LES CONTREES SOUMISES JUSQU'AU TEMPS DES GRACOJJES
ne commission sénatoriale fut envoyée en Espagne pour organiser, d'accord avec Scipion, la province nouvellement conquise, sur le modèle romain, et Scipion fit tout ce qu'il put pour faire disparaître les conséquences de la politique imprévoyante et insensée de ses prédécesseurs. L'Espagne vit enfin de meilleurs temps. La suppression de la piraterie, qui trouvait de dangereux repaires dans les Baléares, par l'occupation de ces îles opérée par Quintus Caecilius Metellus, en 691 (123), servit beaucoup à augmenter la prospérité du commerce espagnol. Malgré de sérieux désordres sur ses confins, l'Espagne était la contrée la plus florissante et la mieux organisée des possessions romaines; le système des dîmes y était inconnu ; sa population était nombreuse, et le pays était riche en blé et en bestiaux.
Le vieux Marcus Caton, avec surprise et jalousie, vit de ses propres yeux l'état florissant de l'ennemi lointain de Rome, la contrée prospère et les rues encombrées, d'immenses approvisionnements d'armes dans les arsenaux et les riches matériaux des flottes : il voyait déjà par la pensée un second Hannibal dirigeant toutes ces ressources contre Rome. Selon son procédé honnête et viril, mais profondément étroit, il arriva à la conclusion que Rome
ne pouvait être tranquille tant que Carthage n'aurait pas disparu de la surface de la terre, et immédiatement après son retour il exposa cette vue dans le sénat. Sa politique, semble-t-il, trouva des adhérents surtout chez les grands capitalistes romains à qui reviendrait naturellement l'héritage de la riche cité après sa destruction.
L'occasion désirée se trouva bientôt : les provocantes violations du droit de Massinissa. Massinissa mit ses troupes en mouvement, et le parti patriote de Carthage se prépara également à la lutte. Les Carthaginois et les Numides se livrèrent une grande bataille, dans laquelle les Carthaginois, malgré l'aide de 6 ooo cavaliers numides, que leur avaient amenés des officiers mécontents de Massinissa, et leur supériorité numérique, furent complètement battus.
Les Romains, qui s'étaient soigneusement abstenus d'empêcher la guerre par une intervention opportune, avaient enfin ce qu'ils voulaient, un prétexte de guerre spécieux, car les Carthaginois avaient certainement violé les stipulations du traité, par lesquelles il leur était défendu de faire la guerre contre les alliés de Rome, ou en dehors de leurs propres frontières. Les Carthaginois firent tous leurs efforts pour écarter cette catastrophe, par une soumission complète. Mais le consul Lucius Marcius Censorinus déclara que, par suite des instructions données par le sénat, la cité serait détruite, mais que les habitants étaient libres de s'établir où ils voudraient dans leur territoire, à condition que ce serait à dix milles au moins de la mer.
Ce commandement terrible excita chez les Phéniciens cet enthousiasme, dirons-nous magnanime ou insensé, que les Tyriens avaient jadis montré contre Alexandre, et que les Juifs montrèrent plus tard contre Vespasien. Un message fut envoyé aux consuls pour demander une trêve de trente jours. Le précieux intervalle fut employé à fabriquer des catapultes et des armures; la nuit et le jour étaient consacrés par les habitants, sans distinction d'âge ni de sexe, à construire des machines et à forger des armes; les édifices publics furent démolis pour obtenir de la charpente
et du fer, les femmes coupèrent leurs cheveux pour remplacer les cordes indispensables pour les catapultes; dans un délai incroyablement rapproché, les murs et les hommes furent armés. Lorsque enfin les consuls, fatigués d'attendre, quittèrent leur camp d'Utique, ils trouvèrent les murs, avec surprise et épouvante, munis de nouvelles catapultes, et virent la populeuse cité, qu'ils comptaient occuper comme un village ouvert, capable de se défendre et prête à le faire jusqu'à la mort.
Les Romains tentèrent l'assaut; mais ils trouvèrent la brèche, une partie du mur et les maisons voisines si fortement occupées, et ils marchèrent avec une telle imprudence, qu'ils furent repoussés avec des pertes sérieuses. Les maladies, le départ de Censorinus, l'inaction de Massinissa arrêtèrent complètement les opérations offensives des Romains.
Pour changer la face des affaires d'Afrique, on eut recours, à Rome, à la mesure extraordinaire de confier la conduite de la guerre au seul homme qui eût rapporté quelque honneur des plaines de Libye, et que son nom même désignait pour cette guerre; au lieu d'appeler Scipion à l'édilité pour laquelle il était candidat, on lui donna le consulat avant le temps légal.
Le siège commença donc à nouveau et avec plus de succès. Dans une attaque de nuit sur le faubourg, les Romains parvinrent à passer, d'une tour placée devant les murs et qui leur était égale en hauteur, dans les bâtiments et ouvrirent une petite porte par laquelle l'armée tout entière passa. Les Carthaginois abandonnèrent le faubourg et le camp placé devant les portes, et donnèrent à Hasdrubal le commandement en chef de l'armée de la ville, qui s'élevait à trente mille hommes. Scipion, pendant ce temps, après avoir resserré les assiégés dans la cité elle-même, chercha à couper toutes leurs communications avec l'intérieur. Il plaça lui-même son quartier général sur la langue de terre qui réunissait la péninsule au continent, et malgré les nombreuses tentatives des Carthaginois pour troubler ses opérations, il construisit un grand camp à travers l'isthme, interceptant ainsi les communications de la ville du côté de la terre. Néanmoins, des vaisseaux chargés de
provisions parvinrent à pénétrer dans le port. Scipion construisit alors un môle de pierre de quatre-vingt-seize pieds de large, allant de la langue de terre entre le golfe et le lac jusqu'à ce dernier, de manière à fermer l'entrée du port. Mais cette surprise fut balancée par une autre. Tout à coup, au moment où les Romains venaient de terminer le barrage de l'entrée du port, cinquante trirèmes carthaginoises et un nombre de bateaux et d'esquifs proportionné sortirent de ce port dans le golfe : tandis que l'ennemi fermait l'ancienne ouverture du port vers le sud, les Carthaginois avaient, au moyen d'un canal dirigé vers l'est, créé une nouvelle sortie, qui, par suite de la profondeur de la mer à cet endroit, ne pouvait pas être fermée. Scipion établit de nouveau les machines, et mit le feu aux tours de bois de l'ennemi; il prit ainsi possession du quai et du port extérieur. Un rempart aussi élevé que le mur de la cité y fut construit, et la ville fut enfin complètement bloquée par terre et par mer. L'hiver était venu, et Scipion suspendit ses opérations, laissant à la famine et à la peste le soin de compléter ce qu'il avait commencé.
Au printemps de 608 (146), Laelius réussit à escalader le mur, à peine défendu par une garnison affamée, et pénétra ainsi dans le port intérieur. La ville était prise; mais la lutte n'était nullement terminée. Les assaillants occupèrent la place du marché contiguë au petit port, et s'avancèrent à travers les trois rues étroites qui conduisaient à la citadelle ; leur marche était lente, car les maisons à six étages durent être prises l'une après l'autre. Six jours se passèrent ainsi, terribles pour les habitants de la ville, et terribles aussi pour les assaillants ; ils arrivèrent enfin devant le roc escarpé de la citadelle, où s'étaient réfugiés Hasdrubal et ce qui lui restait de soldats. Enfin le reste de la population, réfugiée dans la citadelle, demanda à capituler. La vie leur fut accordée à grand - peine, et on vit paraître devant le vainqueur 30 000 hommes et 25 000 femmes, moins du dixième de l'ancienne population. Les déserteurs romains, au nombre de 900, ainsi que le général Hasdrubal avec sa femme et ses deux enfants, s'étaient jetés dans le temple du dieu de la santé; il ne pouvait pas y avoir de capitulation pour ceux qui avaient quitté leur poste. Mais lorsque, cédant à la famine, les plus résolus d'entre eux eurent mis le feu au temple,
Hasdrubal n'osa pas regarder la mort en face; il se précipita seul vers le vainqueur et demanda la vie à genoux. On la lui accorda; mais lorsque sa femme qui, avec ses enfants, s'était réfugiée sur le toit du temple, le vit aux pieds de Scipion, son cœur orgueilleux ne put supporter cette ignominie infligée à sa famille chérie, et après avoir insulté par des paroles amères à son amour de la vie, elle se jeta avec ses enfants dans les flammes. La lutte était terminée. La joie dans le camp et à Rome fut immense ; les plus vertueux parmi les Romains étaient seuls honteux de ce dernier succès de Rome.
Mais la partie de beaucoup la plus grande de la ville était intacte. Scipion aurait voulu la conserver; du moins, il adressa au sénat un rapport spécial à ce sujet. Scipion Nasica essaya encore une fois de faire entendre la voix de l'honneur et de la raison, mais en vain. Le sénat ordonna au général de faire raser la cité de Carthage et le faubourg de Magalia, et d'en faire autant pour toutes les villes qui étaient restées fidèles à Carthage jusqu'à la fin; on dut également passer la charrue sur le lieu où Carthage avait existé, de manière à mettre fin légalement à l'existence de la ville, et pour toujours maudire le sol et le lieu, afin que ni maison ni champ ne pût jamais y reparaître. Le commandement fut ponctuellement exécuté. Les ruines brûlèrent pendant dix-sept jours; et là où les laborieux Phéniciens avaient trafiqué et commercé pendant cinq siècles, on vit désormais des esclaves romains paître les troupeaux de leurs anciens maîtres. Scipion, que la nature avait destiné à un rôle plus noble que celui de bourreau, rougit de son œuvre, et au lieu de la joie du triomphe, le vainqueur luimême fut poursuivi de l'idée qu'un pareil forfait serait un jour expié.
L'administration suprême de la nouvelle province fut confiée à un gouverneur résidant à Utique. Ceux qui gagnèrent véritablement à cette destruction de la première ville commerciale de l'Occident, furent les marchands romains qui, dès que Carthage fut réduite en cendres, se précipitèrent en foule à Utique, et se mirent de ce point à exploiter non seulement la province romaine, mais aussi les régions de Numidie et de Gétulie, qui leur avaient été jusqu'alors fermées.
Au même moment que Carthage, la Macédoine disparut du rang des nations.
Le royaume d'Alexandre fut, sur l'ordre du sénat, réduit par Metellus en province romaine. On vit clairement que le gouvernement romain avait modifié son système, et avait résolu de changer les relations de clientèle en celles de sujétion.
Dorénavant ce furent les Romains qui entreprirent la défense des frontières du nord et de l'est de la Macédoine, ou, en d'autres termes, des frontières de la civilisation hellénique contre les Barbares.
Au commencement de 608 (146), les Achéens entrèrent en Grèce, en Thessalie, pour faire rentrer dans l'obéissance Heracleia sur l'iEta, qui, conformément au décret du sénat, s'était séparée de la confédération achéenne. Le consul Lucius Mummius, que le sénat avait ordonné d'envoyer en Grèce, n'était pas encore arrivé : Metellus prit sur lui de protéger Heracleia avec des légions macédoniennes.
Les Romains ne tardèrent pas à accepter la bataille. Dès l'abord, la cavalerie achéenne se rompit en masse devant la cavalerie romaine, six fois plus nombreuse; les hoplites tinrent tête à l'ennemi jusqu'au moment où une attaque de flanc, faite par un corps d'élite romain, amena la confusion dans leurs rangs. Cela termina la résistance. Diaesos s'enfuit, mit sa femme à mort et s'empoisonna également : les villes se soumirent en masse, et quant à l'imprenable Corinthe, dans laquelle Mummius hésita trois jours à entrer parce qu'il craignait quelque embûche, elle fut occupée par les Romains sans coup férir.
La destruction absolument inutile de la florissante Corinthe, la première cité commerciale de la Grèce, demeure une flétrissure pour Rome. Par les ordres exprès du sénat, les citoyens de Corinthe furent saisis, et ceux qui ne furent pas tués furent vendus en esclavage : la ville elle-même fut non seulement privée de ses murs et de sa citadelle, mais encore rasée jusqu'au sol. La plus grande partie du territoire fut déclarée terre publique de Rome.
Ainsi s'éteignit « l'œil de la Grèce », le dernier joyau précieux de la contrée grecque, autrefois si riche en cités.
Tandis que dans la péninsule de l'Asie Mineure, Rome transformait le royaume de Pergame en province romaine, les contrées situées au-delà du Taurus et de l'Euphrate supérieur jusqu'à la vallée du Nil continuèrent à être virtuellement livrées à elles-mêmes.
Ce n'est pas encore ici le lieu de décrire l'empire rajeuni de Cyrus : il suffit de mentionner d'une manière générale ce fait, que, quelque puissante que fût l'influence de l'hellénisme, l'empire des Parthes, comparé à celui des Séleucides, reposait sur une réaction religieuse et nationale, et la vieille langue de l'Iran, l'ordre des mages et le culte de Mithra, la constitution féodale de l'Orient, la cavalerie du désert, armée de l'arc et de la flèche, se trouvèrent dans ces contrées en opposition triomphante contre l'hellénisme.
Le résultat était inévitable. Les provinces orientales de Syrie, sous leurs satrapes non protégés ou insurgés, tombèrent sous la domination des Parthes; la Perse, la Babylonie, la Médie furent à jamais séparées du royaume de Syrie; le nouvel empire des Parthes atteignit des deux côtés le grand désert, depuis l'Oxus et l'Indo Coosh jusqu'au Tigre et au désert d'Arabie.
Cette révolution dans les relations des peuples de l'intérieur de l'Asie, est le pivot de l'histoire de l'antiquité. Au lieu de ce flot national, qui jusque-là s'était écoulé de l'Occident vers l'Orient, et qui avait trouvé dans Alexandre le Grand sa dernière et sa plus haute expression, la marée remonta. Depuis Alexandre, le monde avait exclusivement obéi aux Occidentaux et l'Orient lui faisait le même effet que plus tard l'Amérique et l'Australie aux Européens. Avec Mithridate Ier, l'Orient rentra dans la sphère du mouvement politique. Le monde eut de nouveau deux maîtres.
C'était un grand et difficile problème que Rome se proposait, que de gouverner ce monde romano-hellénique : elle le comprenait, mais elle ne le résolvait pas. Le gouvernement lui-même
dégénérait de plus en plus en un égoïsme débile et imprévoyant; on se contentait de gouverner au jour le jour, et de faire les affaires courantes suivant les circonstances.
La flotte fut négligée; le système militaire continental tomba dans la plus incroyable décadence. La charge de défendre les frontières d'Asie et d'Afrique fut laissée aux sujets. Partout où nous portons les regards, nous voyons l'énergie intérieure de Rome aussi bien que la puissance extérieure décliner rapidement. Le terrain conquis dans des luttes gigantesques ne s'étend pas, ne se maintient même pas dans cette période de paix. Le gouvernement du monde, difficile à acquérir, était encore plus difficile à conserver. Le sénat romain avait accompli la première tâche, il succomba dans la seconde.