Bras du Tessin
5. Cependant le roi et la reine ne doutaient pas que leur cousin le marquis de Mantoue continuerait à les bien servir.
« J'ay sceu par vostre ambassadeur, lui écrivait Louis XII. la continuation et persévérance en quoy vous estes de me faire service et vous monstrer tel que vous avez tousiour esté mon bon parent et serviteur... » (19 juin 1512). Et aussi: « À ce qu’il (le porteur d’une lettre d’Isabella) m'a dit, vous continuez tousiour et avez volonté de me faire service. » (13 octobre 1512).
6. Lettre de Bernardo da Bibiena au cardinal de Médicis du 20 décembre 1511 (Carte Strosziane, 11° sér., f. 5, n. 30).
Bologne, dont les habitants avaient mis en pièces la statue de Jules IT, fut privée de ses antiques franchises et du choix de ses magistrats ; de lourdes amendes accablèrent ceux qui s'étaient rangés du côté des Bentivoglio et des Français. On attribua même au pape la pensée de raser la ville et d’en transporter la population au bourg voisin de Cento.
Le cas du duc de Ferrare était sérieux, car c'était un vassal en révolte et il avait gravement offensé le pape en faisant un canon de sa statue 1, mais les défenseurs ne lui manquaient pas; d’ailleurs, si Jules IT lui en voulait amèrement, il n’en songeait pas moins qu’Alfonso était un excellent général, qu'il possédait une terrible artillerie et qu’il y aurait grand avantage à lui confier la direction de la guerre contre les Français, et cela n’eût pas été impossible, car les idées deloyauté et de fidélité étaient différentes alors d'aujourd'hui ; lemarquis de Mantoue servait à la fois le pape et le roi; cela nese passait pas ainsiseulement en Italie ; Commynes passa, sans forfaiture et sans honte, d’un camp dans le camp adverse.
Dans le courant du mois de juin 1512, Jules II donna à entendre aux mentors du jeune Federico qu'ils feraient bien d'écrire à la marquise que le pape ne voulait pas la ruine de son frère, que l’Église, qui avait toujours comblé de bienfaits la famille d’Este, ne lui tiendrait pas rigueur s’il se soumettait, et que de belles perspectives s’ouvriraient sans doute devant lui. L'exemple de Baglioni pouvait l’en convaincre ?.
Aussitôt, Isabella se mit en campagne pour fortifier ces bonnes dispositions. Elle se prodigua, entreprit le cardinal Lang qui fut conquis, usa de toutes ses séductions au point qu'on en jasa, qu'on la compara à Circé et que le marquis de Mantoue en conçut quelque mauvaise humeur ÿ.
Sur son ordre, l’ambassadeur mantouan alla implorer Jules II pour Alfonso, se mit à ses genoux ; mais le pape, irrité contre son maître dont la déloyauté apparaissait de plus en plus, allant et venant devant lui et fort en colère, le traita de menteur et de traître, ce dont il s’excusa ensuite, mais il ne voulut rien entendre.
Les amis d’Alfonso comprirent qu’il lui fallait se résigner à la soumission et aller à Rome solliciter la grâce du pape. Afin de l’en convaincre, Isabella se rendit à Ferrare, le 16 juin 1512 ; elle fit luire à son frère les plus belles espérances, se fondant sur les paroles du pape, et Alfonso, peut-être flatté, certainement convaincu qu'il fallait renoncer à la résistance, déclara qu'il était prêt à donner au souverain pontife les preuves de son dévouement et qu'il serait heureux d’avoir l’occasion de combattre contre les Français. Un sauf-conduit lui fut accordé.
De puissants intercesseurs s’évertuèrent en sa faveur: son beau-frère, Francesco Gonzaga, le mari d’Isabella, le duc d’Urbino et sa mère «la préfète », et surtout Fabrizio Colonna, à l'égard duquel Alfonso s’était montré si chevaleresque quand il avait été fait prisonnier à Ravenne. L'ambassadeur d’Espagne fut mis dans ses intérêts 4.
1. Il offrit d’en faire couler une semblable et de la dresser sur lant » de jeunes demoiselles n’était pas au-dessus des soupçons.
une des places de Ferrare, La Brognina fut courtisée et chantée «bien plus que la Laure 2. À. Luzio, Federico Gonzaga. de Pétrarque » Eros fut plus puissant que Mars, disait-on. 3. Cf. Lettres du marquis en date du 2 février et du 21 mars A. Luzio, Isabella! p. 400, 421.
suivant (1513). 4. Alfonso était le fils d’Eleonora d’Aragon, fille du roi Ferdi-
Il est certain qu’à tout le moins « son escadron vo- nando de Naples.
Accompagné d’Arioste, d'Equicola et de quelques serviteurs, Alfonso parvint aux portes de Rome dans la soirée du 4 juillet 1512, ayant confié Ferrare à son frère le cardinal Ippolito. On lui avait conseillé d’entrer discrètement; Fabrizio Colonna arrivé la veille, le jeune Federico Gonzaga, quelques Orsini l’accompagnèrent seuls, dans la nuit, jusqu’au palais du cardinal de Mantoue, Sigismondo Gonzaga, situé dans le quartier Pigna, près de l’église S. Lorenzo in Lucina, où il devait loger.
Peu de jours auparavant, le jour de la Saint-Pierre et Saint-Paul (29 juin), Jules II avait fait célébrer dans la basilique vaticane « sa libération » comme une fête nationale !. Des émissaires étaient même partis dans toutes les directions pour convier les cités italiennes à participer à ces réjouissances. Une procession somptueuse se déroula de nuit entre S. Pietro in Vincoli et Saint-Pierre, à travers des rues bordées d’une suite de palais et de maisons illuminés ; des feux de joie brûlaient sur les places; chaque cardinal était précédé de quarante torches au moins ; les autres prélats et dignitaires en avaient fourni pour la plupart plus qu’il ne leur avait été enjoint ; c'était merveille, dit un témoin, qu’on ait pu en trouver autant. Le peuple criait à tue-tête : « Giulio, Giulio ! » Les riches offraient devant leurs maisons des collations, des fruits, du vin ; les cloches sonnaient à la volée, le château Saint-Ange était illuminé? et tonnait de toutes ses pièces; les prisonniers furent mis en liberté, excepté ceux pour dettes, car leur relaxation aurait entraîné des complications juridiques.
Jamais on n’avait vu démonstrations plus enthousiastes. Les moralistes admiraient que si brièvement on ait pu passer de tant de détresse à tant de joie. On exultait à la pensée que le temps des alarmes était fini, et on était orgueilleux d’avoir « vilainement chassé » les Français ; l’un des plus mesurés généralement dans son langage, Paris de Grassi, emploie à leur égard un langage d’une violence qui n’a rien de sacerdotal #.
Ce débordement d’acrimonie rendait plus difficile encore la situation du protégé de la France au moment où il venait en solliciteur.
L’émotion fut grande à Rome lorsqu'on connut son arrivée. Comment serait-il accueilli par le pape? La première fois que Jules.II le reçut, il lui montra tant de bienveillance que plus d’un parmi les assistants se demanda s’il n’avait pas quelque arrièrepensée. Des représentants du pape s’abouchèrent avec les représentants d’Alfonso pour déterminer les paroles qui seraient échangées et la forme de l’absolution ; lui imposeraiton, comme aux Florentins et aux Vénitiens, les agenouillements, les coups de baguette, les confessions humiliantes? Le bruit courut que le duc aurait à se présenter devant Saint- Pierre en costume de pénitent et la corde au cou ; la foule stationna nuit et jour sur le
1. Le roi de Pologne venait d’ailleurs de gagner une victoire sur les Turcs, il y avait donc doublement lieu d’organiser des démonstrations joyeuses. Voir MaADELIN, p. 225. Cf. DE GRaASSI, Le Due Spedixioni, p. 327.
2. Sur les illuminations du château, sur les girandoles dont tant de gravures donnent la représentation pour des époques ultérieures, voir VANNuccIo BrriNGoccio, Pirotechnia, Venise, 1558, in fine.
3. Cf. TEDALLINI, p. 333, lig. 10. — SANUTO, vol. XIV, col. 453 et suiv. Le 22 septembre 1512, Jules II renouvela son anathème contre Louis XII. Pour lui faire pièce, la haquenée du tribut napolitain avait été offerte, le mois précédent, avec une somptuosité inaccoutumée ; la selle était couverte de velours rouge ; le harnachement garni d’émail et le caparaçon d'’étoffe d’argent ; l'ambassadeur qui la présenta était non moins richement paré.
parvis pour assister à ce spectacle. Il n’en fut rien. Persuadé par plusieurs cardinaux, Jules IT consentit que le duc fût admis à faire profession de repentance dans unesalle du Vatican, devant une assistance réduite ; il vint vêtu à la française L en noir, avec un chaperon de velours d’or sur la tête ; il prononça la supplication convenue ? et, comme, il avait été prescrit, versa quelques larmes. Plusieurs discours suivirent. Jules IT parla au duc avec rudesse, lui rappela ses torts, mais en conclusion lui accorda son pardon, lui ouvrit les bras, en sorte que les assistants « furent émus aux larmes de la façon affectueuse dont il l’avait traité » 5. Il ne lui fut imposé comme pénitence que de visiter les quatre principales églises.
Jules IT, toutefois, en politique pratique qu’il était et sous l'influence d’Alberto Pio da Carpi, ne se contenta pas de cette formalité ; il exigea des sanctions plus fructueuses. Le duché serait dépecé. Des commissaires furent nommés, avec mission d’examiner de quelle façon seraient remises au Saint-Siège les principales villes ferraraises, car, disait le pape, le duc a reçu sauvegarde pour sa personne, mais non pour son duché, du moins les Vénitiens lui prêtaient ces paroles. Sans même attendre leurs décisions, le duc d’Urbino, sur l’ordre de Jules II, profitant de l’absence d’Alfonso, s’empara de plusieurs de ces villes, et notamment de la cité importante de Reggio ; le duc commença de se sentir inquiet sur les véritables intentions de Jules II, en sorte que lorsque celui-ci, qui s'était retiré au château Saint-Ange « pour se mettre à l’abri des mouches » 4, lui fit dire de venir l’y voir, il pensa que c'était un piège et que le pape voulait le garder prisonnier. Ses appréhensions s’accrurent quand on lui apprit que Jules II se proposait de lui imposer l'abandon de Ferrare en lui donnant en échange la petite cité d’Asti, qui appartenait d’ailleurs au roi de France. Il sollicita l’autorisation de s’en retourner, conformément à une stipulation de son sauf-conduit ‘ ; elle lui fut refusée même après une demande de Fabrizio et de Marcantonio Colonna auprès du pape, qui leur répondit âprement. Jules II donnait comme raison que le duc lui devait 5 000 ducats et qu'il ne le laisserait partir qu'après qu'il les aurait payés. Croyant que la liberté du duc se trouvait en danger, bien que l’ambassadeur d’Espagne l’eût garantie, le marquis de Mantoue et les Colonna, qui lui avaient donné asile dans leur palais de SS. Apostoli, résolurent de le faire sortir de Rome ; ils forcèrent avec leurs gens une des portes de la ville, tuant un gardien, en blessant plusieurs, et emmenèrent le duc, ses gens et ses bijoux à Marino où ils lui donnèrent asile dans leur château (19 juillet 1512); de là il gagna Naples sous un déguisement et alla s’embarquer dans un port de l’Adriatique car la route de terre aurait été périlleuse $ ; le 14 octobre, il rentrait dans sa capitale après avoir couru mille dangers dont son compagnon d’aventures Arioste resta long-
1. Les modes françaises prévalurent longtemps à Ferrare, chez les femmes comme chez les hommes,