TRIOMPHE DE VENISE
AREMENT la loi qui pousse les peuples à s’unir contre celui d’entre eux qui semble sur le point de conquérir l’hégémonie fit plus inéluctablement sentir ses effets qu’en Italie, durant les premières années du XvI® siècle. Venise, la France, le
pape en firent tour à tour l’expérience. Jamais triomphes ne furent plus vite anéantis,
ni chutes plus profondes.
Ce fut la République vénitienne qui, la première, fut victime de cette fatalité 1.
L'empereur Maximilien était de ces esprits faibles et vacillants que leur incapacité
même porte à rêver de gloires inouies dont ils ne comprennent pas l'impossibilité. Il songeait à devenir pape en même temps qu'empereur ! Il y avait quelque temps déjà que cette lubie le hantaït ; on connaît trois lettres de lui dans lesquelles il précise sa pensée, l’une adressée de Constance à l’évêque de Trente et datée du 10 juin 1507; l’autre adressée à Paul de Lichtenstein de Carneit, gouverneur du Tyrol, en date du 16 septembre 1511; la troisième à sa fille Marguerite d'Autriche, du 18 septembre de la même
année et signée : Maximilien, futur pape ?.
1. Paris DE Grassr, Le Due Spedizions militari di Giulio II, Bologne, 1886. — La Marx (dit le jeune Aventureux), Mémoires. — BAyARD, La très joyeuse, plaisante et vécréatrice Histoire. — SANUTO, Diarii. — BEmBo, Storia Veneta. — GUICCIARDINI, La Storia d'Italia, Florence, 1919. — P. BaALAN, Gli Assedii della Mirandola, La Mirandole, 1876. — BALAN, Storia d'Italia, Modène, 1894-1899. — GREGOROVIUS, PASTOR, DARU.
2. La première est à Vienne ; la deuxième est perdue ; la troisième est à Lille. Elle est entièrement autographe et a étéreproduite dans LE GLAy, Correspondance de Maximilien et de Marguerite d'Autriche, vol. IT, p. 37. Cf. Lettres du roi Louis XII et du cardinal Georges d’ Amboise. depuis 1 504jusques et y compris 1514, Bruxelles,
1712. Le passage où l’empereur s'ouvre de son dessein marque un état voisin dela démence :« Et envoyons demain Monsieur de Gurce Evesque à Rome devers le pape pour trouver faction que nous puysions accorder avec luy de nous prenre pour ung coadjuteur, affin que après sa mort pouruns estre assuré de avoer le papat et devenir prester (sic) et après estre saint et que yl vous sera de necessité que après ma mort vous seres contraint de me adorer, dont je me trouveré bien gloryoes.... Le Roy d'Aragon a mandé a son ambaxadeur que yl veult commander aux Cardinaulx Espaignos que ÿl veulent favoriser le Papat à nous.» On a avancé que cette lettre avait été écrite afin d’écarter par l'ironie un projet de second mariage ; cette explication ne paraît pas résister à la
D'ailleurs, dès le mois de mai 1507, il avait exposé à la diète de Constance ses ambitions et, ce qui peut paraître étonnant, il y avait trouvé des approbateurs, tant l’idée qu’on se faisait alors du chef de l’Église se trouvait dénaturée, surtout en Allemagne ; de loin, le souverain pontife se confondait avec un calife.
La mort de son fils Philippe le Beau, l'extrême jeunesse de son héritier, le futur Charles-Quint, qui n’avait que sept ans (né en 1500), n’entravaient en rien ses aspirations. Bien qu'il n’eût pas été encore sacré et qu’il ne fût que roi des Romains, néanmoins, il prétendait au titre d’empereur. Mais, pour imposer ses volontés, il lui fallait se rendre à Rome; c’est pourquoi il avait demandé à la diète de lui en fournir les moyens et se disposait à descendre en Italie, à l'exemple de tant de ses prédécesseurs qui cependant y avaient trouvé la mort ou misérablement échoué.
L'évêque de Gurk, Mathias Lang, qui, cardinal en 1511, allait jouer un rôle si important dans les affaires du Saint-Siège, annonça officiellement, le 3 février 1508, lors des fêtes célébrées à Trente, que l’empereur s’apprêtait à se rendre en Italie et prenait d'ores et déjà titre de « Élu empereur romain». Jules II avait d’abord cherché à le détourner de venir à Rome, car le souvenir du sort d'Alexandre VI le hantait et il lui avait envoyé le cardinal Carjaval, qui était très bien vu de l’empereur (5 août 1507). Ce fut sans succès. Alors Jules II, qui joignait beaucoup de souplesse à sa fermeté, prit son parti de cet échec et complimenta Maximilien, par un bref daté du 12 février 1508, de la décision qu'il avait prise de se rendre dans sa capitale sans appareil belliqueux, à l'exemple de Frédéric III, pour y recevoir de ses maïns la couronne impériale nonobstant le titre d’empereur qu'il s'était attribué par avance de lui-même. Le pape voulait se servir de lui et tirer parti des rassemblements militaires qu’il avait opérés dans le Trentin en les employant contre Venise, dont il considérait l’abaissement comme indispensable à sa politique. Précisément, la République se refusait à laisser l’armée impériale traverser son territoire. D'autre part, Jules II profita de l’occasion pour tenter un rapprochement entre Maximilien et le roi de France et préparer la ligue des souverains contre Venise qui devait aboutir plus tard aux clauses de Cambrai. En même temps, le pape parlait d’une entreprise contre les Turcs, mais évidemment il n’y songeait guère et employait là une formule qui était devenue de style, car la première condition d’offensive de ce genre aurait été une étroite alliance avec Venise, dont la coopération eût été indispensable et dont il aurait fallu, non pas diminuer, mais accroître la puissance dans cette vue.
Les cantons suisses, qui commençaient à se mêler activement des affaires d'Italie, avaient décidé, dans une réunion de leurs délégués tenue à Lucerne, qu’ils ne mettraient pas obstacle au passage des troupes allemandes (29 janvier 1508). Cette résolution était capitale, car ils pouvaient à leur gré ouvrir ou fermer les chemins de l'Italie ; Mathias Schinner (ou Schiner), évêque de Sion, y travailla ; il était fort dévoué au pape, qui le
lecture de la lettre adressée le 16 septembre 1511 à Paul de en péril de mort (PAsrToR, vol. III, p. 685-692). — J. AscHBACH, Lichtenstein et dont Pastor donne le texte ; elle fut écrite au mo- Hatte Kaiser Maximilian Absicht Papst zu werden, dans Allgement où la nouvelle était arrivée en Allemagne que le pape était smeines Kirchenlexicon, Francfort, 1845.
96 LE PONTIFICATSNENJULES CET
récompensa en le nommant cardinal 2n petto le 11 septembre 1508 1, et très hostile à la France ; or, l'entrée en Italie de Maximilien ne pouvait qu'être préjudiciable au roi Louis XII, car il se proposait, disait-on, de rétablir le duc de Milan dans ses États.
Les troupes impériales pénétrèrent donc sur le territoire de la Sérénissime République et y obtinrent d’abord quelques avantages ; Maximilien se crut aussitôt en possession du succès, et il en écrivit fièrement à l'électeur de Saxe ?. Mais les Vénitiens avaient à leur solde un condottière habile, Bartolomeo d’Alviano, qui s'était montré capitaine de premier ordre depuis les temps des Borgia, « petit par la taille et grand par l’âme », dit un contemporain 5. Les reîtres impériaux ne tinrent pas devant lui ; il a raconté lui-même en détail leur défaite dans la plaine de Cadore qui vit, près de trois cents ans plus tard, une autre défaite autrichienne (2 mars 1508) 4 D’Alviano les poursuivit à outrance jusque devant Cormons, qu'il ne put emporter d’assaut ; la ville se rendit néanmoins, ce qui n’empêcha pas qu'elle fût pillée avec barbarie. Ces exécutions sauvages étaient fréquentes ; les Italiens à Prato, les Français à Brescia, les Allemands à Feltre, les soldats du pape à Brisighella rivalisèrent de cruauté.
En chef habile, d’Alviano exploita son avantage sans perdre de temps; les villes du Trentin, du Frioul, de l’Istrie lui ouvrirent leurs portes ; Trieste, Fiume, Goritz, Trente reconnurent l'autorité vénitienne ; jamais elle ne s'était étendue si loin. L'empereur abandonna la lutte ; comme tous les rêveurs, il manquait d'énergie, les premières difficultés le terrassaient, tout au contraire de Jules IT. A la vérité, les concours sur lesquels il avait compté, ainsi que les ressources, lui avaient manqué ; c'était d’ailleurs un gaspilleur. « Si les arbres d'Italie avaient produit des ducats, écrit Machiavel, il aurait manqué d'argent 5.»
Il traita donc d’une trêve de trois ans, qui fut conclue le 10 avril 1508, ratifiée le 6 juin et proclamée le 10 juin $. Toutes les conquêtes de la Seigneurie lui étaient reconnues ; l’Adriatique devenait une mer vénitienne, puisque la République en détenait les rives septentrionales et orientales ainsi que l’entrée par les ports des Pouilles, Brindisi, Trani, Pulignano, Gallipoli, Otrante que le roi de Naples Ferdinand IT lui avait naguère remises comme gage d’une avance de 200 000 ducats dont il s'était vu dans l'impossibilité de rembourser le montant ?. î
L'orgueil des Vénitiens devint immense. Maîtres des routes du Levant, ils se flattèrent de rétablir à leur profit l'Empire d'Orient; leur capitale, dont la population comptait plus de 300 000 habitants, l’emportait sur les autres cités italiennes, et leur territoire était sans rival pour la fertilité, le nombre des cités importantes et l’étendue 8.
1. RAYNALDUS, an, 1508, $ 25. Il ne fut déclaré qu’à la promotion de 1511.
2. DE Leva, Sitoria documentata di Carlo V.., Venise, 1863, vol. I, p. 103. — Vincenzo Joppi, Lettere sulla guerra combatt. nel Friuli da G. Savagnano dans Arch. Stor. Ital., n. ser., vol. III. — À. HUBER, Geschichte Œsterreichs, Gotha, 1888, vol. III, p. 170. — PAsrToRr, vol. III, p. 628.
3. « Hardi comme une cane », dit d’autre part Jean Marot dans son poème sur les expéditions de Gênes et de Venise. Voir P. 100. n. 3.