de sa conquête fut si grande que, sans attendre qu’on eût dégagé une porte, il fit établir sur le fossé un pont de fortune et, en pleine nuit, à la lueur des torches, il pénétra par une brèche dans la ville en s’aidant d’échelles # (20 janvier) 4.

Dans les premiers moments, les soldats du pape, profitant de la confusion générale, se mirent à piller, ainsi qu’on leur avait promis qu’ils pourraient le faire ; bien renseignés, ils se précipitèrent vers le Mont-de-Piété et le couvent S. Lodovico, où plusieurs des dames de la noblesse s'étaient réfugiées et où les habitants avaient transporté ce qu’ils possédaient de plus précieux. Il fallut que le duc d’Urbino, Colonna et d’autres officiers déployassent beaucoup d’énergie pour empêcher un sac complet.

Trois jours après, le pape passa une revue d'inspection, gourmandant vertement ceux de ses hommes dont la tenue laissait à désirer ; il reprocha encore son inertie au duc d’Urbino et l’accusa de vouloir être «son Valentin »5 et gouverner l’Église f. Les soldats disaient au pape : « Saint-Père, vous êtes notre provéditeur ».

Le 31 janvier au soir (1511), Jules II se rendit dans l’église S. Francesco, où il avait convoqué les cardinaux, l’envoyé et le provéditeur vénitiens, et là, d’accord avec eux, il organisa le gouvernement de la ville. Gianfrancesco Pico fut désigné comme gouverneur, après avoir juré obéissance au Saint-Père ; il dut donner son fils en otage.

Jules IT passa la nuit au château, puis, le lendemain, il gagna Finale sur le Panaro, à six lieues de distance, se rapprochant de Ferrare ?, Il avait déclaré naguère que, la Mirandole prise, il se rendrait à Mantoue, ce qui avait mis Isabella en grande alarme ; sans doute elle avait su le détourner de ce projet.

La neige couvrait le sol ; Jules IT, qui ne pouvait plus se tenir à cheval et avait des évanouissements fréquents, dut faire tout le trajet dans un traîneau tiré par des bœufs,

1. GRUMELLO, Cronaca, p. 137. — Cf. LEONI, Vita di Fr. Maria CIARDINI, BEMBo, BuonNaccorsr indiquent la date du 20.

della Rovere, p. 118, et MuRALTO, Annalia, p. 139.

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