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LA BATAILLE DE RAVENNE

Deux rivières, le Ronco et le Montone, se joignent un peu au sud de Ravenne pour former un petit fleuve (Fiumi Umiti) ; les Espagnols s'étaient retranchés de l’autre côté du Ronco, creusant un fossé devant leurs lignes. Après une tentative malheureuse sur la ville (9 avril 1512), Gaston de Foix, la laissant à sa gauche, se dirigea vers les ennemis. Le choc eut lieu le surlendemain 11 avril, jour de Pâques (1512).

Les meilleurs capitaines et les meilleures troupes qui fussent alors se trouvaient en présence. Les soldats du roi étaient 20 000, dont 6 000 Allemands, 8 000 Gascons, 5 000 Français et Italiens, 1 000 archers ; ils étaient commandés par Gaston de Foix, Vves d’Alègre, Lautrec, Bayard, La Palisse, le duc de Ferrare, Federico Gonzaga da Bozzole. Sous les ordres du général espagnol, don Cardona, servaient le marquis de Pescara, Fernando d’Avalos, Fabrizio Colonna son beau-père, Prospero Colonna, Alarcon, Diego de Quinones, Antonio de Leyva ; les Espagnols, la plupart vétérans formés par le « Grand général » Consalvo, unis aux troupes pontificales, étaient plus nombreux que l’armée royale ; ils possédaient vingt pièces de canon ou longues coulevrines, deux cents arquebuses à croc et des chars de guerre armés de pièces de fer tranchantes comme jadis les Perses à la bataille d’Arbelles 1.

Il y avait un légat dans chaque camp; Giovanni de Médicis représentant Rome et le pape dans le camp italien, Sanseverino représentant Pise et le concile dans le camp

1, Plusieurs témoins ont raconté la bataille : Fabrizio BALAN et Pasror ont donné la nomenclature des récits de la

Colonna dans Sanurto, vol. XIV, col. 176.— Francesco Pandolfini, ambassadeur auprès de Gaston de Foix, dans Négociations diplomatiques de la Trance avec la Toscane, p. 581. — BAYARD,

Le Bon Chevalier. — Cf. SANUTO, vol. XIV, col. 128 à 155 et GUICCIARDINI, vol. II, p. 423. — TEDALLINI, p. 329 —

bataille.

Un astrologue allemand avait prédit aux Espagnols leur défaite s’ils livraient bataille avant le 4 avril ; après cette date, ils seraient sûrement vainqueurs (Aychiv. Stat. Florence, Carte Strozziane, 1° Ser"f:15; 0701);

Yo 9 »

TOMBEAU DES SŒURS PONZETTI, 1505. S. Maria della Pace. TOMBEAU DE L'ARCHEVÊQUE DE RAGUSE GIULIANO MAFFEI, (Phot. Moscioni.) MORT EN 13510. S. Pietro in Montorio. (Phot. Moscioni.)

| STATUE FUNÉRAIRE DE GASTON DE FOIX. Milan. Musée Brera. (Phot. Giraudon.)

PONTIFICAT DE JULES II. PI. 27, page 156.

REVERS ET SUCCÈES 157

français. Le cardinal de Médicis, déjà alourdi et myope, et qui n’était nullement d'humeur guerrière, montait un palefroi blanc et avait des vêtements sacerdotaux ; Sanseverino, au contraire, taillé en athlète, était bardé de fer et avait demandé un vigoureux destrier.

Quand le jour commença de paraître, Gaston de Foix, portant un fort gorgias orné de broderies aux armes de Navarre et de Foix !, sortit de sa tente avec un groupe de gentilshommes ; le soleil se levait très rouge dans les brumes de l’Adriatique ; Foix en fit la remarque, à quoi quelqu'un répliqua : « Savez-vous bien que c’est à dire, Monseigneur? Il mourra aujourd’hui quelque prince ou grand capitaine ; il faut que ce soit vous ou le vice-roi. » Et le duc de rire.

Des conversations s’engagèrent entre les deux armées. Voyant passer Bayard, un capitaine espagnol lui cria que sa venue valait à l’armée française l’appoint de 2000 hommes, mais qu’ilavait néanmoins beaucoup de joie à le voir et qu'il lui aurait été bien agréable que leurs souverains respectifs ne fussent pas en inimitié afin qu'ils pussent causer ensemble sans gêne. Foix survint. Le capitaine espagnol demanda à Bayard qui était cet officier à qui l’on montrait tant d’égards et, l'ayant appris, lui et ses gens mirent pied à terre et déclarèrent que, « sauf l'honneur et le service du roi leur maître », ils étaient ses serviteurs. Foix proposa alors que, pour épargner une grande effusion de sang, le sort des armées fût décidé en un combat singulier entre lui et le vice-roi. Les Espagnols répondirent que certainement leur général n’accepterait pas, et la bataille commença presque aussitôt.

Les Espagnols avaient placé à leur gauche les gens d’armes appuyés par de l'artillerie, au centre l'infanterie, à droite la cavalerie légère ; Pietro Navarro, un maître dans l’art de la poliorcétique, dirigeait le combat.

Il s’engagea par une longue préparation d'artillerie qui dura près de deux heures à 300 mètres à peine de distance; les Français subirent de lourdes pertes; les Espagnols, qui s'étaient couchés, moins. Ils ne paraissaient pas vouloir sortir de leurs positions. Ce que voyant, Foix, abandonnant l'attaque directe, profita de ce que le Ronco, dont il avait ordonné qu’on taillât les rives en pente douce, était guéable à deux milles en amont, pour faire passer de l’autre côté une partie de ses troupes, qu’il déploya aussitôt en demi-cercle. Les Français avaient été disposés comme les Espagnols, les gens d'armes à l’aile droite soutenus par de l'artillerie; au centre, l'infanterie, Allemands, Italiens, Gascons, Picards; à l’aile gauche, des archers. Pris en écharpe par l'artillerie française, les Espagnols se voyaient décimés sans savoir d’où venaient les coups ; ils criaient : « Nous sommes tués par le Ciel; nous combattons contre des ombres »; les canons du duc de Ferrare causaient des ravages ; trente-trois hommes furent fauchés par un seul boulet; en peu de temps, il y eut trois cents morts. Alors, comme l'avait prévu Foix, les Espagnols sortirent de leur immobilité, franchirent leur fossé de protection et se précipitèrent furieusement sur les lignes françaises, qui soutinrent le choc. Toutefois, les Gascons fléchirent quelque peu,

1. « Et avait ledit sieur de Nemours, dit le maréchal de Fleu- de harnois fors la chemise depuis le coude en bas jusques au ranges, de coutume pour l’amour de sa mie de ne point porter gantelet.s

mais La Palisse fit appel aux lansquenets et aux hommes d'armes qu’Alègre tenait en réserve de l’autre côté de la rivière et qui rétablirent le combat. Le corps à corps commença aux cris de : « Espagne, Saint-Jacques, aux canaïlles! » du côté des pontificaux, et de: « France, aux chevaux!» du côté des soldats du roi, car il fallait empêcher les Espagnols de tuer les montures des chevaliers français en vertu de leur dicton : « Mort le cheval, perdu le chevalier ». Alègre vit tomber son fils; il venait d’en perdre un autre ; fou de désespoir, il se jeta au plus fort de la mêlée pour se faire tuer et périt en effet. Les Espagnols étaient deux fois plus nombreux en ce lieu que les Français, et si animés au combat que, les bras et les jambes rompus, ils cherchaient encore à mordre leurs ennemis. Les archers se servaient de petites cognées pendues à l’arçon de leurs selles, avec lesquelles ils rompaient les armets de leurs adversaires, « ce qui les étonnait merveilleusement ». Un Saxon, dont le capitaine venait d’être tué, s’avança vers le premier rang des fantassins pontificaux et, prenant sa lance des deux mains, l’abattit sur leurs piques qu'ils tenaient horizontales, en sorte que nos soldats purent pénétrer dans leurs rangs ; il fut tué, mais il avait vengé son capitaine.

Peu à peu, les Espagnols lâchèrent pied ; Fabrizio Colonna fut blessé et fait prisonnier !, de même que le comte Pignatella, le marquis de Pescara ?, le marquis Betonte ; le cardinal Médicis, pris dans un remous, se rendit à Gonzaga da Bozzole ; il aurait été tué si son vieil ennemi Sanseverino n'était intervenu. Pietro Navarro fut pris, Cardona s’enfuit en partie par mer jusqu'à Cesena avec Giulio de Médicis et Antonio de Leyva. La déroute était complète ; les ennemis eurent de 15 000 à 20 000 tués ?, les Français 2 000 et 200 gentilshommes; mais la fleur de la noblesse avait payé de sa vie cette victoire. « Si le roi a gagné la bataille, dit Bayard dans une lettre, je vous jure que les pauvres gentilshommes l’ont bien perdue. » Gaston de Foix, qui s'était prodigué et avait blessé et tué de sa main plusieurs Espagnols, ne sut se ménager. Bayard lui conseilla de laisser à ses capitaines le soin de parachever sa victoire; il n’en fit rien, réclama «son habillement de tête » et, couvert de sang ennemi, suivi de vingt ou trente hommes seulement, se lança dans la mêlée des fuyards. IL fut entouré, assailli ; pour le sauver, Lautrec cria, mais vainement, qu'il était le frère de la reine ; il tomba percé de coups, après s'être défendu avec vaillance .

Quelques instants plus tard, Bayard, revenant de la poursuite, rencontra ces mêmes gens qui, déférents, le laissèrent passer au milieu d’eux.

Ainsi s’acheva dans la désolation la victoire de Ravenne, dont Bayard a dit que «jamais on ne vit une bataille si cruelle, si furieuse, ni mieux combattue de toutes deux parties ». Elle avait duré de huit heures du matin à quatre heures de l’après-midi, cour-

1. Le duc Alfonso s’entremit en sa faveur et se fit son protec- estime à 8ooo hommes les pertes de l’armée pontificale teur. Grâce à lui Fabrizio recouvra promptement la liberté sans « Avec moins d'hommes et d'argent, dit avec quelque

rançon. TEDALLINI, p. 334, lig. 17.

2. Le mari de Vittorio Colonna qui, dans deux vers célèbres, dit qu’à sa prière il lui montra «ses nobles blessures» dont l’une, d’après le correspondant d’Isabella d’Este, ne prouvait guère cependant son courage.

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