MARCHE SUR BOLOGNE
En quittant Pérouse et en s’apprêtant à franchir le Rubicon près de Cesena, Jules II se lançait et risquait la papauté dans une grande aventure. Que fût-1l advenu si une armée, conduite, chose inouïe dans l’histoire de la papauté, par le pape en personne, avait subi un échec grave? On lui conseillait vivement la prudence ; Ercole Bentivoglio luimême, ennemi du reste de sa famille 1, l’engageait à user son adversaire, qui, assurait-il, manquait des ressources nécessaires pour soutenir longtemps le poids de la guerre. Il en était généralement ainsi en Italie ; faute de moyens, les guerres traînaient, rien de décisif n’était jamais obtenu. Mais Jules II avait une autre conception de la conduite des affaires. Le succès l’avait exalté. « Il avait mené jusque-là son entreprise avec chaleur, écrit Machiavel; maintenant, il est tout de feu. »
Que d’obstacles pourtant il lui restait à surmonter! Un âpre pays à traverser ; des villes hostiles à éviter ; un allié mal sûr, le roi de France ; un adversaire que l’on pouvait croire dangereux, Bentivoglio. Mais quel résultat ! Reconquérir « Bologne la Grande » ! « La plus florissante et la plus triomphante cité d’Italie », écrivait Tommasino Barbiero, massier du pape, à la date du 4 mai 1507 ?.
Presque tout de suite, le corps expéditionnaire s’enfonça dans l’Apennin. Au delà de Gubbio, où le duc d’Urbino avait un château 5, commençait le fameux défilé dont les passages les plus dangereux avaient été aplanis, mais qui n’en restait pas moins un pas difficile ; les hommes n’avançaient qu'avec peine et les mules roulaient dans les ravins ; des rochers effrayants dominaïient la route ; sur les pics se dressaient de toutes parts des châteaux forts ; la population était sauvage, brutale ; à Gubbio, le pape faillit être jeté par terre, tant la jeunesse mit d’ardeur à s'emparer du baldaquin qu’on portait au-dessus de lui.
Le surlendemain, la route devint moins abrupte ; on descendaïit par la vallée du Métaure vers l’Adriatique ; le 25 septembre, le pape entrait dans Urbino.
Le vieux duc avait fait grandement les choses ; on abattit les portes de la ville pour faciliter l’entrée du cortège; le chef de la municipalité présenta les clés au souverain pontife ; les habitants vinrent l’acclamer; le lendemain, on apporta au palais une offrande de cent pains sucrés, de cent massepains, de cent pots de confiture, de cent chapons, de cinq bœufs, plus des torches, des barriques de vin, des sacs de farine. Le seigneur de Pesaro, Giovanni Sforza ; l’évêque de Fano, Giovanni Batta Bertuccioli; l’évêque d’'Urbino, Gabriele de’ Gabrielli (futur cardinal) ; les communes des alentours firent de
1. Ercole Bentivoglio (né en 1450), fils de Sante et de Ginevra rien de sa fin. Il avait épousé Barbara Torelli (LirrA, tav. IV). Sforza (voir page suivante), s’était vu obligé derenoncer à l'espoir de 2. PASToR, vol. III, p. 602, n. 5. disputer à son cousin Giovanni la suprématie à Bologne et embrassa 3. Gubbio est une des villes d'Italie qui ont le mieux conservé la carrière de condottiere. Ilavait servi le duc César. On ne connaît leur aspect moyenâgeux ; les vieux palais y abondent.
même, en sorte, dit Paris, qu’on fut autant dans l’abondance qu’on avait été naguère dans la pénurie 1.
Le pape fit halte quatre jours à Urbino et put se rendre compte des richesses de son hôte dont le palais, tout garni d'objets d’art, artistement orné, le remplit d’admiration, lui et sa cour. |
Jules II avait envoyé à Bologne Antonio Maria di Monte S. Savino, archevêque de Manfredonia, afin d’y sonder les esprits ; il avait trouvé les Bentivoglio et les habitants peu disposés à l’écouter et à accepter le renvoi de la garnison. Giovanni Bentivoglio était sans doute un maître cruel, mais la ville lui devait beaucoup; il y avait édifié de somptueux monuments; le palais qu'il habitait était l’un des plus beaux de toute la région, malgré le dommage que lui avait causé le tremblement de terre de l’année précédente, de façon que Bologne était devenue le centre intellectuel de l'Italie du Nord et l’emportait sur Ferrare et Urbino.
Bentivoglio ne manquait pas d’habileté ; 1l avait su déjouer les intrigues des Borgia ! Il s'était allié aux plus puissantes familles d'Italie, l’empereur l’avait créé comte; on le croyait sous la protection de la France. Ses fils étaient de vaillants capitaines ? et sa femme, Ginevra Sforza, tenait deses ancêtres l’intrépidité et l’ambition qui avait établi leur suprématie $. Et puis Giovanni s'était entouré d’une milice vaillante et nombreuse.
Comment ses sujets ne lui auraient-ils pas manifesté beaucoup d’attachement? Du moins, en réponse à la démarche de San Savino, ils répondirent en dépêchant auprès de Jules IT une députation chargée de l’assurer qu'ils tenaient à leur seigneur et n’en voulaient point d'autre. Une pluie de quatrains, de tercets et de distiques injurieux ou satiriques, composés à Bologne, à Ferrare, à Venise, s’abattit sur le pape f.
Cependant, la nouvelle était parvenue au camp que les Français envoyaient des renforts, 10 000 fantassins et 1 000 lances, alors qu'ils n’en avaient pas promis autant ; Charles d’Amboise avait fait du zèle ; le pape fit partir un de ses cubiculaires 5 pour s'assurer que la nouvelle était vraie, et il quitta précipitamment Urbino pour Macerata sans attendre le retour de S. Savino, bien que le duc lui eût conseillé de temporiser. Il