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OPULENCE DU PAPE ET DES CARDINAUX. — LEURS DIVERTISSEMENTS

E retour à Rome, victorieux de ses sujets rebelles et grandi dans l’estime de ses contemporains, Jules II put chercher de nouvelles satisfactions à ses goûts de supériorité et de. plaisir.

Sans être aussi prodigue que la plupart de ses prédécesseurs, il ne reculait pas devant la dépense. « La pénurie de ses finances, dit un orateur vénitien, ne l’arrêta jamais quand une acquisition ou une largesse le tentait. » Il se montra généreux avec les siens, comme on l’a vu; d’autre part, sa table ne cessa d’être servie avec profusion, même dans les années de disette. En 1505, au mois de janvier, la dépense journalière s'élevait à environ 20 ducats 1, L’économe, Antonio della Rovere, recevait de la douane de mer (Ripa et Ripetta) généralement 1 500 ducats par mois ; il lui fut remis toutefois 2 300 ducats en janvier et 3 300 en décembre, car, aux dépenses de table, il fallait ajouter les autres dépenses courantes ?. En 1510, d’après Trevisano, la dépense s'élevait à 1 500 ducats par mois.

Les jours maigres, le pape se nourrissait d’écrevisses, de thon, d’aloses et de lamproies qu'il faisait venir à grands frais des Flandres. Il goûtait le bon vin, surtout celui de Samos et de Corse à ; toutefois, le reproche d’intempérance qui lui a été plus d’une fois adressé est sans nul doute une calomnie 4 Quand on voulait lui faire un présent agréable, on lui envoyait du vin de malvoisie et de la mortadelle.

1. Les grosses viandes ne figurent guère dans ses comptes de 3. Ibid. La barrique coûtait de 18 à 20 florins ; il semble que le

cuisine ; en revanche, les poulets, faisans, lièvres, chevreaux, cochons de lait s’y voient fréquemment. Le pape avait un faible pour le caviar, que les esturgeons, abondants dans les rivières d'Italie, fournissaient en quantité.

2. Spese Minute di Palazzo, 1505, Archiv. di Stato, Roma, Ms. 2239.

pape payait l'octroi (15 janvier 1505),

4. «Nous n’avons de pape que jusqu’à midi», entendait-on répéter à Rome. Lors du procès du cardinal Ferreri, on apprit qu'il avait fait signer au pape des bulles qui l’investissaient d’une autorité anormale, « après qu’il était sorti de table et qu’il n’était pas en situation d’en juger la portée :. J. PALATIO, Fasti Cardina-

Les belles étoffes lui plaisaient ; il paya 220 florins (16 décembre 1504) un lit garni de drap rose ; ses achats de soieries et de velours sont fréquents ; quand on saisit la garderobe de César Borgia, qu'il avait confiée au cardinal de Salerne, Jules II s’attribua ses plus beaux vêtements, des manteaux de velours, des chausses de satin, dont une fut évaluée à 500 ducats ! Un jour qu’il avait à sa table le cardinal de Portugal, il enleva son manteau et se fit apporter une superbe sbernie! de soie verte qu'il jeta sur ses épaules en expliquant au cardinal qu’elle provenait du duc ?. Il avait un tailleur français, Bolier Ÿ, et un tailleur italien, auquel il fit remettre une somme de 480 ducats au moment où son trésor était si démuni qu'il lui fallait envoyer son argenterie à la fonte (mars 1512) “.

Sa passion pour les bijoux était vive. Bien qu'il se fût écrié devant Michel- Ange, dans les premiers temps de son règne, qu’il ne dépenserait plus rien ni en grosses pierres ni en petites, c’est-à-dire qu'il ne ferait plus bâtir et n’achèterait plus de pierreries, néanmoins il ne résistait pas à l'attrait qu’exerçaient sur luiles joyaux. Ses vêtements de gala en étaient chargés ; dans son portrait par Raphaël, il porte de nombreuses bagues aux deux mains. Un rubis destiné à orner sa tiare fut acheté d’un Vénitien 2 300 ducats 5, Un diamant dont il voulait orner son pluvial fut payé par lui 18 000 ducats aux Fugger. Un ambassadeur florentin le trouva, une fois, assis devant une table, maniant avec délices un lot de pierres précieuses qu’il venait de payer 12 000 ducats $. C'était une joie pour lui de soupeser des gemmes. « Sa Sainteté trouve grand plaisir à contempler des bijoux, écrit à la marquise de Mantoue (Isabella d’Este) un de ses correspondants, le 1er juillet 1511; hier elle s’est fait apporter au château Saint-Ange les deux trirègnes, dont l’un vaut 200 000 ducats, l’autre 100 000. » Il lui arriva de passer des nuits avec des joailliers à contempler ses trésors. Il invitait sa fille, la préféte, et d’autres dames à venir les admirer ?.

Jules IT ne s’était pas contenté, en effet, du trirègne de Paul IT, et il en avait commandé un autre au célèbre ciseleur Ambrogio Foppa, connu sous le nom de Caradosso ; il était orné de trois gros diamants et de trente-six petits, de vingt-quatre rubis et de vingt-deux saphirs, de quatre émeraudes, de douze rubis, dont l’un valait 3 000 ducats ; son poids était de sept livres. Un chroniqueur le compare à la voûte céleste «lorsqu'elle resplendit de planètes et d'étoiles ». C’est ce trirègne que l’on voit représenté dans les portraits du pape que Raphaël a introduit dans ses fresques et dans la statue

lium, Venise, 1707, vol. II, col. 531, — Lopovico DoMENICHI, Venise, 1584, p. 20, rapporte une anecdote qui montre à quel point cette médisance était tenace. Dans une des Chambres peintes par Raphaël, on voyait, raconte-t-il, Jules II d’un côté écoutant la messe à genoux, de l’autre revenant du Belvédère ; le second portrait était plus fort en couleur que l’autre. Marc Antonio Colonna, devant qui on s’en étonnait, répondit qu'après son repas le pape était toujours plus coloré. KLACZKO, p. 299, note.

1. La sbeynie, ou bernie, ou albernie, était ainsi nommée parce que le tissu dont elle était faite et qui était épais venait d’Irlande ; c'était un manteau. On l’appelait aussi camora. C'était généralement un vêtement riche.

2. Mantoue, Archi. Gonzaga, Est. XXV, B. 857. Lettre du cardinal Sigismondo Gonzaga au marquis datée du 7 mai 1507. —

Modène, Archiv. di Stato, Lett. Amb. B., 13. Cf. Lettre de Lodovico Fabriano au cardinal Ippolito en date du 26 juin de la même année.

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