LA TROISIEME GUERRE DE MACEDOINE
hilippe mourut en 575 (179), à Démétrias, dans sa cinquante-neuvième année, laissant derrière lui un royaume ébranlé et une famille divisée.
Persée monta sur le trône à l'âge de trente et un ans, et comme il avait, étant encore enfant, participé à la guerre malheureuse avec Rome, il hérita, en même temps que du royaume de son père, de ses troubles, de ses ressentiments, de ses espérances. En
fait, il se dévoua, avec une détermination inflexible, à la continuation de l'œuvre de son père et se prépara avec plus d'ardeur que jamais à la guerre contre Rome. Mais il n'était pas ce qu'il semblait être. Il n'avait pas le génie de Philippe ni sa souplesse, ces deux qualités vraiment royales et il n'était pas préparé pour la conduite d'une entreprise qui était dès l'abord désespérée, si un homme extraordinaire ne devenait l'âme du mouvement. Le motif réel de la guerre était que la Macédoine cherchait à convertir sa souveraineté nominale en une domination réelle, et à supplanter Rome dans le protectorat des Hellènes.
Le consul laissa une forte division en Illyrie, pour envahir la Macédoine par l'ouest, tandis qu'avec la force principale il se rendit, suivant la coutume, d'Apollonia en Thessalie; non loin de Larissa se livra le premier conflit entre la cavalerie et les troupes légères des deux côtés. Les Romains furent complètement battus.
Mais Persée, quoique bon soldat, n'était pas un général comme son père; il avait fait ses préparatifs pour une guerre défensive, et quand les choses prirent une tournure différente, il se trouva, en quelque sorte, paralysé. Il profita d'un important succès que les Romains obtinrent dans un second combat de cavalerie, près de Phalanna, pour revenir, selon l'habitude des hommes étroits et obstinés, à son premier plan, et évacuer la Thessalie.
L'armée romaine principale fit deux tentatives pour pénétrer en Macédoine, d'abord par les monts Cambuniens, puis par les passes de Thessalie; mais ces tentatives étaient mal combinées, et toutes deux furent repoussées par Persée.
Enfin, les Romains résolurent d'envoyer en Grèce, l'homme qui convenait à la situation. C'était Lucius ^Emilius Paulus, fils du consul du même nom, qui était tombé à Cannes. Il était sous tous les rapports l'homme qu'il fallait : excellent général de la vieille école, rigide pour lui-même et pour ses troupes, et malgré ses soixante ans, encore alerte et vigoureux ; magistrat incorruptible. Aussitôt que le nouveau général arriva au camp
d'Héracleum, il donna des ordres pour faire surprendre par Publius Nasica le défilé mal gardé de Pythium; l'ennemi fut ainsi tourné et obligé de battre en retraite sur Pydna. Le désastre fut énorme : vingt mille Macédoniens restèrent sur le champ de bataille, onze mille furent faits prisonniers. La guerre était finie quinze jours après que Paul- Emile eut pris le commandement. Toute la Macédoine se soumit en deux jours. Persée vit alors clairement sa destinée, et se rendit aux Romains à discrétion avec ses enfants et ses trésors, pusillanime et pleurant au point d'inspirer du dégoût même à ses vainqueurs.
Ainsi finit l'empire d'Alexandre le Grand, qui avait subjugué et hellénisé l'Orient, cent quarante-quatre ans après la mort du héros.
Dans une conférence tenue à Amphipolis sur le Strymon, la Commission romaine ordonna que cet État compact, profondément monarchique et uni, serait partagé en quatre républiques fédératives modelées sur celles des Grecs. La contrée tout entière fut désarmée pour toujours, et la forteresse de Démétrias rasée.
Les Romains avaient atteint leur but.
LTllyrie fut traitée de la même manière. Le royaume de Genthius fut partagé en trois petits Etats. Ainsi furent terminées les affaires du Nord, et la Macédoine fut enfin soulagée du joug monarchique; la Grèce était, en fait, plus libre que jamais; elle ne renfermait plus un seul roi.
L'Egypte se soumit volontairement au protectorat romain et en même temps, les rois de Babylone mirent un terme à leur dernier effort pour maintenir leur indépendance contre Rome.
Tous les Etats helléniques s'étaient ainsi volontairement soumis au protectorat de Rome, et tout l'Empire d'Alexandre le Grand était échu à la République romaine, comme si la cité l'avait reçu de ses héritiers. De toutes parts, rois et ambassadeurs arrivaient à Rome pour la féliciter; et ils montraient bien que la flagornerie n'est jamais plus abjecte que lorsque ce sont les rois qui sont dans l'antichambre.
Polybe date de la bataille de Pydna le complet établissement de la suprématie universelle de Rome. Toutes les luttes postérieures furent des rébellions ou des guerres avec des peuples placés hors de la sphère de la civilisation romano-grecque : les Barbares, comme on les appelait.
Si, pour conclure, nous jetons un regard en arrière sur l'histoire de Rome, depuis l'union de l'Italie jusqu'au démembrement de la Macédoine, l'empire universel de Rome, loin d'apparaître comme un plan gigantesque, réalisé par une soif insatiable d'agrandissements territoriaux, paraît avoir été un résultat qui s'imposa de lui-même au gouvernement romain sans et même contre sa volonté. Les Romains affirmèrent toujours qu'ils ne poursuivaient pas une politique de conquête, et qu'ils étaient toujours provoqués plutôt qu'agresseurs; c'était là, il faut en convenir, quelque chose de plus qu'une simple phrase. Ils furent, en réalité, poussés à toutes leurs grandes guerres, à l'exception de celle qui concernait la Sicile, à celles avec Hannibal et Antiochus, non moins qu'à celles avec Philippe et Persée, soit par une agression directe, soit par le trouble qui était apporté dans les relations politiques existantes. La politique de Rome fut d'un bout à l'autre la politique d'une assemblée délibérante qui avait beaucoup trop le désir instinctif de préserver la République, pour imaginer des desseins dans le genre de ceux d'un César ou d'un Napoléon.