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LE 10 DÉCEMBRE

Sire,

Excellences, Mesdames, Messieurs,

e paragraphe 2 des statuts du Prix Nobel stipule que sous la notion de littérature il ne faut pas seulement comprendre des œuvres purement littéraires, mais aussi d'autres écrits. Cette interprétation permet de conférer le Prix Nobel de littérature, par exemple, à un philosophe, à un exégete, à un naturaliste, à un historien, lorsque ses travaux sont remarquables tant par la haute valeur du fond que par la perfection de la forme.

U Académie suédoise a porté son choix, cette année, sur l'un des noms les plus illustres qui lui avaient été proposés. Elle a décidé, en effet, de remettre le prix à l'historien Theodor Mommsen, proposé par 18 membres de V Académie Royale prussienne des sciences.

L'index de ses ouvrages et articles, établi par JÇangemeister, à l'occasion du yome anniversaire de Mommsen, contient Q20 numéros. Une des tâches les plus importantes de Mommsen, au cours de sa vie, fut la rédaction du Corpus Inscriptionum latinarum, entreprise gigantesque, pour laquelle il était secondé par un grand nombre de collaborateurs, mais à laquelle il a contribué pour chacun des 50 volumes; il a eu également le mérite de l'organisation de tout le travail. Tel un véritable héros de la science, Mommsen a agi en savant indépendant, découvrant et rénovant

dans le droit romain, en épigraphie, en numismatique et en chronologie romaine aussi bien que dans l'antiquité romaine en général et il peut, comme Va dit de lui un critique par ailleurs désobligeant, parler avec la même autorité d'une inscription iapygique, de fragments d'Apius Cœcus ou de V agriculture des Carthaginois. Il est devenu V historien le plus célèbre auprès du grand public cultivé grâce à son Histoire romaine, et c'est particulièrement cette œuvre monumentale qui a décidé l'Académie suédoise à lui attribuer le Prix Nobel. La publication de ce travail commença en 1854; le 4e volume n'est pas encore paru, le 5% par contre, contenant une magistrale description de la position des provinces romaines pendant l'Empire, fut publié en 1885, à une époque si proche de la nôtre qu'elle conserve ce caractère d'actualité dont il est question dans les statuts du Prix Nobel et peut servir de base à de passionnantes discussions. Son Histoire romaine, qui a été traduite dans un grand nombre de langues, se caractérise autant par une érudition solide et vaste que par une présentation forte et vivante. En dominant une documentation prodigieuse, Mommsen réunit la rigueur critique, la méthode stricte, l' ardeur juvénile et la forme artistique, qui, seule, peut rendre une description vivante et attachante. Il arrive à séparer l'essentiel du secondaire, et l'on ne sait ce que l'on doit admirer davantage de sa vaste érudition, de son bon sens ordonné, de sa force d'imagination prophétique, de son aptitude à faire naître, défaits soigneusement examinés, des images pleines de vie. Par cette divination et ce don d'expression, historien et poète sont tout proches, Mommsen a aussi senti cette affinité, quand il dit, au volume 5 de son Histoire romaine, que la fantaisie n'est pas seulement mère de toute poésie, mais aussi de toute histoire. Et, en fait, les analogies sont sensibles. La haute objectivité de Ranke rappelle la tranquille grandeur de Gœthe et l'Angleterre a, de plein droit, laissé reposer les ossements de Macaulay dans le « coin des poètes » à Westminster.

Mommsen a décrit à grands et larges traits le caractère du peuple romain et montré comment le citoyen romain obéissait à l'Etat parce qu'il avait appris à écouter son père. Il a peint devant nous, avec un talent extraordinaire, la grande fresque du développement de Rome depuis ses modestes origines jusqu'à sa domination du monde. Il a montré comment, à mesure que l'empire s'agrandissait, les nouveaux devoirs de l'Etat dépassèrent les règles constitutionnelles conservées avec ténacité; comment la souveraineté des comices devint peu à peu une fiction, transformée, occasion-

nellement seulement, en réalité pratique par des démagogues; comment le Sénat se souciait honorablement des affaires publiques, mais comment la vieille oligarchie aristocratique, qui se justifiait en son temps, n'avait plus répondu aux exigences de la situation; comment un capitalisme, souvent peu national, abusait de son pouvoir dans des spéculations politiques et comment une agriculture libre disparut peu à peu pour le malheur de VEtat; comment les fréquents changements de consuls entravaient V unité et la logique dans la conduite de la guerre, comment, de ce fait, les commandements militaires devaient être prolongés, comment les velléités d'indépendance des généraux augmentaient dans la mime mesure, comment le césarisme devint une nécessité politique pour de nombreuses raisons parmi lesquelles le manque de formes représentatives de l'Empire, à cette époque, n'était pas la moindre, et comment l'absolutisme aurait été dans beaucoup de cas moins néfaste que l'oligarchie. Chaque grandeur feinte reçoit de l'inexorable historien son jugement. Il sépare l'or vrai du faux, et il a, comme César, objet de son admiration, un œil ouvert sur les réalités et la liberté dans les illusions, qu'il vante chez les vainqueurs des Gaulois.

De différents côtés, on a reproché à Mommsen d'avoir été parfois, avec l'indépendance que confère le génie, subjectif et passionné dans ses jugements, en particulier dans ses propos souvent défavorables sur les derniers amis de la liberté politique mourante et sur les adversaires de César ou sur ceux qui, en des temps si difficiles, hésitaient entre les partis. Des critiques, souvent pertinentes, ont été faites sur Vart et la manière de Mommsen de rendre hommage à la force géniale, même lorsqu'elle brise des relations légitimes, et contre son propos selon lequel là où, dans l'histoire, il n'y a pas de procès de haute trahison, il peut arriver qu'un révolutionnaire soit un homme d'Etat très intelligent et digne de louange. Par contre, il faut souligner que Mommsen ne glorifie pas la force brutale en elle-même, mais la force qui, selon lui, sert d'impérieuses raisons d'Etat, et il faut noter son point de vue selon lequel « la louange, qui a été corrompue par le génie du mal, pèche contre le sain esprit de l'histoire ». Et, lorsqu'on a remarqué qu'il utilise en parlant de l'antiquité des expressions parfois modernes qui ne peuvent avoir dans le cadre de cette histoire leur pleine résonance (« régime des hobereaux », « la Coblence romaine », « camarilla », « lansquenets », « maréchaux », « sbires », etc.), ce procédé, qui veut montrer les similitudes entre les manifestations de différentes époques, se trouve expliqué non seulement par la vivante fantaisie de Mommsen, mais par

son érudition qui dispose d'un grand nombre d'analogies entre les diverses périodes de l'histoire. Si la description en devient parfois bigarrée, elle n'en obtient que plus de fraîcheur. Mommsen n'est d'ailleurs pas du tout un matérialiste historique. Il fait à Polybe, qu'il admire, le reproche d'avoir négligé les forces morales dans l'humanité et d'avoir eu une conception du monde par trop mécanique. Il dit à propos de P. Grâce hus et des mesures prises par ce génial révolutionnaire, louées par lui dans certains cas, blâmées dans d'autres, que chaque Etat se trouve sur un pied d'argile lorsqu'un lien moral ne lie pas dominateurs et asservis. Il considère la famille comme la cellule de la nation. Il s'exprime de la manière la plus sévère contre la malédiction du système romain d'esclavage. Il a vu comment le malheur peut endurcir et soutenir moralement un peuple qui a encore de la force et il y a une vérité riche d'enseignements dans cette affirmation, exprimée à l'Académie prussienne des sciences, selon laquelle, de même qu'Athènes ressuscita la liberté à dater de l'incendie de l'Acropole par les Perses, de même l'unité de l'Italie moderne sortit des flammes qui ravagèrent Rome, allumées par les Gaulois.

Avec érudition, vivacité, ironie, Mommsen a répandu la lumière sur la politique intérieure et extérieure de Rome, sa religion, sa littérature, ses lois, ses finances, ses mœurs. Ses descriptions sont magnifiques; les récits de batailles, celle du lac Trasimène, celle de Cannes, celle d'Alésia, celle de Pharsale, restent gravés dans la mémoire du lecteur. Tout aussi spontanés et pleins de vie sont les Portraits de personnages. Pénétrants et expressifs, se dessinent devant nous les profils de l'incendiaire politique Caïus Gracchus; de Marius, dont le destin se précisa lorsque « la folie devint puissante et que l'on tomba dans l'abîme, pour échapper à la tromperie », de Sylla — portrait qui a été soigneusement reproduit dans les manuels et les chrestomathies et qui est incomparable — et aussi du grand César, l'idéal romain de Mommsen, d'Hannibal, de Scipion, le vainqueur de £ama, sans parler de figures plus modestes dont les traits sont reproduits avec précision par la plume du maître. L'historien Treitschke a dit devant ces images que /'Histoire romaine est la plus belle œuvre historique du XIXe siècle et que chaque adolescent, chaque jeune combattant doit se passionner pour l'Hannibal et le César de Mommsen.

On trouve chez Mommsen un remarquable ensemble de qualités. C'est un savant accompli, qui cherche patiemment à découvrir les sources et, parfois

emporté dans son jugement, pénètre avec une étonnante connaissance des choses dans les rouages compliqués de l'administration et de la vie économique; mais il est en même temps un brillant peintre de batailles et un grand peintre de caractères. Il est peut-être avant tout artiste et son Histoire romaine est une gigantesque œuvre d'art. Les belles-lettres, cette fleur noble de la culture, sont prises en considération en dernier lieu dans le testament de Nobel; mais Mommsen sera compté parmi les meilleurs de ses représentants. Lorsqu'il remit à son éditeur le premier tome de son Histoire romaine il écrivit: « Ma peine a été illimitée », et, à l'occasion du 50e anniversaire de son doctorat, il prononça des mots profondément sentis sur « la mer sans rivages de la recherche »; mais, dans son œuvre achevée, l'effort, si grand qu'il ait pu être, est invisible, comme il arrive dans toute authentique création artistique qui paraît naturelle, et l'on se sent sur un terrain solide. La grande œuvre se dresse devant nos yeux comme coulée dans le métal. C'est pourquoi lord Acton a désigné avec raison Mommsen, dans son cours d'introduction à l'Université de Cambridge, comme un des plus grands écrivains des temps présents et, à ce titre, précisément, il est digne d'un grand prix littéraire. La plus récente édition allemande du premier tome de /'Histoire romaine est maintenant terminée. Il n'y a aucun changement. L'œuvre représente, dans son antique fraîcheur, un monument de la solidité du bronze, sinon de la douce beauté du marbre. Partout se trahit le chercheur, mais aussi le poète. Et Mommsen a réellement fait de la poésie dans sa jeunesse. Le Livre de chansons de trois amis, datant de 1843, en témoigne. Il aurait pu mettre ce talent au service du chant, si, comme il le dit lui-même, les circonstances avaient fait que

Devant les folios et la prose

Chaque bourgeon ne s'était point éclos en rose.

L'historien Mommsen a été l'ami de Theodor Storm et l'admirateur de Môrike; dans ses vieux jours, il a encore traduit certaines œuvres des poètes italiens Carducci et Jiacosa.

La science et l'art se sont souvent montrés capables de préserver chez les savants et les artistes la jeunesse du cœur. Mommsen est aussi bien un scientifique qu'un artiste, et, avec ses 85 ans, il est jeune dans ses œuvres. A un âge déjà avancé, et, en dernier lieu, en i8gj, il a présenté des travaux de valeur dans le cadre des publications de l'Académie prussienne des sciences.

La médaille du Prix Nobel de littérature représente un jeune homme écoutant attentivement les inspirations de la muse. Mommsen est un vieillard, mais ce vieillard a la flamme d'un adolescent et Von a rarement senti de manière aussi vive que dans /'Histoire romaine de Mommsen, que Clio était une des Abuses. Cette pure histoire nous enthousiasmait lorsque, dans notre jeunesse, nous apprenions à la connaître; elle a gardé ce même pouvoir sur nos esprits, lorsque nous la relisons dans nos vieux jours. La force de la science historique est d'autant plus grande qu'elle est en même temps du grand art historique.

Pour toutes ces raisons, un hommage est adressé aujourd'hui, du pays d'Erik Gustaf Geijer, à Theodor Mommsen.

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