PONTIFICAT DE
LA VIE TOURMENTÉE DE JULES II ENTRE r510 ET 15r2 125
Exceptéles enfants, rares furent ceux qui vinrent acclamer le pape sur sa route 1, Son entrée à Ravenne manqua de dignité ; le cortège s’avança en désordre et fut bousculé par la foule, et la pompe que le pape exigeait manqua totalement. Aussi reçut-il le lendemain matin son maître des cérémonies Grassi par une bordée d’injures, c’est lui qui le raconte, et ne voulut-il pas écouter son excuse, qui pourtant était excellente, vu qu’il était malade et n'avait été pour rien dans la préparation de cette entrée manquée.
Pendant que le pape s’éloignait à regret, son général en chef, le marquis de Mantoue, entretenait une active correspondance avec son adversaire, le roi de France ; il fut convenu que les troupes françaises feindraient d’attaquer Francesco et envahiraient ses terres, mais sans y causer aucun dommage ? ; Isabella voulait donner cette apparente preuve de sa loyauté au pape, afin qu’il ménageât son fils Federico. Le pape s’était pris d'une grande amitié pour lui, et 1l lui arrivait de dire : « Ah ! pourquoi son père ne lui ressemble-t-1l pas* ! » Cet enfant de dix ans avait sur lui une extraordinaire influence ; il était la joie de la cour, on le mêlait à toutes les fêtes, même aux moins décentes 1. Toutefois, que ne pouvait-on redouter pour un otage de la part d’un homme aussi violent que Jules IT ; il était donc prudent de prendre des précautions.
La situation du duc de Ferrare empirait ; son trésor était vide ; en mars 1511, force lui fut de mettreen gage à Milan ses derniers joyaux, ainsi que ceux de Lucrèce et son argenterie de table ; on dut manger dans de la majolique ; Lucrèce peignait de sa main des faïences pour remplacer sa vaisselle plate; force lui fut de réduire son train de maison. Sur la demande de son frère, Isabella supplia le roi de France d’envoyer quelque argent. De surcroît, des tremblements de terre survinrent, dans lesquels le peuple vit un signe du mécontentement de Dieu (26 mars 1511).
Cependant, Jules II se morfondait à Ravenne ; depuis quelque temps, il avait cessé de se raser et, ce qui est surprenant, c’est qu’assez vite il acquit cette barbe longue et fournie, « cette grande et bougrisque barbe », comme dit Rabelais f, qui lui donne, dans ses portraits, un air si majestueux ?. C’est son cérémoniaire Paris de Grassi qui rapporte cette transformation comme un événement notable ; il fit bruit, en effet, car peu de papes avaient porté la barbe auparavant et la portèrent ensuite à partir de Paul V*, Mais beaucoup parmi les cardinaux étaient barbus. Quelle fut l’intention de Jules IT?
1. À dire le vrai, les soldats pontificaux ne montraient aucune discipline et pillaient sans scrupule les pays qu’ils traversaient, amis ou ennemis ; on dut payer de fortes indemnités.
2. Cependant, le 5 juin 1511, le roi le menaçait, 4. On n’aura aucun respect à vous ni à votre État, mais vous sera couru sus comme en pays d’ennemi... » Le marquis se plaignait qu’on l’avait déjà fait. A. Luzio, Isabella, p. 317.
3. On a affirmé que Raphaël avait reproduit les traits du jeune otage plusieurs fois dans ses fresques, par exemple dans l’École d'Athènes. Francia fit aussi son portrait. Voir Notizie e Documenti ber la Vita di G. Santi e di Raffaele da Urbino dans Atti e Memorie della R. R. Deputazioni di Stor. Patria per le Provincie Modenesi et Parmensi, vol. V, 1870. — GRUYER, Raphaël…., vol. I, P223.
4. À. Luzio, Federico, p. 524 et suiv., et Isabella. Cf. art. CrAN dans Giornale Storico.
5. SANUTO, vol. XII, col. 82. — A.Luzio, Isabella. En août 1511 Jules II envoya des barques dans le Pô pour ravager le pays.
6. PANTAGRUEL, chap. XXX,. Con barba che pare un orso, écrit l’orateur Antonio Gattico, envoyé du marquis de Mantoue. Jules II avait surnommé cet envoyé « le chat », à cause de son nom. Voir KLaczxo, p. 280, qui décrit et reproduit un portrait du pape avec la barbe naissante, lequel se trouve au palais Bruschi à Corneto. Mais est-ce bien le pape? Les médailles du commencement du règne le représentent sans barbe. TODALLINI, p. 321, lig. 16, donne la date de février 1511. Voir pl. XXIX, XXX, XXXI.
7. Portrait des Offices, portrait sous les traits de Grégoire IX donnant les Décrétales et dans Héliodore.