‹ Histoire de RomeChapitre 25 sur 57 · LE MOUVEMENT DE RÉFORME ET TIBERIUS GRACCHUS · texte numérisé non relu

LE MOUVEMENT DE RÉFORME ET TIBERIUS GRACCHUS

endant toute une génération, après la bataille de Pydna, l'État romain jouit d'un calme profond à peine troublé çà et là à sa surface. Le territoire s'étendait sur les trois contrées du monde connu; l'éclat de la puissance romaine et la gloire du nom romain s'accroissaient chaque jour; tous les yeux étaient fixés sur l'Italie, tous les talents, toutes les richesses y affluaient; il semblait que l'âge d'or d'une paisible prospérité et de jouissances intellectuelles y eût commencé.

Ainsi apparaissaient les choses à distance ; mais, de près, elles avaient un autre aspect. Le gouvernement aristocratique était en train de détruire son propre ouvrage. Lorsqu'un nombre limité d'anciennes familles d'une richesse établie et d'une importance

politique héréditaire conduit le gouvernement, ces familles montrent dans le temps du danger une incomparable ténacité de dessein et une héroïque abnégation ; de môme que dans les temps de tranquillité, elles deviennent imprévoyantes, égoïstes et négligentes.

Telle était la situation intérieure et extérieure de Rome, lorsque l'Etat entra dans le septième siècle de son existence. Partout où l'œil se tournait il rencontrait des abus et la décadence : tout homme sagace et bien intentionné devait se demander si un pareil état de choses ne pouvait être corrigé ou changé. Il ne manquait pas d'hommes de ce genre à Rome; mais aucun ne semblait plus propre à la grande œuvre de la réforme politique et sociale que Publius Cornélius Scipion Emilianus Africanus, 570 (625), le fils favori de Paul-Emile et le petit-fils adoptif du grand Scipion, dont il portait le nom glorieux d'Africanus.

Mais il prit une position intermédiaire entre les aristocrates, qui ne lui pardonnèrent jamais sa défense de la loi Cassia, et les démocrates qu'il ne satisfit pas et qu'il n'essaya pas de satisfaire : solitaire pendant sa vie, délaissé après sa mort par les deux partis tantôt comme le champion de l'aristocratie, tantôt comme le promoteur de la réforme.

C'est alors qu'un jeune homme sans titres eut la hardiesse de se présenter comme le sauveur de l'Italie. Il s'appelait Tiberius Sempronius Gracchus 591-621 (163-133).

Ses vues étaient connues dans un cercle étendu, et il ne manquait pas de voix pour l'approuver, et plus d'un placard public appelait le petit-fils de l'Africain à penser au pauvre peuple et à la délivrance de l'Italie.

Le 10 décembre 620 (134) Gracchus fut investi du tribunat du peuple. Dès qu'il entra en charge, il proposa la présentation d'une loi agraire, qui, sous certains rapports, n'était autre chose que le renouvellement de la loi Licinio-Sextienne de 387. Par cette loi, les terres domaniales qui étaient occupées sans redevance par les possesseurs qui en jouissaient, devaient être reprises pour le

compte de l'Etat; mais, avec la restriction que chaque occupant se réserverait 500 jugera, et pour chaque fils 250 (jusqu'à concurrence de 1 000 jugera en tout).

Un collègue de Gracchus, Marcus Octavius, homme résolu et sérieusement persuadé du caractère pernicieux de la loi domaniale proposée, interposa son veto, au moment où elle était mise aux voix : par là, constitutionnellement, la proposition était rejetée. Gracchus semblait arrivé au point où il lui fallait ou bien renoncer complètement à son plan, ou commencer une révolution : il choisit ce dernier parti. Gracchus rompit toute relation avec son collègue et se présenta devant la multitude rassemblée en lui demandant si un tribun qui s'opposait à la volonté du peuple ne devait pas être destitué de sa charge. L'assemblée du peuple, habituée à accéder à toutes les propositions qui lui étaient présentées, et composée en majeure partie du prolétariat agricole qui avait émigré de la campagne, et qui était personnellement intéressé au vote de la loi, donna une réponse presque unanimement favorable.

L'aristocratie ne cachait pas que si elle ne s'opposait peutêtre pas à la loi, parce qu'elle ne pouvait faire autrement, elle ferait un jour payer cette illégalité au législateur intrus. Ce qui est certain, c'est que Gracchus voyait son unique voie de salut dans sa réélection au tribunat qui le protégeait et que pour obtenir cette réélection inconstitutionnelle, il méditait encore de nouvelles réformes.

Le sénat s'assembla dans le temple de la Fidélité, voisin du temple de Jupiter, les plus violents adversaires de Gracchus prirent la parole dans la séance; quand Tiberius porta la main à son front pour indiquer au peuple que sa tête était menacée, on dit qu'il demandait au peuple de le couronner du diadème. Le consul Scaevola fut supplié de laisser mettre à mort le traître.

Le consulaire Publius Scipion Nasica, aristocrate violent et emporté, somma ceux qui partageaient ses vues de s'armer comme ils le pourraient et de le suivre. Gracchus essaya de s'échapper avec quelques-uns de ses adhérents. Mais dans sa fuite, il tomba

sur la porte du Capitole, et fut tué d'un coup porté à la tempe par un de ceux qui le poursuivaient. On tua avec lui trois cents personnes environ.

LA RÉVOLUTION ET CAÏUS GRACCHUS RESTAURATION DE LA PUISSANCE SENATORIALE

Ia commission de partage, composée des partisans les plus chauds des Gracques, et juge absolu dans sa propre cause, accomplit ses travaux à la hâte et sans procédé. Quelque violentes et la plupart du temps bien fondées que fussent les réclamations, le sénat laissa la distribution des terres suivre son cours.

Mais les réclamations des communautés alliées ou sujettes ne pouvaient être dédaignées comme celles des particuliers romains, lésés par les actes des commissaires. Ce fut surtout par l'influence de Scipion Êmilien qu'en 625 (129) un décret du peuple enleva à la commission la juridiction, et remit aux consuls la décision sur la question de savoir ce qui était possession domaniale ou possession particulière. Ce n'était pas autre chose que la suspension sous une forme adoucie de la distribution des terres.

Scipion avait annoncé, pour l'un des jours suivants, une adresse relative aux réclamations des Latins : le matin de ce jour, il fut trouvé mort dans son lit. Il n'y a pas à douter qu'il n'ait été la victime d'un assassinat politique. Il est évident que l'instigateur de ce meurtre devait appartenir au parti des Gracques; l'assassinat de Scipion était la réponse de la démocratie aux massacres aristocratiques du temple de la Fidélité.

L'histoire de Rome présente beaucoup d'hommes d'un plus grand génie que Scipion Emilien, mais aucun qui l'ait égalé

en pureté morale, en absence complète d'égoïsme politique, en amour généreux de son pays, et aucun peut-être ne reçut de la destinée un rôle plus tragique. Avec les meilleures intentions et des talents hors ligne, il fut condamné à voir la ruine de son pays se consommer devant ses yeux. Il put dire cependant qu'il n'avait pas vécu en vain. Ce fut à lui, au moins autant qu'à l'auteur de la loi Sempronia, que le corps des citoyens romains dut une augmentation de près de quatre-vingt mille nouvelles attributions territoriales : ce fut lui aussi qui mit fin à la distribution des domaines, quand cette mesure eut produit tout le bien qu'on en pouvait attendre.

Caïus Gracchus, 601-633 (1 59-1 21), était fort différent de son frère plus âgé que lui de neuf ans. Comme lui, il n'avait pas de goût pour les plaisirs et les choses vulgaires. Mais en talent, en caractère, et surtout en passion, il était fort supérieur à Tiberius.

Ce que Caïus apportait, au milieu d'une série de projets divers, n'était rien de moins qu'une constitution entièrement nouvelle, dont la pierre angulaire était l'innovation antérieurement introduite, par laquelle un tribun pouvait solliciter sa réélection.

Gracchus fit décréter que tout citoyen qui se présenterait lui-même, dans la capitale, recevrait tous les mois une quantité déterminée, probablement cinq modii, du magasin public, le modius étant donné à 6 as 1/3 (30 centimes, or), c'est-à-dire à moins de la moitié du prix moyen.

Caïus Gracchus trouva également une amélioration du sort du prolétariat dans les colonies transmarines de la république. Il envoya au loin, en avant de Carthage, six mille colons choisis, non pas exclusivement parmi les citoyens romains, mais aussi parmi les alliés italiotes, et donna à la nouvelle ville de Junonia le droit de colonie de citoyens romains.

Tandis que Gracchus s'appuyait sur la multitude, qui pendant ce temps recevait de lui une amélioration matérielle de sa situation, il travaillait avec une égale énergie à la ruine de l'aristocratie.

En dépit de leur accord pour lutter contre un ennemi commun, comme Tiberius Gracchus, il y avait un fossé profond entre l'aristocratie de noblesse et l'aristocratie d'argent; et Caïus, plus adroit que son frère, l'élargit encore jusqu'à ce que leur alliance fût brisée, et que la classe des hommes d'argent se déclarât pour lui.

Avec ses armes ainsi préparées, le prolétariat et l'ordre des marchands, Gracchus se mit à son œuvre principale: le renversement de l'aristocratie gouvernante. Le nouveau maître de l'État disposa, sans consulter le sénat, de la caisse de l'État, en chargeant les finances publiques d'un poids durable et écrasant par l'institution des distributions publiques ; des domaines, en faisant décréter des colonies, non par le sénat comme dans le passé, mais par le peuple; du gouvernement des provinces, en faisant modifier, par décret du peuple, l'organisation financière donnée par le sénat à la province d'Asie, et en y substituant quelque chose de complètement différent. Enfin, il accoutuma le peuple à voir un seul homme dominer toutes choses, et rejeta dans l'ombre la molle et impuissante administration du sénat, par la vigueur et la dextérité de son propre gouvernement.

Gracchus attaqua la juridiction du sénat avec plus d'énergie encore que son administration. Il écarta, nous l'avons déjà dit, les sénateurs de leurs fonctions judiciaires ordinaires; il en fut de même pour la juridiction que le sénat s'attribuait dans des cas exceptionnels, en tant que cour suprême.

Telle fut la constitution que Caïus Gracchus voulut donner à Rome, et elle fut, en majeure partie, mise à exécution pendant les deux années de son tribunat 631-632 (123-122), sans rencontrer, paraît-il, une véritable résistance.

Vers la fin de son second tribunat, 632 (122), Gracchus, probablement poussé en avant par les obligations qu'il avait contractées à l'égard des alliés, proposa de donner aux Latins le droit direct de cité, et, aux autres Italiotes, le droit jusqu'alors réservé aux Latins. Mais la proposition vint échouer devant l'opposition combinée du sénat et de la populace dominante.

Ce fut probablement ce succès qui enhardit le sénat à tenter de renverser le démagogue victorieux. L'aristocratie conçut le plan de livrer bataille sur son propre terrain à l'auteur des largesses de grains et des assignations de terres.

Naturellement, le sénat offrit au prolétariat non seulement les mêmes avantages que Gracchus lui avait déjà assurés en blé ou autrement, mais des avantages encore plus grands. Le peuple, en conséquence, ratifia la loi Livia avec autant de facilité que la loi Sempronia. Il paya son dernier bienfaiteur, selon la coutume, en frappant le premier, en refusant de le renommer lorsqu'il se présenta pour la troisième fois au tribunat en 633 (121). Le fondement de son despotisme s'écroulait ainsi sur lui.

La première attaque, comme on devait s'y attendre, fut dirigée contre la plus utile, mais la plus impopulaire mesure de Gracchus: la restauration de Carthage. Le sénat se trouva par là obligé en conscience de faire proposer une loi qui défendît la fondation de la colonie de Junonia. Gracchus parut le jour du vote au Capitole.

Quintus Antullius ordonna avec hauteur aux mauvais citoyens de quitter le porche, et semblait vouloir porter la main sur Caïus lui-même : un partisan de Gracchus tira son épée et le tua. Il s'éleva alors un tumulte effroyable.

Gracchus dut donc essayer de s'échapper sur l'autre rive du Tibre, accompagné d'un esclave. Là, dans le bois sacré de Furrina, furent trouvés les deux cadavres; il semble que l'esclave ait d'abord frappé son maître, puis lui-même. Le souvenir des Gracques demeura officiellement proscrit. Mais la multitude, en dépit de toutes les persécutions de la police, continua à garder un attachement passionné pour leur mémoire et pour les lieux où ils étaient déposés.

Gracchus étant mort sans héritiers, le gouvernement du sénat reprit spontanément sa domination.

La réaction fut exclusivement dirigée contre les personnes; Publius Popillius fut rappelé de l'exil, après que le décret eut

été annulé, 633 (121), et une guerre de poursuites fut dirigée contre les partisans de Gracchus. Mais la réaction ne s'attaqua pas immédiatement aux distributions de grain, à la taxation dans les provinces d'Asie, ou aux dispositions prises par Gracchus pour les jurés et les tribunaux : au contraire, non seulement elle épargna la classe mercantile et le prolétariat de la capitale, mais elle continua à rendre hommage, comme elle l'avait fait pour l'introduction de la loi Livia, à ces puissances, et particulièrement au prolétariat, d'une manière plus positive que ne l'avaient fait les Gracques.

Par contre, rien ne fut attaqué plus vite et plus heureusement que le plus grand de ses desseins, celui d'introduire une égalité légale entre les citoyens romains et l'Italie, et plus tard entre l'Italie et les provinces. Le dessein de relever Carthage fut mis de côté sans difficulté par le parti du gouvernement, quoique les assignations de terres déjà distribuées fussent laissées à ceux qui les avaient reçues.

L'ensemble de la nation était dans un état complet de décadence intellectuelle et morale, mais particulièrement les hautes classes.

Si l'état de la religion ne présentait pas une image fidèle de la dissolution effrayante de cette époque, et si l'histoire extérieure de la période ne montrait pas la bassesse des nobles romains comme un de ses caractères distinctifs, les crimes horribles qui venaient à la lumière, en succession rapide, dans les cercles les plus élevés de Rome, auraient suffi à indiquer leur caractère.

La ruine sociale de l'Italie s'étendait avec une rapidité alarmante; depuis que l'aristocratie s'était donné la permission légale d'exproprier, en les payant, les petits propriétaires, et, dans sa nouvelle arrogance, se permettait fréquemment de les expulser, les fermes disparaissaient comme des gouttes de pluie dans la mer.

Les provinces souffraient encore plus en comparaison. Aux brigands officiels et semi-officiels se joignirent les flibustiers et les pirates, qui pillaient toutes les contrées de la Méditerranée.

Mais nulle part l'impuissance et la perversité de l'administration provinciale des Romains ne se montra dans une si complète nullité que dans les insurrections du prolétariat provincial, qui semblaient avoir repris toute leur vigueur en même temps que la restauration de l'aristocratie.

La guerre contre Jugurtha et la soumission de la Numidie mirent en lumière les vices du gouvernement; il était non seulement notoire, mais, pour ainsi dire, historiquement constaté, que pour les maîtres de Rome tout était vénal, les traités de paix comme le droit d'intercession, le rempart du camp et la vie du soldat : l'Africain n'avait dit que l'exacte vérité, lorsqu'il déclara, en sortant de Rome, que, s'il avait eu assez d'or, il se serait fait fort d'acheter la cité elle-même. L'aristocratie gouvernait aussi exclusivement en 650 (104) qu'en 620 (134), mais les signes d'une catastrophe imminente s'étaient multipliés, et à l'horizon politique, l'épée venait se placer à côté de la couronne.

Page 1