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OCCUPATION DE PÉROUSE

Giovanni Paolo (Giampaolo) Baglioni s’était laissé gagner par la peur. Le roi de France, sur qui il comptait, lui manquait ; ses sujets l’assuraient bien qu'ils mourraient de faim plutôt que de l’abandonner, mais il n’ignorait pas ce que valent ces protestations, et qu’au fond on le détestait. Les seigneurs italiens qui auraient pu l'aider se détachaient de lui. Assurément, les moyens de résister ne lui auraient pas manqué; quand il fit défiler ses troupes devant le pape, celui-ci en fut émerveillé ; la position de la ville de Pérouse est remarquablement forte ; campée sur une colline de 500 mètres et dominant la vallée du haut Tibre, ses solides murailles la mettaient à l'abri d’un coup de main. Mais Baglioni savait la politique ; il aima mieux courber la tête devant l'orage, comptant bien que l’avenir le dédommagerait, et il fut sage. Le duc d’Urbino et le légat Antonio della Rovere s’entremirent ; ils étaient tous les deux très bien disposés envers Giampaolo. Ce fut le sort de Jules II que, le plus souvent, ceux à qui incombait la charge de défendre ses intérêts avaient partie liée avec ses adversaires.

Les conditions imposées furent douces ; Giovanni Paolo reconnaîtrait la suprématie du Saint-Siège, s’engagerait à rappeler les bannis, ce qu'il fit en les prévenant qu'ils reviendraient à leurs risques et périls, et entrait au service du pape comme capitaine. I] le servit dans la suite avec zèle et fidélité.

Quand la négociation fut conclue, il vint à Orvieto faire sa soumission et en repartit aussitôt, le 8 septembre 1506, afin de préparer à Pérouse la réception du pape.

Jules IT quitta Orvieto le lendemain ; la route devenait montagneuse et l’on avançait lentement, d'autant plus que les onze cardinaux qui accompagnaient maintenant le pape traînaient avec eux 4 toutes leurs délices »; on n’arriva que le 10 septembre 1506 à Castiglione del Lago !, au bord du lac de Trasimène. Jules IT décida d’y séjourner deux jours ; les cardinaux eurent l’ordre d'envoyer leurs serviteurs en avant, en gardant leurs chiens et leurs faucons pour la chasse ; quant à lui, comme il préférait la pêche, il fit venir cinq barques qui le conduisirent avec quelques cardinaux et sa suite jusqu’à l’une des îles qui se trouvent dans le lac?; des musiciens avaient pris place sur les embarcations ; quand il aborda, des moines se présentèrent en chantant des hymnes ; riant et devisant, on pêcha à l'aller et au retour et, le soir, on mangea force poisson.

Jules IT aimait à s’accorder ainsi des heures de délassement, même au milieu de ses plus absorbantes préoccupations ; comme le conte Machiavel, il faisait deux parts de son temps, l’une pour les affaires, l’autre pour les plaisirs.

Contournant le lac par le Nord, le pape parvint ensuite à Corciano, où Clermont lui

1. En passant par Carnaiola et Città della Pieve. Le trajet ne Un couvent de Franciscains s'élevait dans la première, c’est celle dépasse pas une cinquantaine de kilomètres. où le pape aborda; un couvent d’Olivétains se trouvait dans la 2. Elles sont au nombre de trois : Maggiore, Minore, Polvese. dernière.

présenta des lettres du roi. Le 12 septembre, il fit son entrée à Pérouse, au bruit des cloches et aux acclamations de la population ; des arcs de triomphe étaient partout dressés, les estrades regorgeaient de spectateurs. Comme dans la plupart des cérémonies de ce temps, il y eut beaucoup de confusion ; le pape resta longtemps dans sa litière sans pouvoir avancer ni reculer ; ses gardes arrivèrent en retard ; le soir, les logements étant insuffisants, les cardinaux et leurs serviteurs durent coucher dans les églises ; d’aucuns dormirent sur les autels 1

Machiavel, qui assista à l’entrée du pape, estime que Giampaolo manqua alors une belle occasion de s’illustrer ? : grâce au retard des gardes du pape, il aurait pu s'emparer de lui et de toute la cour pontificale, en tirer des avantages et de grosses rançons, s'enrichir et, par ce coup d’audace,s’acquérir un grand renom. Ce ne fut pas par loyauté, certes, qu'il s’abstint, — il était un des personnages les plus chargés de crimes de son temps *, — mais par prudence. L'Italie se fût certainement ameutée contre lui ; la France, l'Espagne, l’empereur l’auraient obligé à relâcher avec honte sa proie. Jules IT ne s'était d’ailleurs pas montré aussi «impétueux et imprudent » que le dit l’ambassadeur florentin ; 1l avait derrière lui 2 000 hommes.

Le pape décida de passer plusieurs jours à Pérouse pour y rétablir la concorde entre les habitants ; d'importantes familles, les Oddi, les Armanni, les Ruggieri, les Pennigeri se combattaient avec acharnement et les Ordelaffi les opprimaient les uns et les autres ; une réconciliation générale leur fut imposée comme à Viterbe ; on s’embrassa sur la grand place ; un prédicateur fut chargé de vanter les avantages de la concorde ; il se prodigua en éloges sur le pape et se tut sur le reste, ce qui irrita fort Jules II. De nombreuses cérémonies religieuses eurent lieu. Le 20 septembre 1506, le pape fit célébrer une grand messe dans l’église des Franciscains; sans doute lui plaisait-il de rappeler qu’il avait passé son noviciat dans le couvent de cet ordre à Pérouse et qu'ilavait été élève de son université quelque quarante ans plus tôt.

Le 17 septembre, le marquis de Mantoue, Francesco II Gonzaga, arriva à Pérouse pour se mettre à la disposition du pape, auquel il amenaïit quelques troupes ; 1l fut reçu avec solennité ; les neveux et les parents du pape, les barons, les cardinaux et leurs familles, des prélats, des orateurs, une infinie domesticité entouraient le trône pontifical. Jules II en éprouva une fierté démesurée et, se voyant déjà maître de l'Italie, il rêva d’une croisade, de la conquête de Jérusalem et de Constantinople. Le futur cardinal Egidio (Canisio) de Viterbe, alors premier vicaire de l’ordre des Augustins, fut appelé pour s’en entretenir avec lui, ainsi qu'il le rapporte dans son Histoire *,

Jules II quitta Pérouse le 21 septembre 1506, emmenant un certain nombre d’habitants comme otages ; le cardinal Antonio Ferreri resta comme légat ; ce fut pour peu de temps, mais assez pour se faire détester.

1. SANUTO, vol. VI, col. 421. neveux et cousins, pour les écarter de la seigneurie ; Léon X le 2. Discours sur la première Décade de Tite-Live, liv. premier, fit mettre à mort en 1520 pour le châtier de ses crimes. chap. XXVII. 4. Æciou ViterBiENSIs, Historia XX Sæculorum (Voir Biblio-

3. Il avait violé sa sœur et fait périr une partie de sa famille, graphie). Cf. Moroni, vol. VII, p. 214.

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