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DU PRIX NOBEL

THEODOR MOMMSEN

PAR LE Dr. GUNNAR AHLSTROM

MEMBRE DE LA SVENSKA INSTITUTET Traduite du manuscrit suédois par Malou Hôjer

A tâche du Comité Nobel commença en 1901 et ce fut pour celui-ci une période de tâtonnements. L'Académie d'un petit pays caché avait décerné un prix de portée mondiale à Sully Prudhomme. L'accueil avait été extrêmement respectueux. Le prestige de la France et de l'Académie de Paris compensait l'insuffisance de poids du lauréat et son peu d'audience auprès du public de l'époque. Les milieux officiels enregistrèrent une décision qui avait délibérément négligé aussi bien l'auteur des Rougon-Macquart que l'apôtre qui avait ébranlé la conscience mondiale avec Résurrection et Que faire?

A la protestation officielle contre la mise à l'écart de Tolstoï, le secrétaire perpétuel de l'Académie suédoise avait répondu que ce candidat éminent n'avait pas fait l'objet d'un débat puisqu'il n'avait été proposé par aucune des personnalités ni aucun des organismes qui, conformément aux statuts, avaient ce droit. Personne dans le monde entier n'avait soumis le nom de Tolstoï à l'Académie.

L'excuse était faible, mais absolument inattaquable. Le résultat immédiat fut que les admirateurs de Tolstoï prirent la

plume pour marquer l'inanité de telles échappatoires. L'inspirateur suédois de la protestation des écrivains s'empressa, en sa qualité de professeur de littérature à Stockholm, d'envoyer une motion, conforme à toutes les règles de l'art, accompagnée d'un exemplaire de Résurrection.

Dans le même but des missives furent envoyées de France par Lichtenberger, de la Sorbonne, et par Michel Bréal, du Collège de France. A ces documents était jointe une grave recommandation de Ludovic Halévy. Dans sa jeunesse, ce dernier avait écrit, en collaboration avec Henri Meilhac, les gais livrets des opérettes d'Offenbach, et depuis, grâce à une activité littéraire variée et constante, il avait vieilli comme un « habile père noble » dans le grouillant Paris littéraire. Elu à l'Académie française en 1884, il utilisait à présent son droit de proposition en faveur du Sieur de Yasnaïa Poliana. Dans les milieux du Prix Nobel les contrastes se rejoignent. La Belle Hélène serre la main d'Anna Karénine; Frou-Frou et Y Abbé Constantin saluent le prince Nekhlioudov et la Puissance des ténèbres.

La candidature de Tolstoï se trouvait ainsi établie de façon indiscutable. Et cela ne pouvait être négligé. L'Académie devait prendre position. De toute tradition, le lot d'un secrétaire perpétuel est de trouver les mots justes qui emportent la décision, même s'ils sont impopulaires. Le perpétuel Dr. af Wirsén accomplit cette tâche lui incombant con amore, bien familiarisé qu'il était dans le noble art de faire cadrer des antipathies subjectives avec des raisonnements objectifs. Le créateur de Guerre et paix était évidemment un écrivain brillant. Mais, par malheur, il s'était aussi conduit de façon discutable dans le domaine de la morale. Sans compétence, il s'était lancé, en dilettante, dans une critique de la Bible. Or, si le Prix Nobel avait dû lui être décerné pour ses mérites littéraires, l'idéalisme que ce Prix symbolise aurait valorisé jusqu'à ses doctrines révolutionnaires, les rendant ainsi doublement dangereuses. A coup sûr ce n'était pas la pensée du noble testateur. De là vient que Tolstoï lui-même avait décliné le Prix avec dédain. Il n'y avait donc pas lieu de lui faire accepter de l'argent dont il ne voulait pas.

Tolstoï se trouvait donc hors de course. Mais on oc manquait pas d'autres candidats, des grands et des moins grands. Au dernier groupe appartenait un certain nombre de noms occasionnels qui, du fait de la nouveauté de l'institution Nobel et d'un malentendu sur le caractère du Prix, avaient été l'objet de démarches venant de divers côtés. Parmi ces manifestants déambulait une petite théorie de très graves génies appartenant au domaine de la poésie lyrique, de l'exégèse religieuse, des réformes sociales, tous honteusement oubliés, mais qui justifiaient impartialement cet oubli dans des mémoires dûment mis au net.

Tolstoï se trouve en bonne compagnie dans ce salon de recalés. Emile Zola est proposé à nouveau par le fidèle Berthelot « en raison de ses romans humanitaires » ; Gaston Paris et Frédéric Mistral trouvent de bons intercesseurs dans George Meredith et William Butler Yeats, Giosué Carducci et Antonio Fogazzaro, Gerhard Hauptmann, Henryk Sienkiewicz et Juhani Aho. Plusieurs de ces noms reviendront l'année suivante. L'or de Nobel tombera sur certains d'entre eux à plus ou moins longue échéance.

L'attribution du Prix Nobel à Sully Prudhomme avait été déterminée par une démarche de l'Académie française. On estima alors, dans toute l'Europe, qu'une proposition présentée collectivement avait un maximum de chances. C'est donc parmi des noms proposés selon cette méthode que l'Académie devait fixer son choix final, en 1902. Une candidature présentée sous forme de pétition, parée de signatures influentes, offrait la caution de garantie qui avait manqué pendant la période du premier tâtonnement. On pensait ainsi avoir l'assurance que le Prix n'avait pas été attribué pour céder aux caprices de l'époque ou à de beaux esprits occasionnels.

C'est sous un aspect collectif de ce genre que la Grande- Bretagne fit son entrée dans les annales du Prix Nobel. Au sein de la « Society of authors » de Londres, un comité spécial avait été constitué pour sonder l'opinion des sociétaires au sujet du candidat britannique. Ce comité leur envoya une liste de noms dans le but d'élaborer une proposition officielle. Tout y était bien

présenté, habile et bien organisé. Un jour de janvier, l'Académie suédoise reçut une missive du porte-parole de l'Association The Right Honourable Lord Avebury, P.C., D.C.L., L.L.D., F.R.S. On y lisait que la Société, à une forte majorité, préconisait que le Prix Nobel fût décerné à M. Herbert Spencer. Parmi ceux qui avaient voté pour ce candidat — pas moins de 48 — se trouvait une majorité de littérateurs de l'époque. Thomas Hardy, J. M. Barrie et Austin Dobson venaient en tête appuyés par des écrivains populaires tels que Rider Haggard, Arthur Conan Doyle et Arthur Pinero. La philologie et l'histoire littéraire étaient également bien représentées par Edmund Gosse, Frédéric Boas, Walter Skeat et Edward Dowden. Tout cela constituait une importante recommandation dont l'action n'était pas douteuse.

Lord Avebury se permettait de supposer que le Secrétaire de l'Académie suédoise n'était pas sans connaître Mr. Spencer « dont les œuvres doivent être connues de vous et des autres membres de votre honorable Société ». Certes, le Dr. af Wirsén ne connaissait que trop Spencer. Sa candidature avait été saluée de cris d'allégresse par le corps des conservateurs de Stockholm. Mais son nom constituait toujours un cri de guerre sous les latitudes nordiques et une ressource évidente pour la jeunesse qui discutait des compétences de l'Académie. De là, on inférait que le talent qui avait été couronné pour la grande œuvre constituée par Principles of sociology n'avait pas prouvé de qualités littéraires frappantes au sens ordinaire du mot: la langue était pédante, circonspecte et jamais brillante.

L'Académie suédoise en était là de son choix difficile lorsque quelques jours plus tard une respectable alternative, plus acceptable, s'offrit, venant d'Allemagne. L'Académie prussienne des sciences à Berlin, créée par Frédéric II et Leibniz, faisait savoir par un mémoire qu'elle recommandait le célèbre historien Theodor Mommsen, nimbé par son chef-d'œuvre, Y Histoire romaine. Il ne s'agissait pas ici d'une pétition massive. Le nombre de signataires se limitait à dix-huit, mais à dix-huit lions; avec une discrète fierté, on faisait remarquer que l'on s'était volontairement abstenu de tenir compte du quorum, mais

qu'en revanche on s'était contenté d'un choix de noms. Des professeurs, représentatifs de l'époque de grandeur humani dans la capitale séculaire au bord de la Sprée, su f lisaient donc amplement: un savant théologien tel que Adolf von Harnack, un historien comme Gustav von Schmoller, un philosophe comme Wilhelm Dilthey, un historien de la littérature tel que Erich Schmidt ou un philologue classique comme Hermann Diels et Ulrich von Wilmowitz-Môllendorff; le fait que ce dernier recommandait son propre beau-père ne portait pas atteinte à sa valeur.

Statutairement l'Académie avait eu la possibilité dès le début d'étendre le concept de littérature de façon à y faire entrer des créations humanistes autres que la poésie pure. Le magnum opus de Mommsen cadrait donc bien avec cet ensemble, d'autant plus qu'il contenait même des mérites artistiques de grande classe. L'auteur y faisait preuve d'une maîtrise du style, d'un art du portrait et du sens dramatique des événements que contredisait complètement la modeste remarque de Mommsen dans la dernière partie de l'histoire des Romains : « Certains passages séduisants par l'ornement des détails, des tableaux à effet et des facilités n'apportent rien à ma description; c'est à l'artiste et non à l'historien qu'il est donné de contempler le visage d'Arminius », trouvons-nous dans Y Histoire romaine. « Ce livre a été écrit avec résignation et doit être lu avec résignation. »

Le lecteur — et cela fut confirmé au cours des années par les nombreuses éditions et traductions — ne se résignait pas du tout. Dans tous les pays civilisés, on était convaincu qu'on se trouvait en présence d'une grande œuvre du siècle dans le domaine de la littérature historique. Le choix de l'Académie suédoise, le 13 novembre, ne fut donc pas difficile. Le Prix de l'année 1902 échut à Theodor Mommsen en tant que « le plus grand maître vivant du temps présent dans l'art de l'exposition historique, spécialement pour son œuvre monumentale, Y Histoire romaine».

L'année précédente on avait récompensé une œuvre poétique appartenant au temps passé. Le cas de Mommsen semblait encore pire en ce qui concerne l'actualité.

Il était né en 1817 et les trois parties les plus importantes de

Y Histoire romaine avaient été déjà éditées dans les années 50. En raison de son grand âge, le lauréat ne pouvait pas se rendre à Stockholm le jour de la cérémonie. L'Académie se tenait prête à subir des critiques pour ne récompenser que l'œuvre terminée d'une vie entière et n'évoquer que l'ombre des disparus.

Telles sont les raisons de quelques passages du beau discours par lequel le secrétaire perpétuel remettait le 10 décembre le Prix au « Ministre de l'Allemagne, le comte von Leyden ».

« La Science et l'Art ont souvent montré leur aptitude à conserver la jeunesse des sens chez leurs adeptes, affirmait le Dr. af Wirsén. Mommsen est à la fois un homme de science et un artiste et, à l'âge de 85 ans il est jeune dans son œuvre... La médaille du Prix Nobel de littérature représente un homme jeune qui prête l'oreille aux inspirations de la Muse. Mommsen est un vieillard, mais ce vieillard possède une ardeur de jeune homme et rarement on découvre de façon aussi vivante, par l'étude de

Y Histoire des Romains, que Clio était une des Muses. »

La citation fut reproduite immédiatement dans les quotidiens allemands et, deux jours plus tard, Mommsen, dans son incomparable style, exprimait ses remerciements pour les belles paroles : « C'était comme si j'avais été au bout de ma vie et que soudain celle-ci était reconstituée dans ses aspects nombreux et à vrai dire étrangement disparates par les soins d'un critique perspicace et bienveillant; je ne pouvais souhaiter pour moi meilleur discours commémoratif, si réellement il en avait été ainsi. Pourtant nous n'en sommes pas encore tout à fait là; je suis justement en train de rassembler mes ouvrages juridiques et pour cela la lumière reprend ses droits, et malheureusement trop souvent sa lutte. La vie est bien dure à présent pour nous autres Allemands; mais le sentiment de ne pas avoir vécu et lutté en vain s'en trouve grandement revivifié par un honneur aussi grandiose. »

Il accueillit aussi favorablement la distinction dont il était l'objet pour des raisons particulières et toutes personnelles,

lorsque l'argent du Prix lui fut remis juste pour Noël au Consulat général de Suède à Berlin. Le «jeune homme en cause » avait eu 16 enfants parmi lesquels six (ils et six filles vivaient encore. Cinq de ces dernières, célibataires, vivaient auprès de lui et tenaient sa maison. Cela procura au vieux professeur, à Charlottenburg, un grand allégement de pouvoir, grâce à l'aide du Prix Nobel, se charger de leur avenir. Il devait mourir l'année suivante.

« La vie est bien dure à présent pour nous autres Allemands », se plaignait Mommsen dans sa lettre à l'Académie. Il entendait par là l'action particulière des Allemands auxquels il appartenait, représentants d'une mentalité indépendante et d'un libre humanisme. C'était un nationaliste libéral de 1848. A l'égal de bien des amis de la liberté de son pays il avait bien accueilli la position de Bismarck à l'égard de l'Allemagne. C'était aussi un patriote et sa violence contre la France « sur la question d'Alsace » l'avait entraîné dans une ardente polémique avec Fustel de Coulanges. Mais, devant les actes ultérieurs du Chancelier allemand, il adopta une attitude critique et sarcastique. Il s'attira ainsi une poursuite devant la Haute Cour de Justice pour ses discours politiques. L'antisémitisme et la réaction de chauvinisme qui prévalurent en Allemagne vers la fin du siècle le remplissaient de dégoût et de haine : « Bientôt nous en arriverons au point que seul sera tenu pour citoyen légitime celui qui : 1 ) pourra faire remonter sa généalogie à l'un des trois fils de Mannus; 2) connaître l'évangile comme un pastor collocatus peut l'interpréter ; et 3) se montrer capable de labourer et de semer. A côté de la guerre confessionnelle qui a éclaté depuis longtemps, qu'on appelle le Kulturkampf et de la petite guerre nouvellement fomentée concernant le porte-monnaie, une 3e apparaît maintenant parmi nous, l'avorton du sentiment national, la campagne des antisémites. »

Devant la nouvelle de Stockholm, le Berliner Tageblatt écrivait en 1902: «L'Académie suédoise, par ce Prix, vient de revaloriser tous les Prix à venir ». C'est aussi le point de vue de la postérité.

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