PROMOTION DE NEUF CARDINAUX
La santé du pape était chancelante ; il avait abusé de bien des choses. Au commencement de 1504, l’un des fils de Caterina Sforza, Ottaviano, écrivait à sa mère que le pape ne dépasserait pas le mois d’octobre. Sa prédiction faillit se réaliser ; l'épidémie de malaria qu'il avait fuie durant l'été, en allant à Ostie, l’atteignit cependant ; entre le 2 et le 5 octobre 1504, il eut un accès de fièvre «tierce double » qui le laissa très affaibli ; pendant quelque temps, il ne put marcher sans assistance. Avant même d’être guéri, 1l voulut être transporté au château Saint-Ange, tant il lui tardait de se retrouver dans sa forteresse et près de ses trésors. Ses médecins le lui défendirentÿ; il les traita de bêtes et y alla. I] ne consentait guère à les écouter. Ainsi, il ne se résigna que malaisément à prendre deux heures de repos après le repas du milieu du jour, comme ils le lui avaient prescrit. Le 25 mars 1505, il eut un évanouissement d’une heure; le bruit de sa mort courut, le Vatican fut dans une extrême agitation f. On intriguait déjà, on cabalait, on interro-
1. SANUTO, vol. X, col. 81. La garde italienne devait être assez forte ; en février 1505, un parent du pape, Antonio della Rovere, capitaine de cette garde, reçoit 3 969 ducats pour sa solde (Archiv. Seg. Vat., Ms. 535, Int. et Exit.).
2. En compensation, Jules II lui donna l’évêché de Andria (20 décembre 1503) ; il y demeura jusqu’en 1515.
3. Il était fils d’Urbano et de Nicoletta Grossi Pagliuochi-7 Castellani del Castello S. Angelo, Rome, 1906-1928, p. 60. En mars 1504, Vigerio reçoit 82 ducats pour des boucliers aux armes de Jules II, des guérites pour les factionnaires et autres dépenses (Archiv. Seg. Vat. ut supra).
4. BURCHARD, vol. II, p. 412, lig. 29. Il était fils de Stefano et de Luchesia della Rovere et, par conséquent, petit neveu de Jules II par sa sœur. Il occupait le siège épiscopal de Turin depuis 1504. Il mourut jeune en décembre 1506.
5. Jules II en eut plusieurs,comme tous les papes. Marini en cite sept : Un Français, Jean Bodier, de l’ordre des Cisterciens, mort en 1517. Un Napolitain, Girolamo Nifo, parent du célèbre philosophe Agostino Nifo. Un rabbin espagnol, Samuele Sarfati, dont il a déjà été parlé. Lancellotto Lancellotti, Scipione Lancellotti et Orazio Lancellotti. Giovanni di Vigo, qui recevait 8 ducats par mois ; le pape le garda à son service durant tout son pontificat. Le cardinal vice-chancelier, neveu du pape, lui donnait 300 ducats d’or par an, ce qui parut inouï. Vigo lui dédia un de ses traités : De doloribus juncturarum. Gaspare Torella soigna Jules II après avoir soigné Alexandre VI.
6. GIUSTINIAN, vol. III, p. 463. L'accident survint au château Saint-Ange, où Jules s’étaitretiré. Dans la journée, il avait traversé Rome à cheval ; le lendemain, il assista aux obsèques de l’archevêque de Raguse (Sacchi). Burcxarp vol. II, p. 476, lig. 2, 7.
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PI. 6, page 36.
LA VIE À ROME DE xr503 À 1507 37
geait les astrologues. Bien des visages étaient souriants, dit l’envoyé de Venise, et d’autres chagrins. Quand la nouvelle se répandit à Rome, elle provoqua des troubles; ce fut pis dans les provinces ; Cesena, Forli se soulevèrent, ce qui montre combien la domination pontificale y était encore mal établie.
Le pape s’éloigna de Rome au fort de l’été ; il y revint le 18 octobre 1505. Degraves difficultés le rappelaient. L’hostilité du Sacré Collège n’avait pas tardé à se manifester. Les cardinaux entendaient avoir une influence dans la direction des affaires, et surtout une part dans les avantages du pouvoir ; or, dès le début, Jules II avait laissé voir qu'il ne leur en accorderait aucune ; à mesure que son autorité s’affermissait, il se montrait de plus en plus absolu sur ce point. Jamais, répétait-il, il ne se laisserait mener comme le feu pape ; il n’admettait pas qu’on le conseillât ; seuls les cardinaux Raffaele Riario et Francesco Soderini et son trésorier Castel del Rio (Alidosi) se faisaient écouter. Les cardinaux se plaignaient, de leur côté, d’être traités «non en frères, maisen enfants ». Ils imaginèrent de demander l'exécution de l’article de la charte qui en imposait la lecture à chaque consistoire ; Jules II avait, à vrai dire, refusé de la signer et, en réalité, ne tenait plus aucun compte des restrictions qu’elle imposait à son pouvoir. Cette taquinerie eut pour résultat de le confirmer dans sa résolution de faire une fournée de cardinaux, afin de changer l'esprit du Sacré Collège. Depuis le commencement du règne jusqu'au 5 septembre 1505, il était mort neuf cardinaux qu’il entendait remplacer, contrairement au texte du protocole :
Le cardinal Lorenzo Cibo, le 21 décembre 1503;
Le cardinal Casanova, le 8 janvier 1504;
Le cardinal Clemente della Rovere, le 13 août 1504;
Le cardinal Juan de Zuniga, le 14 août 1504;
Le cardinal Podocataro, le 25 août 1504;
Le cardinal Francesco di Sprata, le 9 septembre 1504;
Le cardinal Juan Castellar, le 1€T janvier 1505);
Le cardinal Ascanio Sforza, le 28 mai 1505;
Le cardinal Péraud, le 5 septembre 1505.
Il y avait donc à cette date neuf vacances à remplir si l’on ne ramenait pas le nombre des cardinaux à celui qui avait été fixé au conclave. Personne n’y pensait. Depuis la fin de l’année 1504, le pape préparait cette promotion ; le 8 novembre, on crut qu'il allait brusquer sa décision et se passer de la consultation habituelle d’une commission de six cardinaux. Tout l’été, on discuta. Finalement, les cardinaux renoncèrent à la commission, mais la querelle recommença sur le nombre des cardinaux à élire ; le pape comptait en nommer dix;le Sacré Collège s’y opposa; le pape s’emporta, s’écriant qu’il n’en nommerait pas dix, mais vingt ou trente, dont dix Espagnols 1. Toutefois, comme il ne sentait pas encore son autorité suffisamment établie, il céda sur ce point et consentit
1. Son caractère commençait à se montrer tout à plein. A toute la cour en avait été scandalisée. Srcismonpt, vol. II, propos d’une bague perdue, il avait juré effroyablement, et p. 302.
à ne nommer que neuf cardinaux. Puis 1l entreprit l’un après l’autre les membres du Sacré Collège afin de leur faire accepter ses choix ; les uns se laissèrent gagner par des offres, les autres convaincre, quelques-uns résistèrent. Le consistoire, convoqué pour le 1 décembre et qui compta vingt-six cardinaux, fut tumultueux et dura dix heures !. Jules II déclara que, bien que le nombre des cardinaux actuels lui parût suffisant, il jugeait utile de leur adjoindre des conseillers experts dans les affaires ecclésiastiques, lettrés et honnêtes. Leurs noms ayant été acceptés, il leur ferma la bouche le 18 décembre et la leur ouvrit le 22 avec le rituel accoutumé ?.
C’étaient :
Robert Guibé Challand ?, évêque de Rennes 4, alors ambassadeur du roi de France à Rome et fort ami de la reine Anne de Bretagne ; son dévouement excessif au Saint- Siège le rendit suspect à Louis XII, qui le priva de ses revenus en France ‘;
Leonardo Grosso della Rovere, frère du cardinal Clemente et par conséquent neveu de Sixte IV, évêque d'Agen depuis vingt-deux ans‘;
Antonio Ferreri, ou Ferrerio, natif de Savone, évêque de Gubbio, où il succédait à Geronimo et Francesco della Rovere et dont le pape avait fait inconsidérément son majordome et son légat après lui avoir accordé les évêchés de Noli et de Pérouse. C'est le cardinal S. Vitale. Il finit misérablement ! ;
Francesco Alidosi, évêque de Mileto puis de Pavie (1505), fut également un détestable favori. Il mourut assassiné, comme on verra ;
Fazio (Giovanni) Santorio, évêque de Césène, dataire, avait été le condisciple du pape à Pérouse et, ce semble, son maître * ;
- Sigismondo Gonzaga ?, frère du marquis de Mantoue, dont Jules IT voulait s’assurer l’amitié, soldat avant d’avoir été prêtre, d'humeur et d’allure guerrières, il succéda à son oncle Lodovico dans l'évêché de Mantoue (1511) !;
Marco Vigerio ou Vegerio della Rovere, de l’ordre des Franciscains, de la famille des Grosso, petit-neveu de Sixte IV ; Jules IT venait de lui donner une preuve éclatante de sa confiance en le nommant gouverneur du château Saint-Ange et voulait se l’attacher davantage. Il était natif de Savone et évêque de Senigallia depuis 1476 ; le pape le combla de bénéfices ;
1. Quelques cardinaux qui avaient pris des engagements neles tinrent pas, entre autres Jacobo Serra que le pape traita de marrano et menaça d’envoyer au château Saint-Ange.
2. SANUTO, vol. VI, col. 265, 269. Sur ces cérémonies, voir le précédent volume, p. 75.
3. Britto ou encore Vitré, car il était né en Bretagne et à Vitré (1459). Son père était Adonet, seigneur breton. Il mourut le 15 novembre 1515.
4. Évêque de Tréguier depuis 1483, de Rennes en 1502, de Nantes en 1507.