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LA STATUE DE JULES II PAR MICHEL-ANGE

Afin de perpétuer le souvenir de son succès, Jules II se fit ériger deux statues à Bologne. L’une, en stuc, par Alfonso Lombardi, fut achevée rapidement et placée, le 17 décembre 1506, sur la façade du palais du gouvernement ; l’autre, en bronze, fut commandée à Michel-Ange.

Après sa rupture avec le pape au commencement de l’année, Michel-Ange s'était retiré à Florence; Jules II chargea le cardinal Alidosi d'écrire à la Seigneurie de le lui envoyer au plus vite ?. Mais Michel-Ange ne tenait guère à affronter de nouveau ce maître irascible, et 1l refusa net de se rendre à Bologne ; le pape insista avec impatience, et la Seigneurie pressa le sculpteur de déférer à son désir. « Nous ne pouvons vraiment pas avoir la guerre à cause de vous », lui disait-on. On prit l'engagement qu'il n’aurait pas à subir de mauvais traitements ; pour plus de sûreté, le chef du gouvernement, Pier Soderini, s’adressa au cardinal Soderini, son frère, pour qu’il recommandât à ceux qui auraient affaire avec lui d’user de grands ménagements. « Michel-Ange, lui écrivait-il le 27 novembre 1506, est au demeurant un bon garçon qu’il faut prendre par la douceur. Avec de bonnes paroles et de la bienveillance, on obtiendra de lui tout ce qu’on voudra, des merveilles comme celles qu'il vient de produire à Florence *. »

Michel-Ange partit «la corde au col», comme il l’écrivait plus tard à son ami Fatucci (janvier 1524) ; il aurait, disait-il, préféré « aller à Stamboul ». Jules II le reçut avec une accueillante brusquerie. Il aurait dû être introduit par le cardinal Soderini, maïs, celui-ci étant malade, ce fut un évêque lucquois qui le présenta. « Ainsi, lui dit le pape, faisant allusion à ses paroles lors de leur fâcherie, ainsi, au lieu de venir nous trouver, tu as attendu que nous allions te chercher. » Michel-Ange répondit en s’excusant ; il expliqua que, s’il avait quitté Rome sans autorisation, c'était par dépit d’avoir été éconduit... L’évêque, craignant un nouvel orage, crut bien faire d’expliquer au pape qu’il ne fallait pas en vouloir aux artistes de leurs paroles, car ils ignoraient les bienséances et ne connaissaient rien du monde en dehors des choses de leur métier. Le pape prit très mal cette intervention et, sans le laisser achever, abattit sur lui «son très saint bâton », lui criant qu'il insultait un grand artiste et de disparaître de sa vue au plus vite. Sur quoi

1. Les Bolonais étaient malchanceux ; Ferreri fut remplacé par Alidosi, qui était non seulement prévaricateur, mais cruel.

2. B. PoDpEsTA, Intorno alle due Slatue erelte in Bologna a Giulio II. Dans Atti e Memorie della Deputazione di Stor. Patria per le Prov. di Romagna, vol. VII, Bologne, 1868. — GIOVANNI GAYE, Carteggio inedito d’artisti, Florence, 1840, vol. IÏ, p. or et suiv. — GAETANO MiLANesi, Le Lettere di Michelangelo Buonarroti,

Florence, 1875. Lettres à son frère, p. 63 et suiv. et 426. — VASARI, Vie de Michel-Ange. — L. Rocer-Mies, Michel-Ange, Paris, 1893. — C. Riccr, Michel-Ange, trad. J. de Crozals, Paris, 1902. — E. GEBHART, Michel-Ange, Paris, 1908. Michel-Ange avait passé naguère un an à Bologne où il avait failli être emprisonné.

3. La Seigneurie de Florence écrivit dans le même sens au cardinal Alidosi.

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ses serviteurs poussèrent l’évêque dehors, non sans brusquerie, à ce que raconte Vasari. Ensuite, Jules II accorda à Michel-Ange sa bénédiction et lui donna ses instructions relativement à sa statue ; il la voulait très grande, haute de cinq brasses, et plus celle d’un conquérant que celle d’un pasteur d’âmes.Michel-Ange lui ayant fait remarquer que, n'étant pas fondeur, il ne pouvait fixer sa rémunération, maïs qu’il pensait pouvoir s’en tirer avec 1 000 ducats : « Va, lui dit le pape, fonds-la autant de fois que tu voudras ; tu n'auras pas à te plaindre de moi. » Ce qui n’empêcha pas que, plus tard, Michel-Ange ne reçut le prix de son travail que petit à petit et avec grande difficulté.

Michel-Ange s'installa chez un de ses compatriotes et se mit tout de suite à l’œuvre ; le 22 janvier 1507, il écrivait à son frère qu’il comptait fondre la statue vers le milieu du carême 1, en sorte qu'elle serait achevée à Pâques, ce dont il ne doutait pas que le pape ne se montrât satisfait. En effet, il vint dans son atelier le 29 janvier 1507 et le félicita de sa diligence. Toutefois, la statue était loin d’être achevée et la glaise était à peine terminée quand Jules-IT partit. La hâte qu'avait Michel-Ange de s’en retourner lui faisait mal juger du temps qui lui serait nécessaire. Le 26 mars 1507, il espérait encore qu'avant un mois il pourrait s'occuper de la fonte.

La peste éclata avec le retour de l'été, ou la maladie qu’on appelait de ce nom; ceux qui en étaient atteints mouraient subitement. Michel-Ange n’en continua pas moins son œuvre ; le 20 juin 1507, il prévient son frèrequ’il va procéder à la coulée ; le rer juillet, il lui annonce que l’opération a mal réussi ; son opérateur, soit ignorance, soit malchance, ayant fondu inégalement le métal, la partie supérieure de la statue était seule bien venue. Il avait donc dépensé en pure perte son temps, sa peine et son argent, mais, ajoutait-il : « Qui fait, faut » ?, il n’y avait donc qu’à recommencer. Ainsi, Michel-Ange se trouva obligé de prolonger son séjour à Bologne au delà de ses prévisions et bien que la vie y devint de plus en plus coûteuse ; le vin était hors de prix.

Le Francia vint le visiter vers ce temps en compagnie de Cossa ? ; en sa qualité d'orfèvre, car il l'était autant que peintre, Francia admira surtout le bronze et la fonte de la statue qui venait d’être coulée à nouveau. Outré qu'il n’eût pas admiré plutôt son talent de statuaire, Michel-Ange lui envoya une bordée d’injures. « Retourne à ta crapule. Cossa et toi, vous n'êtes que de solennels imbéciles f. »

Le 10 novembre 1507, Michel-Ange était encore à l'ouvrage, et il avouait qu'il n'aurait pas cru que l'achèvement de la statue fût si long ; trois mois plus tard, le 18 février 1508, il avait enfin achevé son œuvre; il y avait seize mois qu'il y travaillait !

La statue fut présentée à la population dans la cathédrale de S. Petronio et ensuite placée au-dessus du portail (21 février 1508). Le pape était représenté assis, le trirègne

1. Pâques tombait cette année le 4 avril. tardivement qu’on ne pense, peut-être s'agit-il d’un autre peintre ? 2. Chi fa falla. — Errare humanum est. — Who makes mars. Le 4. C’est le texte primitif. Plus tard, Vasari remplaça cette sortie dicton est de toutes les langues. par une saillie spirituelle. Commele fils de l’orfèvre, qui était bien

3. Quel pouvait être ce Cossa ? Francesco Cossa, de l’école de sa personne, s’avançait en voyant l’attitude menaçante de ferraraise, né vers 1438, mourut avant 1480; toutefois certains Michel-Ange, celui-ci aurait dit : « Décidément, ton père sait mieux auteurs le font vivre jusqu’en 1531. Peut-être était-il né plus faire les êtres vivants que les peindre. »

sur la tête, la main droite levée dans une attitude de menace, comme il le souhaitait.

Lorsque Jules IT avait vu, avant son départ, l’ébauche de sa statue, il avait demandé à Michel-Ange s’il avait prétendu le représenter dans l’acte de bénir ou de maudire. « Saint Père, avait répondu finement le sculpteur, elle avertit les Bolonais de se montrer sages à l’avenir.» La main gauche était encore inachevée ; Michel-Ange proposa d'y mettre un livre. « Non, aurait répondu le pape, une épée ; je ne connais rien aux livres. » Ce sont là apparemment des paroles purement symboliques. En réalité, le pape fut figuré tenant en main les clés de saint Pierre.

Le 26 octobre 1507, Michel-Ange avait touché 500 ducats d’or dela Chambre, que lui remit le dataire Lorenzo Pucci.

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