LA CHUTE DES BENTIVOGLIO
Un cubiculaire arrivé de Milan vint lui annoncer, le 7 octobre 1506, que des Français approchaient de Modène et amenaient seize canons. Aussitôt, le pape décida son départ pour le lendemain 8 octobre ; en même temps, il renvoyait 500 hommes à Rome, afin que, le voyant s'éloigner, ses ennemis ne tentassent pas un mouvement ; cette troupe eut ordre de s’enfermer dans le château Saint-Ange.
La mauvaise saison était tout à fait venue; les routes étaient détrempées, les ponts emportés ; le trajet fut donc pénible jusqu’à Forli qui décidément se montrait soumise ?. Jules IT y fit comme ailleurs une entrée solennelle et y fut reçu avec l'enthousiasme et la confusion coutumières ; la population batailleuse, indisciplinée, peu habituée en outre aux largesses, se rua sur la mule et la haquenée du pape, qu’on lui avait pourtant enjoint de respecter. Il dut sauter à bas de sa monture et se tirer comme il put de la bagarre. Un cardinal, Soderini, fut jeté dans un fossé.
1. Ils étaient à San Marino, le 30 septembre 1506. Grassi dit, ville est bien au Sud et point du tout sur le chemin d’Urbino à
dans le texte de Frati, que le pape passa par Macerata; cela paraît San Marino. Or le pape avait plus d’une raison de se hâter. peu acceptable, et il y a peut-être une erreur de lecture, car cette 2. On nuita à Forlimpopoli,
Ce fut de Forli que, le 10 octobre 1506, il lança contre les Bentivoglio l’anathème le plus violent qui soit ; il les déclarait rebelles à l’Église et coupables du crime de lèsemajesté, les menaçant de l’excommunication majeure si, dans le délai de neuf jours, ils n'avaient pas abandonné leurs palais, évacué la ville et licencié leur armée. Ils seraient mis hors la loi et privés de leurs biens au profit de la Chambre apostolique ; leurs meubles deviendraient la propriété de ceux qui s’en empareraient, et leurs personnes appartiendraient en esclavage à ceux qui les captureraient ; ils seraient déchus de leurs dignités, leurs vassaux devraient se considérer déliés de leur serment de fidélité. Ordre était donné aux étudiants de l’Université de s'éloigner de la ville, qui encourrait l’interdit. Tous les rois, seigneurs et capitaines qui viendraient en aide à l’Église dans cette croisade acquerraient une indulgence plénière pour tous leurs crimes 1. Quatre courriers pontificaux ? reçurent la périlleuse mission d’aller afficher cette bulle à Bologne. Afin d'assurer leur sécurité, les conseillers du pape l’engagèrent à retenir les huit envoyés bolonais, « non, il est vrai, comme otages, mais comme hôtes ».
Jules II sentait de plus en plus qu’il fallait se hâter ; ses espions lui avaient appris que Giovanni s’apprêtait à résister énergiquement, qu’il faisait fortifier sa ville, réparait les brèches des murailles, élevait de nouveaux bastions, enflammait la population. Faute d’un succès immédiat, tout serait perdu; l’argent commençait à manquer ; le pape dut en envoyer chercher à Rome sous forme de numéraire ; en guerrier qu'il était, peu accoutumé aux transactions bancaires, les lettres de change ne lui inspiraient pas confiance.
Malgré le mauvais temps et les douleurs rhumatismales ou autres dont il souffrait à, Jules IT se remit donc en marchele 17 octobre 1506, au matin. Une belle route toute en plaine, l’ancienne voie Emilienne, s’offrait à lui pour se rendre de Forli à Imola, traversant des oliveraies, des vergers, des vignobles, mais, à mi-chemin, elle passait sousles murs de Faenza, qui était à Venise, et les rapports faits au pape n'étaient pas rassurants; la ville était en armes, avec ses portes closes ; un coup de main d’un gouverneur zélé pouvait être à craindre ; Jules II décida donc de se jeter dans la montagne et, par des sentiers impossibles, où il dut plus d’une fois aller à pied, en empruntant le territoire florentin, escorté seulement d’une poignée d'hommes, il parvint à Imola, tandis que les cardinaux, ses bagages et ses objets précieux arrivaient par la voie directe *. On souffrit de la rudesse des chemins et de l’inclémence de la saison, comme aussi de ia faim, de l’incommodité des logements, de la grossièreté des habitants. Cependant, Jules II prenait son parti allégrement de toutes ces incommodités et rappelait à ceux qui s’en plaignaient ces vers de Virgile :
1. Le texte intégral de cette bulle se trouve dans Paris DE hypothèse. Le mal dont l’origine était attribué par les Italiens aux
GrASssi, p. 177. Jules II avait des raisons de rancune personnelle Français et par les Français aux Napolitains était si répandu dans contre les Bentivoglio. Elles dataient du temps où il représentait la bonne société que la contagion en paraissait naturelle. On
le Saint-Siège à Bologne. en parlait, on se l’attribuait ouvertement; quantité d’ouvrages 2. Les courriers pontificaux étaient des personnages d’impor- techniques ou facétieux en traitaient. On en fit le sujet de poèmes. tance, qui agissaient à l’occasion en qualité de négociateurs. 4. Il passa par Castrocaro et Modigliana, dans une région à peine
3. Paris de Grassinese fait aucun scrupule de proposerlaseconde accessible aujourd’hui.
72 LE PONTIFICATIDEMIUEES ET
Per varios casus, per tot discrimina rerum Tendimus in Latium, sedes ubr fata quietas Ostendunit 1.
(Enéde, Liv. I, v. 204-206.)
La petite ville d’Imola devint aussitôt un centre de ralliement ?. Le duc de Ferrare arriva le 25 octobre, amenant cent hommes d’armes; il fut accueilli par les trompettes, les cymbaliers et les domestiques du pape, et entra entouré de cardinaux, de barons, d’ambassadeurs et de pages. Puis ce furent les Florentins qui, après bien des hésitations, envoyèrent cent lances sous le commandement de Marco Antonio Colonna. De nouveaux stradiotes arrivèrent aussi, conduits par le duc d’Achaie, Constantino, ainsi que 300 «cavaliers thessaliens » ; Giampaolo Baglioni avait rejoint avec 150 hommes Aïnsi qu'il s’en vantait à Machiavel, Jules IT n’avait sollicité ces concours que du jour où le succès de son entreprise avait paru assuré ?.
Comme le duc d’Urbino souffrait trop de la goutte pour diriger les opérations, le pape lui substitua le marquis de Mantoue en le nommant, par un détour habile, son lieutenant général. Était-ce un choix judicieux? Sans doute, Jules II n’avait pas d'autre capitaine sur qui porter son choix; mais le marquis était assez médiocre général et, pour le moins, suspect. Le pape ne pouvait se dégager du dédale des relations de famille ; il devait l’éprouver plus encore dans la guerre de Ferrare ; toutes les familles seigneuriales de cette région étaient liées et parentes ; le frère du marquis, Giovanni, avait épousé Laura, fille de Giovanni Bentivoglio. Lucrezia, fille naturelle d’Ercole d’Este, duc de Ferrare, avait épousé Annibale Bentivoglio 6.
Les Français s’impatientaient ; ils n’entendaient pas avoir fait tant de chemin pour assister simplement à l'entrée triomphale de Jules II dans sa bonne ville de Bologne ; d’ailleurs, il n’y avait plus lieu d'appréhender l'intervention de l’empereur ; depuis le 16 septembre, on le pressentait ; on en eut la conviction quand arriva la nouvelle de la mort à Burgos de l’archiduc Philippe le Beau (25 septembre 1506). L'armée allemande se débanda ; elle ne connaissait que trop la faiblesse et l’indécision de Maximilien et avait mis ses espérances dans son fils.
Le 21 octobre 1506, quatre jours avant celui où le duc de Ferrare arrivait à Imola, l’armée française, sous la conduite de Chaumont, campait à 36 kilomètres de Bologne ; elle comptait 3000 de ces Gascons qui avaient naguère fait si grande impression aux
T5 Par des hasards divers, par tant de dangers 3. Il n’avait alors que vingt-huit ans. Nous tendons vers le Latium, où les destins 4. SISMONDI, vol. XIII, p. 343. Nous annoncent des demeures tranquilles. 5. MACHIAVEL, Légation à la Cour de Rome, lettre du EN ar 12 octobre 1506. — Cf. GuIcCrARDINI, vol. II, p. 150. Ce passage est précédé du joli vers: 4 4 P ? Li : 6. Le duc de Ferrare et le marquis de Mantoue étaient alliés ; .… Forsan et haec olim meminisse uvabit. Isabella d’Este avait épousé en 1474 Francesco Gonzaga, marquis
de Mantoue. Ces familles, dans lesquelles on faisait entrer sur un II pied d'égalité absolue les enfants naturels, étaient très nom- (RER AD RTE breuses. Giovanni est porté dans Litta comme ayant eu trente-
2. SAINT-GELAIS, Louis XII, éd. Godefroy, p. 180. trois enfants.
dont Marivaux s’est inspiré dans Le Jeu del’ Amour et du Hasard