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DESTRUCTION DE L'ŒUVRE DES BORGIA

En même temps qu’il poursuivait la ruine de César, Jules IT s’appliquait à détruire son œuvre et celle de son père. Sa haïne pour le feu pape, dans laquelle entrait au moins autant de rancune que de mépris, se donnait maintenant libre carrière ; il ne pouvait prononcer son nom qu’en l’accompagnant de l’épithète de juif circoncis et de « marrano ? de mauvaise et maudite mémoire »et d’autres qualificatifs outrageants ; il faisait marteler partout son nom et ses armes, et se décida à grand’peine à habiter ses appartements, où l’on voyait partout son image $. Il mit une sorte de passion à anéantir tout souvenir de lui et à détruire son œuvre. Ceux qu’il avait privés de leurs biens les recouvrèrent. Francesco Colonna, que César avait chassé de Palestrina en mai 1503, y rentra triomphalement ; Guglielmo Caetani revint à Sermoneta ; la bulle de réinvestiture, ornée du portrait de Jules IT, s'exprime avec une rare violence à l'égard d'Alexandre VI. « Comme notre prédécesseur s'était emparé de ces terres pour enrichir les siens, s'inspirant, non de l’esprit de justice, maïs de l'esprit de lucre, par dol, fourberie et dissimulation °.….. »

Les barons reprirent possession de leurs châteaux, qu’ils trouvèrent restaurés,

1. GiusTiNIAN, Vol, III, p. 127. ARTHUR DESJARDINS, Négociations de la France avec la Toscane,

2. Le poète napolitain Sannazar fit, à cette occasion, le distique p. 72. suivant : 5. Quelques auteurs donnent la date du 11 février ; celle du 12 mars paraît plus probable.

6. GARNER, Caesar Borgia, Londres, 1912. — A. MEDIN, 1} Valentino nella mente di Niccolo Macchiavelli, dans Rivista Europea, an. XIV, 1883, vol. XXXII, pp. 687, 861.

Omma vincebas, sherabas omnia, Caesar ; Omnia deficiunt, incipis esse mihil.

César avait pris pour devise : « Aut Caesar, aut nihil».

3. Bref de Jules IT auroi et àla reined’Espagne dans RAYNALDUS, Ann. Eccles., 1504, p. 435, $ XII. — Grovio, Vita di Consalvo. — BurcHARD, vol. II, p. 457.

4. En 1506, 18 mai, arrivait à Tours un représentant du duc pour s’entretenir avec le légat qui s’y trouvait auprès de la cour.

7. On qualifiait de ce nom les juifs mal convertis, surtout ceux d’Espagne.

8. Les appartements Borgia, dont il a été question dans le précédent volume, p. 296, et qu’il quitta en 150%. Voir plus loin.

0. Bulle Romani Pontificis dans Aychiv. Caelani citée par GREGOROVIUS, Vol. IV, p. 413, n° 57.

Venise eut d’autres succès. Grâce à sa forte organisation, la République pouvait agir avec énergie et rapidité. Elle disposait d'hommes bien armés et d'argent. Ses agents lui frayaient les voies, fomentaient des noises, achetaient des consciences.

Presque en même temps, Venise acquit la ville et le territoire de Rimini. Pandolfo et Carlo Malatesta, fils de Federico Roberto 1, chassés par César et réfugiés à Venise, y étaient rentrés en libérateurs le24 novembre1503, et le gouverneur du château, Maldonato Valdonsello, à qui le duc en avait confié la garde, n’avait pas tardé à le livrer moyennant 4000 ducats.Mais, sur le passage des deux frères, on avait surtout crié : « Marco, Marco ! » en l'honneur de Venise. Les petites seigneuries avaient fait leur temps; un travail d'agglomération s’opérait ; les populations étaient lasses des éternelles querelles des tyrans locaux ? ; elles voulaient devenir parties intégrantes d’États importants, capables de les protéger, moins portés à les opprimer, car la tyrannie est d'autant plus insupportable qu’elle s'exerce de plus près. Les Malatesta s’en rendirent compte ; il y eut en outre conjuration contre eux parmi les familles rivales ; ils préférèrent donc vendre leurs seigneuries que d’en être dépouillés sans profit. Pandolfo reçut la promesse d’une solde annuelle de 10 000 ducats avec le commandement d’un corps de cent hommes et la petite ville de Citadella près de Padoue ; sa femme, Violante, eut une pension de 500 ducats par an; son frère, Carlo, autant (16 décembre 1503) %. Une convention fut signée, le 23 janvier suivant, entre la ville de Rimini et la République.

Poursuivant cette politique, les Vénitiens, «usant de l'or et de l’intimidation », s’emparèrent de terres et de châteaux nombreux, $S. Angelo, Verrucchio, Montefori, Savignano, S. Mauro, Gatteo... et se trouvèrent ainsi aux portes de Cesena et d’Imola, qu'ils convoitaient.

Or, le pape ne semblait pas pouvoir entraver leurs entreprises. Il ne possédait pour lors ni armée, ni moyens de s’en procurer, et manquait encore de prestige. Le duc d’Urbino, son hôte, son futur général en chef, mais en même temps grand ami des Vénitiens, les assurait que nul n’était moins à craindre pour eux que le pape, et l’on n’en doutait pas; il est vrai qu’on ignorait son véritable caractère. Au surplus, Jules IT déclara, le 26 décembre 1503, que ses intentions étaient pacifiques, qu'il était monté sur le trône apostolique avec le désir d’être le père de tous les chrétiens et de se montrer impartial, non sans ajouter toutefois qu’il se demandait si les circonstances ne l’obligeraient pas à tenir une autre conduite.

Il sentit qu'il était en passe de perdre la Romagne au profit de la République; déjà, le 10 novembre 1503, il avait témoigné sa colère à l’ambassadeur vénitien ; le 20, en consistoire, il s’emporta en paroles véhémentes contre la Sérénissime, allant jusqu’à dire que,

1. Surnommé le Magnifique ; le vainqueur de Campo Marto. 3. GAETANO BATTAGLINI, Memorie istoriche, Bologne, 1789. — Voir volume précédent, p. 53. G. STEFANI, Dizionario corografico, Milan, 1856, p. 957. — GIUSTI- 2. Dante parle des tyrans de la Romagne qui ont toujours la NIAN, vol. II, p. 310. — RomaANIin, Séoria documentate di Venezia guerre dans le cœur (Inf., XXVII, v. 37) : Venise, 1855, vol. V, p. 165. Romagna tua non è, e non fu mai 4. Il reconnaissait un peu plus tard, comme il sera dit, qu’il Senza guerra ne’ cuor de’ suoi tiranni. manquait de moyens d’action.

si on l’y obligeait, il aurait recours à l'intervention étrangère. Cependant, il expliquait le lendemain à Giustinian que ses propos ne devaient pas être considérés comme des menaces, qu’il était rempli de bonnes intentions à l'égard de la République et que, s’il s'était exprimé avec tant de violence, c’est parce qu’il estimait que la franchise était la meilleure des diplomaties.

Au fond, il était fort irrité contre Venise ; dans ses entretiens avec ses entours, il répétait que les Vénitiens faisaient plus de tort à l’Église que le Valentinois et qu'ils voulaient le réduire à être leur chapelain !. Lorsqu'il parlait à l’orateur vénitien des villes de la Romagne, il ne manquait pas de les qualifier : « Les terres que vous détenez ». Il se plaignait que non seulement la Sérénissime occupait des territoires relevant de l'Église, mais qu’elle entretenait des agents pour fomenter des troubles et faire détester le pouvoir pontifical, à quoi l’envoyé vénitien répondait que la République avait pris des villes appartenant au duc de Valentinoïs, et non à l’Église (20 décembre 1503).

Jules IT se plaignit de ses empiétements au roi des Romains ?. Que pouvait-il ? Par lui-même, Jules II se trouvait bien empêché d'agir. Dans un moment de sincérité, il avoua à Giustinian que sa détresse était grande et qu’il devait s’en remettre au Ciel du soin de défendre les intérêts de l’Église. « Nous verrons bien s’il nous aide, ajoutat-il, alors qu'il s’agit de défendre son bien » (23 décembre 1503). Dans un bref qu’il adressa le 10 janvier suivant au doge ÿ, il déclarait néanmoins que ni la crainte, ni les négociations, ni même les propositions d’arrangement ne le détourneraient de poursuivre par tous les moyens la revendication des biens de l’Église 4. Il nommait l’évêque de Città di Castello, Giulio Vitelli, commissaire pour « l’entreprise de Cesena » (janvier 1504) 5.

Bien que le pape connût les manœuvres du gouvernement vénitien, néanmoins sa surprise et son indignation furent violentes quand il reçut, le 27 janvier 1504, une lettre de l’évêque de Tivoli, son représentant auprès de la République, lui en dévoilant l’étendue et le détail $. L’émotion fut si forte que le doge, redoutant de nouvelles révélations de ce ministre trop pénétrant, exigea son rappel, à quoi Jules IT répondit en réclamant la remise des villes de Forli, de Faenza, de Rimini et d’autres places (7 février 1504).

Venise expliquait que son but était d'empêcher César de reconstituer sa principauté et que la Seigneurie était prête à tenir en fief quelques-unes des cités dont on lui reprochait de s'être saisi et même payerait un cens. Mais elle n’en poursuivait pas moins l’accomplissement de ses desseins, car si, par déférence, elle faisait des concessions de forme au pape, elle ne croyait pas à sa colère et n’en redoutait aucunement les suites. Que de fois et tout récemment encore, au temps de Sixte IV, le Saint-Siège l'avait menacée sans que ces éclats, vite calmés, se traduisissent par aucun dommage pour la République !

1. Il dévait dire exactement la même chose à l'égard du roi de France, comme on verra plus loin.

2. GIUSTINIAN, vol. II, p. 352. — Sanurto, vol. IV, col. 611.

3. Leonardo Loredan, soixante-quinzième doge ; il éxerça ses fonctions du 2 octobre 1501 au 22 juin 1521.

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