PAR
JÉRÔME CARCOPINO
de l'Académie Française
THEODOR MOMMSEN
oici cinquante-huit ans, en 1902, que Theodor Mommsen obtenait de l'Académie suédoise le premier en date des Prix Nobel de littérature décerné à un auteur de langue allemande. Voici cinquante-six ans déjà que, le Ier novembre 1903, à vingt-neuf jours de son 86me anniversaire, et dans sa villa de Charlottenburg, il fut frappé d'apoplexie sur l'échelle de sa bibliothèque, d'où sa main, soudain glacée, s'apprêtait à tirer le livre que l'insatiable lecteur s'était persuadé d'avoir encore besoin de consulter, comme si la Providence avait voulu foudroyer et consacrer du même coup le Titan de l'histoire romaine.
Toute une congrégation de Bénédictins n'aurait pas suffi à édifier son œuvre
Or, présentement, et chez nous, qui peut se flatter de connaître vraiment Theodor Mommsen? Pourtant, si le génie n'est qu'une longue patience servie par la conjonction des dons de l'esprit les plus extraordinaires et les plus rarement associés, qui, plus que Mommsen, mérite de survivre dans la mémoire des hommes à l'éphémère durée de son long passage parmi les vivants?
D'abord par une œuvre d'un tel poids et d'une telle ampleur qu'il semble que toute une congrégation de Bénédictins n'eût pas dû suffire à l'édifier, d'une telle solidité après un siècle écoulé que des pans entiers en demeurent debout. Ensuite par la puissance d'une nature si diverse en la surabondance de ses richesses que nul n'est jamais sûr de l'avoir à fond pénétrée.
Pour les Allemands, Mommsen n'est pas seulement le grand homme qui a soumis le passé du monde romain à l'hégémonie allemande. Il est aussi l'homme politique, ondoyant et passionné, qui siégea au Reichstag de 1873 à 1882, perdit en 1848 sa chaire de Leipzig (où il ne sera réintégré qu'en 1874) à cause des éclats de voix de son radicalisme, fut condamné à six mois de prison pour la virulence de ses attaques contre Bismarck, et, néanmoins, devait cautionner de son prestige les visées de son persécuteur et, derrière lui, pousser à l'unification allemande par la force de la Prusse. Pour nous autres Français, il est l'adversaire injuste et mordant qui, dans ses lettres de 1870 au Corriere délia Sera, a essayé de convaincre la jeune Italie qu'il était fondé à nous arracher l'Alsace au nom de sa science. Enfin, par-dessus toutes les frontières et pour tous les érudits de la terre, il est le maître incontesté de l'Antiquité, l'incarnation de l'histoire romaine.
C'est surtout à ce Mommsen-là que s'attacheront les pages qui vont suivre : mais il est remarquable que rien dans sa jeunesse, sinon une culture sans frontières, une curiosité universelle et une capacité de labeur quasi surhumaine, ne laissa prévoir ni le champion qu'il deviendra de la démocratie dans l'Allemagne conquérante, ni l'historien que, dans un applaudissement unanime, couronnera l'Académie de Stockholm.
Il est né le 30 novembre 181 7 à Garding, un village du Schleswig alors danois. De 1821 à 1834, son enfance et son adolescence se sont écoulées à Odesloe, un bourg du Holstein également danois à cette époque. C'est dans le Holstein qu'il a poursuivi ses études, de 1834 à 1838, au collège d'Altona, le Christianeum, puis de 1838 à 1843 à l'Université danoise de Kiel; et c'est du Holstein que, sans avoir jamais pris pied auparavant sur une terre spécifiquement allemande, il s'est embarqué à destination de l'Italie avec une bourse de voyage de sa gracieuse majesté le roi de Danemark Christian VIII. En 1836, son loyalisme
de sujet danois était encore si fervent qu'il s'inquiéta avec une douloureuse anxiété des nouvelles alarmantes parvenues de Copenhague sur la santé du vieux roi Frédéric VI et qu'il s'indigna avec colère de l'indifférence ironique avec laquelle les avaient accueillies deux dames de la ville libre de Hambourg assises à la même table que lui chez ses tantes d'Altona. Or, un peu moins de trente ans plus tard, il fera de l'annexion violente des duchés du Schleswig et du Holstcin à la couronne prussienne la plateforme de sa campagne chez les électeurs de Halle. Autre transformation, d'ailleurs liée à la précédente: le futur démocrate « avancé », dont l'agnosticisme revêtira parfois des formes agressives, avait été élevé dans la famille chrétienne et conformiste qu'avait fondée son père, pasteur adjoint, vicaire, si l'on veut, des communautés protestantes de Garding et d'Odesloe; et le premier manuscrit qui soit sorti de sa plume d'enfant est le recueil de prières et de pieuses pensées que, vingt ans plus tard, il demandera à sa fiancée, Mlle Reimer, de jeter au feu. De toute évidence, c'est dans le milieu chauffé à blanc de YAlbertina, la corporation d'étudiants de l'Université de Kiel, qu'il a perdu la foi et qu'il s'est converti à la démocratie. Mais, pour notre surprise, même à Kiel, il n'a pas voulu écouter l'appel de l'Histoire dont l'idéal lui paraissait inaccessible et qu'à son avis seul un dieu qui saurait tout serait capable de réaliser. Inconscient de son véritable destin, il s'est fait inscrire, non à la Faculté de Philologie, où l'histoire était enseignée, mais à celle de Jurisprudence, où il a conquis ses grades, et dans le cadre de laquelle se déroulera toute sa carrière professorale. De même que Pasteur révolutionnera la médecine de son temps sans être médecin, Mommsen a renouvelé l'histoire romaine, sans l'avoir officiellement enseignée nulle part, fidèle à Berlin comme à Leipzig, dans son âge mûr, à la voie juridique où il avait engagé sa jeunesse à Kiel, peut-être parce qu'elle avait paru lui promettre de plus larges débouchés dans l'administration, la magistrature, voire au barreau, plus sûrement parce que, mieux que toute autre, elle pourrait l'acheminer au but vers lequel, à son insu, le poussaient ses instincts d'homme d'action.
« Les nuits que Mommsen a passées à veiller éclairent le labeur de nos jours »
Mais l'esprit souffle où il veut; et les circonstances, favorisant l'essor de ses aptitudes essentielles, allaient tirer de l'apprenti juriste l'historien géant dont la stature nous domine toujours.
La meilleure chance de Mommsen, ce fut, à n'en pas douter, le milieu où il naquit et fut élevé. Il n'y a point connu la gêne, mais la pauvreté, avec la nécessité du travail qu'elle implique, la discipline de soi qu'elle impose, la dignité qu'elle commande, avec les seules distractions, humbles et salubres, qu'elle lui laissait en sa bourgade maritime: la natation, l'aviron, les courses en traîneau et où s'est trempée sa santé de fer. Il y a grandi dans le culte du devoir où vivaient ses parents en leur stricte obéissance aux préceptes de la religion chrétienne; et même quand il aura, pour sa part, cessé de croire, il ne cessera point, pour autant, de pratiquer les vertus viriles qu'inspire l'Évangile: le courage, dont il a fourni maintes preuves physiques ; l'horreur du mensonge, qu'il exprimera trop souvent par une franchise abrupte et sans ménagements, une générosité qui le portera au secours des malheurs immérités, sans toutefois qu'elle l'amène jusqu'à la véritable charité, celle qui pardonne les injures et qui s'étend aux faibles, dont la faiblesse, lâcheté à ses yeux, soulevait sa colère ou excitait son mépris. Si, enfant, il se plaisait, dans le verger d'Odesloe, à capturer les libellules pour le seul plaisir de leur rendre aussitôt la liberté, il n'est que trop vrai que, plus tard, sa parole fut souvent méchante et qu'il n'a pas épargné ses sarcasmes tant à ceux qu'il considérait comme des pleutres qu'aux téméraires qui s'obstinaient à résister à ses raisonnements et dont l'opiniâtreté dans ce qu'il jugeait une erreur commise par imbécillité ou mauvaise foi l'exaspérait. Sans doute tenait-il plus de l'énergie et de la sévérité maternelles que de la douceur de son père; mais à celui-ci, qui fut pour lui, le plus merveilleux des instituteurs, il est redevable d'une formation intellectuelle dont l'étendue, la profondeur et la précocité sont également bouleversantes.
Quand le jeune Theodor Mommsen partit pour le Christianeum d'Altona, il y apportait le bagage dont il avait été lesté à la maison et sous lequel plieraient aujourd'hui les meilleurs de
nos licencies. De son prie, il avilit appris le grec qu'il traduisait avec aisance, le latin qu'il parlait et écrivait couramment, le français et l'anglais, en plus de l'allemand et du danois, bod « bilinguisme » du Holsteih. An reste, les enseignements qu'il avait reçus chez lui n'avaient été ni abstraits, ni desséchants. Us s'étaient développés à un rythme accéléré, mais dans l'atmosphère exaltante d'un humanisme authentique. Le pasteur Jens Mommsen aimait par-dessus tout les poètes, les poètes de langue allemande d'abord, bien entendu, les autres ensuite et sans distinction entre leurs patries d'origine; et il communiquait à son fils ses prédilections, le forçant à rendre en vers allemands, non seulement des odes d'Horace, mais des poèmes de Byron, des scènes de Shakespeare, des ballades de Victor Hugo et jusqu'à des fables de Florian. Il lui a inoculé le vice toujours récompensé qu'est l'amour de la lecture. L'étude devint pour Theodor Mommsen comme une seconde nature : l'étude, encore l'étude, toujours l'étude, telle fut, d'Odesloe à Altona et de Kiel à Leipzig et à Berlin, sa passion dominante et tyrannique, assouvie au prix d'efforts où il puisait joie et fierté, en des veilles qu'avec la vigueur de son tempérament il prolongeait sans la moindre fatigue. A Kiel, on le vit ajouter, comme en se jouant, deux cordes nouvelles à son arc linguistique : le suédois et l'italien; et l'on peut affirmer que, dès lors, il avait assimilé tout ce qu'il y avait de valable dans la production, ancienne et moderne, de l'Occident. Ses camarades philologues s'inclinaient devant le prodigieux savoir de cet étudiant en droit qui les dépassait de cent coudées; et ils se demandaient comment il pouvait trouver le temps, entre ses cours, leurs jeux et leurs beuveries, d'accumuler tant de notions et de références, quand ils finirent par s'aviser du secret que cachait cette incomparable supériorité. Il n'avait guère besoin de sommeil et doublait ses acquisitions de la journée par ses lectures de la nuit. Mommsen, couché le dernier, était toujours le premier levé, suivant une habitude qui a duré autant que lui. La seule fois où je l'ai rencontré ce fut, par hasard, en 1902 ou 1901 dans la rue de Richelieu, entre minuit et une heure du matin; il rentrait, au bras d'une de ses filles, à Y Hôtel Louvois où il avait accoutumé de descendre en ses séjours parisiens, afin de n'avoir que la largeur d'un petit square à traverser, pour accéder, de plain-pied et sans perdre une minute,
aux manuscrits qu'il collationnait assidûment dans notre Bibliothèque nationale. Tant Camille Jullian à Paris qu'à Rome Ettore Pais m'ont révélé sur lui, indépendamment l'un de l'autre, le même savoureux détail: quand ils étaient ses auditeurs à Berlin, il s'intéressait d'autant plus à eux qu'ils étaient étrangers, et il lui arrivait de les convier chez lui à des colloques particuliers, mais c'était toujours à l'aube, ou avant elle: à cinq heures du matin. Vraiment il aurait pu s'approprier le propos qu'Edouard Herriot confia à M. André Billy: «Je dors deux heures par nuit; je lis le reste du temps et je retiens tout ce que je lis. » Ce colosse d'intelligence a bien mérité l'hommage que lui a rendu Harnack : « Les nuits que Mommsen a passées à veiller éclairent le labeur de nos jours. »
La lumière qu'il a répandue sur les siècles révolus, qu'il voulait comprendre et tendait déjà à ressusciter, émane d'un foyer où brillaient des idées géniales et d'où jaillissaient parfois des rayons de poésie. Theodor Mommsen pouvait s'illusionner sur lui-même, et renoncer prématurément à l'histoire: le terrain qu'il avait labouré était trop vaste pour ne point déborder tôt ou tard la spécialité qu'il aurait choisie et il était fatal que son érudition, nourrie de réalités, illuminée de sa réflexion, et sur laquelle se projetaient malgré lui les plus beaux reflets des littératures européennes, aboutît, non seulement aux découvertes de détail qu'on lui verra semer à pleines mains, mais aux puissantes synthèses qui, bientôt propageront sa célébrité.
D'emblée, il creva les plafonds universitaires
Il était doué d'un sens du concret qui ne l'abandonna jamais et plus d'une fois l'orienta, hors des sentiers battus, vers des vérités encore insoupçonnées. En outre, quel que fût le sujet qu'il abordât, il éprouvait, avec les exigences de sa probité scientifique, un tel besoin d'approfondissement qu'il devait constamment reculer, agrandir ses horizons. D'emblée, il a conduit ses premières enquêtes de telle sorte que les plafonds, plus ou moins bas et étroits, sous lesquels les habitudes universitaires les forçaient à cheminer, ne tardèrent pas à être crevés; et son coup d'essai fut un coup de
maître. Pour sa thèse, ses professeurs de Kiel lui avaient demandé,
en 1843, de rédiger les observations que Lui suggérerait la l< < ture de ce qu'ils appelaient la loi sur les scribes et les appariteurs:
Ad legem de scribis et viatoribus animadversiones. Dédaigneux de l'opinion courante, allant droit à l'essentiel d'un texte que l'on connaissait depuis le xvie siècle par la table de bronze où il était inscrit, Mommsen, en quelques pages d'une densité égale à leur désinvolture, établit avec certitude que la prétendue loi ne constituait qu'un fragment du document législatif par lequel, au témoignage de Tacite, le dictateur Sylla, en 81 av. J.-C., avait élevé à vingt le nombre des questeurs. Il prouva de surcroît, contrairement à l'avis des maîtres de l'époque, Zumpt, Orelli, Drumann, que les questeurs entraient en charge, non pas le Ier janvier, comme les autres magistrats, mais le 5 décembre précédent. Enfin, de la formule marginale VIII de XX, c'est-à-dire évidemment, VIII de viginti ( quœstoribus ) , il inféra que la prétendue loi soumise à son examen occupait la huitième et avant-dernière colonne de la loi sur la questure, de laquelle elle dépendait. Devant l'évidence de ces nouveautés, les juges de Mommsen ne pouvaient que s'incliner: malgré la brièveté de son essai et la rudesse de ses réfutations, ils conférèrent à Mommsen son doctorat en droit summa cum laude. Puis comme, en cette même année 1843, et sans y être obligé autrement que par sa conscience de chercheur, il avait étendu ses investigations, des scribes et des appariteurs, à toutes les corporations professionnelles et à tous les collèges des Romains pour en définir la nature — De collegiis et sodaliciis Romanorum — et qu'en appendice de sa dissertation, il s'était attaqué avec bonheur aux problèmes posés par la trouvaille, en 181 6, d'une pierre sur laquelle étaient écrits les statuts du collège funéraire institué en 133 av. J.-C. à Lanuvium par un groupe de dévots de Diane et d'Antinous, il obtint, grâce aux suffrages de ses professeurs de Kiel, la bourse de voyage en Italie qu'il avait sollicitée du roi de Danemark.
Il était naturel et juste qu'après de telles preuves de sa compétence Mommsen pût s'en aller à Naples et à Rome scruter sur place les textes originaux que conservaient les musées et dont il avait dégagé la signification et la portée. Mais, dès son départ, à 26 ans, il avait conçu un tout autre projet, un projet grandiose
qui aurait dû l'effrayer et qui au contraire l'enflammait. Sous l'influence d'un jeune privat-dozent de Kiel, Otto Jahn, dont les convictions mûries avaient confirmé la sienne, il s'était persuadé de la vanité de toute science du droit romain qui ne s'appuierait pas sur les inscriptions où les lois avaient été gravées sur l'ordre de leurs auteurs, et il aspirait à rassembler, non plus seulement les documents juridiques de l'épigraphie romaine, mais toutes les inscriptions latines, celles qu'il collationnerait dans les manuscrits et les anciens ouvrages d'outre-monts, celles que renfermaient les collections de la Péninsule et celles qu'il s'en irait dénicher dans les pays perdus où elles se cachaient encore. Le docteur en droit Theodor Mommsen ne se prenait toujours pas pour le futur historien de la Rome antique. Mais il rêvait déjà d'en devenir l'épigraphiste; et c'est un chemin de Damas qui s'ouvrait devant lui quand il s'embarqua pour l'Italie.
Plus de 200.000 inscriptions collectées de l'Angleterre au Sahara, de l Atlantique à VEuphrate
Il faut le reconnaître : il y avait plusieurs années que l'idée qui maintenant obsédait Mommsen était dans l'air. Notamment, elle était venue à des membres de notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Mais ils n'avaient pu ni arrêter les grandes lignes d'un plan d'exécution, ni jeter les fondements de l'organisation collective qu'il eût requis, ni, surtout, mobiliser les fonds d'une pareille entreprise. En Allemagne, les savants étaient divisés. Les uns eussent désiré un rassemblement logique, d'après le contenu des libellés, les autres préféraient une présentation par périodes successives. Mommsen n'eut garde de s'empêtrer de leurs controverses. Il était instruit par l'exemple d'Auguste Boeckh qui avait réparti les inscriptions grecques d'après les lieux de leurs provenances. Fort de l'assentiment d'Otto Jahn, il avait été ancré dans ce même propos par les encouragements du Comte Borghesi dont l'expérience était alors sans rivale, qui guidait de ses conseils, émis en des lettres privées, tous les érudits d'Europe, et que Mommsen, se proclamant, en une effusion de respectueuse gratitude, le disciple du seul maître qu'il eût jamais eu, s'en était allé, comme
en un pèlerinage auprès d'un oracle, consulter, au printemps de 1845, en sa retraite escarpée de Saint-Marin. Alors, avec la belle audace de la jeunesse, Mommsen décida de passer outre aux tergiversations des savants patentés; et il s'attela sans désemparer à l'immense tâche d'un récolement épigraphique total, effectué dans l'énorme étendue de Yorbis romanus, selon la seule classification que son bon sens eût admise, région par région, localité par localité. C'est seulement quand cet inventaire topographique aurait été dressé qu'il serait loisible à tous, en utilisant les indices détaillés dont il serait assorti, d'en extraire les données et les dates qu'il contiendrait. Sans plus se soucier de l'opposition de Zumpt que si elle n'avait pas existé, sans quémander un concours officiel que forcerait son succès, il rallia à ses vues un éditeur de Leipzig, Wigand, et sur ses presses, en 1852, imprima les deux volumes — fondus ultérieurement dans le tome X du Corpus encore à naître — les inscriptions latines du royaume de Naples. Ce fut partout la révélation instantanée du modèle auquel il importait de se conformer sans tarder davantage. La cause était gagnée, ou plutôt, comme le déclara Moritz-Haupt, ex tenebris lux facta est. Docile à l'exemple de ce franc-tireur, l'Académie de Berlin se résolut enfin à assumer l'honneur de constituer la collection des inscriptions latines et à en confier l'ouvrage à la direction de Mommsen, son initiateur. Celui-ci s'entoura des meilleurs collaborateurs qu'il put choisir, leur distribua les circonscriptions où, empruntant sa méthode, ils recueilleraient à l'envi l'innombrable documentation souhaitée, et, sans heurts comme sans faiblesse, il sut discipliner ce travail d'équipe avec une habileté à laquelle, le Ier novembre 1903, dans la lettre de condoléances qu'il adressa à Madame Mommsen, Guillaume II a rendu une justice d'autant plus empressée que l'éloge pouvait sournoisement restreindre, dans l'œuvre commune, la part d'un lion dont le régime impérial avait, à plusieurs reprises, senti les griffes . A lui-même, Mommsen s'était attribué l'Apulie, la Cisalpine et les provinces orientales, et, consentant aux partisans d'un ordre chronologique la seule concession que logiquement il pouvait leur accorder, il entreprit, de surcroît, la coordination, quelle qu'en pût être l'origine, de toutes les inscriptions antérieures à la mort de César. En 1863, parut ce recueil sous sa responsabilité et sa signature : c'est le tome Ier
de ce qui allait devenir le Corpus Inscriptionum latinarum. Les autres, à l'admiration générale, suivirent à intervalles plus ou moins rapprochés. Un seul, le tome XVI et dernier parut après la mort de Mommsen. Les quinze autres, dont la plupart se composent de plusieurs volumes in-folio, se sont succédé sans répit sous son impulsion. Ils nous offrent plus de 200.000 inscriptions qui collectées de l'Angleterre au Sahara et de l'Atlantique à l'Euphrate, sont, l'une après l'autre, reproduites en lettres capitales, restituées et développées en lettres minuscules, précédées de leur bibliographie, et nanties en latin des explications qu'appelaient les plus importantes d'entre elles. En outre, et comme Mommsen l'avait prévu, l'accélération de l'exploration scientifique dans toutes les parties de l'ancien monde romain a provoqué, pour nombre de ces tomes imposants, la publication de suppléments dont l'épaisseur égale parfois celle de leurs volumes proprement dits: c'est le cas, notamment, pour ceux de la ville de Rome (tome VI), de l'Afrique du Nord (tome VIII), de Pompéi (tome IV), et pour celui de la banlieue de Rome (tome XIV), qu'après la mort de Hermann Dessau, élève préféré de Mommsen, son disciple, M. Lothar Wickert, a enrichi des trouvailles postérieures à 1887 et singulièrement de celles que nous devons à la reprise et au quasi-achèvement des fouilles d'Ostie. Sans doute, dans les pays d'Occident les plus favorisés, on a, marchant sur les traces de Mommsen, pris l'initiative d'éditer des recueils épigraphiques régionaux: en Italie, ceux auxquels a travaillé M. Degrassi, en France ceux qu'élabora pour l'Algérie feu Stéphane Gsell dont l'effort sera continué par MM. Zeiller et Pflaum, et M. Alfred Merlin pour la Tunisie. Mais personne, nulle part, ne s'avisera de marchander à l'Académie de Berlin la gloire que lui procura Mommsen, en dotant, sous ses auspices, la science de l'antiquité du formidable instrument de travail qui lui est aussi indispensable, aujourd'hui, qu'il lui sera, demain, impossible de le remplacer. Mommsen, n'eût-il attaché son nom qu'au Corpus Inscriptionum latinarum, aurait été assuré de l'immortalité. Mais, si gigantesque que l'œuvre nous apparaisse, l'activité dévorante de Mommsen ne s'en est point contentée. On eût dit, au contraire, qu'elle en était aiguillonnée : à mesure qu'il l'accomplissait, il apercevait de nouveaux champs d'étude et il a littéralement stupéfié ses contem-
porains par le prodige incessant d'une intarissable- production.
A l'imitation de son « maître » Borghesi, qui s'était initie au formulaire de la titulature des Césars en manipulant, tout enfant, les pièces du médaillier de son père, Mommscn, constamment attentif aux vicissitudes de l'économie antique et à leurs répercussions sur les législations contemporaines, se plongea dans l'étude de la numismatique. De là sortit, en 1860, son Histoire de la Monnaie romaine. Jusqu'à la génération présente, où Mattingly, Sydenham et Grant, en Angleterre, Giesecke et Strack, en Allemagne ont renouvelé la matière, le livre de Mommsen a joui d'une telle autorité que, chez nous, le duc de Blacas ne dédaigna pas de le traduire en trois volumes, échelonnés de 1865 à 1875.
Autre avatar: dans la revision à laquelle Mommsen avait procédé des inscriptions sur bronze du Musée de Naples, il était tombé sur une table dont le texte n'avait pas été rédigé en latin, mais en osque. Pour ne point commettre de bévues dans sa lecture, ni de contresens dans son interprétation, il estima qu'il devait confronter entre eux le parler latin et les parlers non-latins jadis en usage dans la Péninsule. D'où en 1850, son livre de pur philologue, Die unteritalischen Dialekte - Les dialectes de l'Italie méridionale, qui, s'il est présentement dépassé par les progrès de la linguistique, auxquels Conway en Angleterre et Devoto en Italie ont singulièrement contribué, n'en a pas moins rendu, à son heure, les plus grands services à la compréhension d'un sujet difficile que Mommsen garde le mérite d'avoir voulu défricher.
Rien de ce qui était romain ne lui était plus étranger
Ce n'est pas tout : comme éditeur du Corpus, il était à l'affût de toutes les nouveautés épigraphiques. Peu lui importait le pays où elles lui étaient signalées, que ce fût en Italie, en Afrique ou en Orient. Il jugeait qu'il avait des droits sur toutes. Quand il ne pouvait aller les voir, il en réclamait les copies, les photos et les estampages, et il s'employait aussitôt à en déterminer la teneur, à en dissiper les obscurités, à en proposer une « édition » et une exégèse qui, insérées en un décisif mémoire, étaient aussitôt acceptées, les yeux fermés. Ce fut le cas de l'édit impérial relatif
à l'emploi du nouvel aqueduc de Venafrum, qui, Ton ne sait par quel hasard, avait été encastré dans un mur de Venafro, sans que personne l'y eût encore remarqué: Mommsen, au cours de sa quête, eut la chance de l'y apercevoir en 1846. Il le déchiffra, l'interpréta, et le rapporta à la chancellerie d'Auguste, entre les années 14 et 11 av. J.-C. En 1851, les Espagnols avaient décelé des fragments du statut que Vespasien avait concédé aux colonies latines de Salpensa et de Malaga. Dès 1855, Mommsen avait réussi à les mettre en place, et à les nantir d'un commentaire dont ses successeurs n'auront plus qu'à s'assimiler la substance. En 1869, fut exhumé, dans le Trentin, un rescrit de l'empereur Claude, dont séance tenante, Mommsen, dans Y Hermès, définit la destination et fixa la date, 46 de notre ère. En 1880, fut découverte à Sonk-el- Khmis, en Tunisie, la pétition adressée à Commode par des paysans, colons de ses terres, qu'avait indignement pressurés et molestés son procurateur. Aussitôt Mommsen d'en analyser le contenu, un an avant que Cagnat et Fernique ne l'éditent dans la Revue Archéologique, six ans avant que Fustel n'ait cerné d'un trait définitif les conditions d'existence des pétitionnaires. L'année de sa mort, en 1903, il veillait encore au grain épigraphique dont ses réserves étaient remplies, et il reconstituait, avec une infaillible sûreté, les dispositions par lesquelles Jules César avait réglé la vie municipale de la colonie romaine d'Urso (aujourd'hui Osuna, en Andalousie). Au surplus, Mommsen s'évadait de l'épigraphie, toutes les fois que, d'abord piquée par elle, sa curiosité était tentée par ailleurs. Rien de ce qui était romain ne lui était plus étranger. Il suffisait que devant lui une question se posât, un obstacle surgît dans les domaines dont il était considéré comme le seigneur et maître pour qu'il s'efforçât de la résoudre et de le surmonter. Ses élèves ont réuni en huit volumes de Gesammelte Schriften les quelque deux cents dissertations spéciales, écrites la plupart en allemand, plusieurs en latin et une en français, qu'il avait dispersées à tous les vents de son inspiration. Aucune n'est négligeable. Certaines d'entre elles, par exemple sur le recrutement de l'armée permanente des Césars, ou sur la convergence, sur les fonds de terre, des intérêts des grands propriétaires avec ceux des petits fermiers, si elles sont susceptibles d'être ici et là remaniées, ont posé des assises et des principes inébranlables. Il convient d'y regarder à
deux fois avant d'en remettre en cause les conclusions. En 1^24. Fabritius, à l'avis de qui j'eus le tort de me ranger, avait essayé de remonter à 109 av.J-.C. une certaine loi Mamilia que Mommsen avait, en l'une d'elles, attribuée au temps où commandait César. Mal lui en prit comme à moi-même: en 1939, M. Piganiol a prouvé par des recoupements irréfutables que c'est Mommsen qui avait raison, et M. Le Gall, achevant la déroute de ses imprudents contradicteurs, a été assez heureux pour placer entre 47 et 45 av. J.-C. cette tentative césarienne de réforme agraire.
Dans ses Gesammelte Schriften, trésor inépuisable d'une science multiforme et polyvalente, ses écrits juridiques tiennent la première place et la plus considérable. Mommsen eût félicité ses disciples de leur avoir donné cette priorité: il avait rempli trop scrupuleusement ses fonctions de professeur de droit pour souffrir qu'on lui reprochât d'avoir oublié les devoirs qui y étaient attachés. Aussi n'y a-t-il pas lieu d'être surpris si, à tous les fardeaux que supportaient sans fléchir ses épaules héroïques, il a surimposé celui d'une impeccable édition du Corpus Iuris civilis. Il abandonna à Krùger le Code Justinien; à Schoell, puis, après le décès de celui-ci, à Kroll, les Novelles; et il prit pour lui la part la plus lourde : les Institutiones et le Digeste de Justinien. Or, pas plus qu'on n'osera refaire son Corpus Inscriptionum latinarum, on ne se risquera à recommencer son Corpus Iuris civilis. Cette publication magistrale en est aujourd'hui, si je ne me trompe, à sa huitième réimpression. Elle fournit leur provende à des milliers d'étudiants épars sur la planète et à leurs maîtres de quoi alimenter à l'infini leurs subtiles discussions.
Enfin, après s'être mis en règle avec ses obligations universitaires, Mommsen, entraîné, j'imagine, par l'ardeur de son patriotisme, eut belle à convaincre la commission des Monumenta Germaniœ qu'il lui convenait d'annexer à cette collection de textes du Moyen Âge une série supplémentaire, celle des Monumenta Germaniœ antiquissima. Comprenant des ouvrages remontant à l'époque où l'Empire des Césars agonisait sous les coups des invasions, elle jetterait une passerelle entre lui et le Saint Empire germanique dont elle légitimerait, par là même, les prétentions à l'héritage de la Rome antique. Il répartit entre Droysen, Birt, Krusch, Seeck et autres le plus grand nombre des auteurs sur
lesquels il avait jeté son dévolu : Ausone, Claudien, Fortunat, Saint Avit et jusqu'à Corippus, le poète de l'africaine Johannide. Lui-même, bien entendu, ne s'était pas ménagé, avec les trois volumes des Chronica Minora, les Getica de Jordanes, les Varia de Cassiodore, et, pour finir, le Liber Pontificalis, cet historique, tenu à jour par les soins de la chancellerie pontificale, des premiers temps du siège apostolique.
Certes, si, à la fin de sa vie, d'aucuns avaient demandé à Mommsen s'il avait tout lu des écrits provenant de l'antiquité romaine ou la concernant, il aurait pu, sans mentir, répondre par l'affirmative. Tous les fils à l'aide desquels un historien peut composer sa toile, il les avait, les uns après les autres, saisis et disposés sur son métier. Mieux que personne au monde, il se trouvait à même d'en tisser, pour son compte, une trame indéchirable. Des codes aux inscriptions, des papyri à la littérature de la latinité, il avait tout embrassé, scruté, compris. Il eût été contre nature qu'après tant de jours et d'années d'analyses, il persistât à écarter de lui les heures de synthèse; et finalement elles ont sonné pour lui et avec quel retentissement!
Un effrayant savoir et une géniale personnalité
Mommsen, en effet, nous a laissé deux grands livres auxquels il a imprimé le double sceau de son effrayant savoir et sa géniale personnalité. L'un est son Droit public qui alimente les enseignements relatifs à la constitution du gouvernement romain dans tous les milieux où ils sont dispensés. L'autre est son Histoire romaine y de réputation mondiale et presque populaire. Le moment est venu de s'interroger sur ces deux œuvres maîtresses, dont la première s'étale sur neuf volumes de sa version française, et l'autre sur onze, d'examiner pourquoi elles firent époque, d'en supputer les mérites, et, finalement, d'en soupeser les chances de durée.
Celles du Droit public me paraissent infinies. Commencé en 1876, terminé avec le Droit pénal qui en avait été originellement disjoint, il est le fruit de la maturité de Mommsen, le livre où il a pu exploiter tous les filons que, juriste et historien, il n'avait
cesse d'approfondir. Si jamais l'on s'en détourne, c'est que la substance en aura passé dans les ouvrages de ses héritiers et successeurs. Directement, ou par personnes interposées, il a été et sera le compagnon obligé de quiconque s'intéresse aux institutions de l'ancienne Rome. Nos meilleurs romanistes, Paul- Frédéric Girard et le Doyen Duqucsne, ont eu à cœur d'en traduire toutes les pages. Il est le substrat de toutes les tentatives ultérieures, et ce n'est assurément faire injure ni à la mémoire de Bouché-Leclercq, ni à celle du Belge Willems, que de prétendre que, sans ce monument de base, ils n'auraient pu mener à bien leurs propres entreprises. Ils en ont condensé la matière, simplifié, en l'adoptant, la doctrine et, quand ils s'en écartent ici et là, c'est toujours sur son fonds qu'ils ont labouré; même pour le corriger, ils se servent des arguments dont Mommsen les a approvisionnés, avec la certitude de s'être approprié l'intégralité des matériaux utilisables, comme d'avoir tiré de chacune des idées qu'ils suggèrent toutes ses conséquences. Sans doute on aurait pu rêver d'une composition moins statique, où l'évolution politique et sociale se fût déroulée, comme un beau film, d'époque en époque. Mais Mommsen nous a confessé, devant un sujet aussi complexe, portant sur un aussi grand nombre de siècles, le sentiment qu'il a éprouvé d'une sorte d'impuissance, même après avoir pris la précaution de l'ordonner fragmentairement, institution par institution. Qui le blâmerait, quand on veut obéir aux exigences d'une science qui ne se paye pas de mots, de s'être souvenu que qui trop embrasse mal étreint, et, partant, d'avoir délibérément renoncé à des développements chronologiques dont l'harmonie superficielle ou factice aurait trahi la réalité? Au surplus, il s'est justifié dans sa Préface, lorsqu'il affirme que, décrivant chaque institution, apparemment isolée de son contexte, dans ses particularités, il n'a point pour autant perdu de vue les rapports qu'elle soutenait avec la structure de la société romaine considérée dans la cohésion d'ensemble de ses organes. Démontant indépendamment les uns des autres les principaux rouages de la machine constitutionnelle, les diverses magistratures, le « principat » qui les a coiffées, le Sénat et les comices, il n'a pas manqué de signaler les liaisons et les interférences de ces diverses parties, et son tableau semble si adéquat et ressemblant qu'on n'imagine
pas qu'il puisse être peint avec des traits et des couleurs qui en diffèrent. Au point que souvent l'étudiant qui a ouvert un chapitre de son livre a l'impression d'avoir déjà lu ailleurs la page qu'il vient de tourner. C'est que les conceptions du Droit public se sont insensiblement répandues dans la conscience commune, et que les raisons comme les faits qui les fondent sont déjà entrés dans l'anonymat des vérités passe-partout. Si on les repousse, c'est d'ordinaire en s'appuyant sur elles. Il m'est arrivé à moi-même de rectifier l'une d'entre elles quand j'ai abaissé de 43 à 42 ans l'âge légal auquel Mommsen avait subordonné, pour le dernier siècle de la République, l'entrée en charge du consulat, mais en maintenant le minimum qu'il avait auparavant chiffré pour la questure; et c'est en partant de ses prémisses et en utilisant ses références que j'ai eu l'air de lui fausser compagnie. Souvent on lui a reproché d'avoir déplacé les perspectives de l'histoire par sa fameuse théorie de la dyarchie, c'est-à-dire du partage de l'autorité dans l'Empire entre l'Empereur et le Sénat. A tort, selon moi; car, ayant à tracer le cadre juridique du régime d'Auguste, il est normal que Mommsen nous en ait offert l'image que son fondateur en avait proposée à ses sujets, pour leur masquer l'énormité des pouvoirs que s'arrogea sa monarchie, par la concentration entre ses mains de Yimperium proconsulaire et de la puissance tribuni tienne ; et quand toutes les spéculations qui se sont manifestées en ces derniers temps sur Auguste disciple de Cicéron et même de Caton, ou sur la notion déformée de Yauctoritas, sur laquelle aurait reposé sa suzeraineté, auront passé de mode, c'est à l'essentiel du Droit public de Mommsen qu'il faudra revenir pour atteindre à l'essence du principaux pour en discerner le despotisme soigneusement drapé dans les fictions légales de la dyarchie. En vérité, le Droit public de Mommsen a représenté, pour l'intelligence du passé romain, une acquisition inestimable, l'acquisition pour toujours dont parle Thucydide.
J'avoue que je ne saurais en dire autant de Y Histoire romaine qui, parue en 1853, a été écrite de primesaut et, pour ainsi parler, à bride abattue avec un enthousiasme juvénile par un auteur qui allait avoir 36 ans. Les défauts qui l'entachent, évitables ou non, sautent aux yeux. D'abord, si, en quelques passages, Mommsen a consenti à défendre sa pensée par une note plus ou moins dense,
s'il a, pour mieux asseoir son opinion, accroché à tel ou tel chapitre, soit le texte ancien malaisément accessible sur lequel repose sa narration, celui de Granius Lucinianus, par exemple, soit une dissertation — sur le passage des Alpes par Hannibal, ou sur la notion de clientèle — où s'alignent les arguments dont son exposé n'avait retenu que les conséquences, il s'est d'ordinaire dispensé de citer ses sources, ce qui nous contraint à le croire sur parole. Ensuite le livre est incomplet. Tandis que le tome Ier commence, ainsi qu'il se devait, aux origines italiques, le tome III ne s'avance même pas jusqu'à la fin de la République et s'arrête, en 46 av. J.-C, à la victoire remportée par César sur les armées du Sénat en Afrique et sur le suicide de Caton à Utique. Le tome IV où auraient dû se succéder les vicissitudes de la Rome impériale n'a jamais vu le jour, et Mommsen, probablement, n'en a pas tracé la première ligne. Enfin le tome V, publié en 1885, trente-deux ans après les autres, ne consiste pas en un historique: c'est la description de l'Empire, menée province par province. Visiblement, Mommsen fut ici conséquent avec lui-même. De même que, dans son intention, les trois premiers tomes ne devaient pas former une histoire de Rome, mais bien une histoire de l'Italie progressivement englobée dans la cité romaine, de même il a voulu que le Vme et dernier tome, au lieu de confiner l'histoire de l'Empire sur le Palatin, où se nouaient les intrigues de cour, s'animât de l'activité des populations, dans l'étendue démesurée des territoires disparates dont la paix romaine cimentait l'unité. Mais cette logique n'empêche pas que le livre manque de la cohérence propre aux chefs-d'œuvre et que, si grandiose que l'on veuille juger l'édifice, il pâtit de l'imperfection des ouvrages inachevés et boiteux.
Enfin, et c'est la plus grande critique sous laquelle succombe Y Histoire romaine, elle est au fond, partiellement démodée. Si l'on tient compte de son âge — elle est, aujourd'hui, plus que centenaire —, ce qui est surprenant, c'est qu'elle ne le soit pas davantage, alors que l'extension des fouilles, l'apparition de nouveaux monuments, la multiplication des inscriptions inédites, l'abondance des récentes récoltes papyrologiques ont étayé l'infirmité des diadoques de Mommsen, soudain rendus capables de le reprendre et d'aller plus loin que lui. Bien entendu, ses
chapitres sur les origines ne peuvent plus être « au courant », puisque c'est à peine si, avant de mourir, il a eu le temps d'être informé des coups de sonde jetés par Boni dans le sous-sol du Forum et d'entrevoir le lapis niger déblayé dans l' avant-dernière année du XIXme siècle. D'autre part, il n'est pas niable que nombre de ses points de vue ont été modifiés par la progression de la recherche. S'il avait bénéficié du labeur de son élève Jullian, il n'aurait pas déclaré avec autant d'assurance que, pour les Gaulois, l'agriculture, où, de fait, ils s'étaient placés à la pointe des innovations fécondes, « n'avait offert aucun attrait ». S'il avait eu, comme moi, le loisir de restituer l'oraison funèbre, par Laelius, de Scipion Emilien, il n'eût pas tranché présomptueusement que le fils de Paul- Emile, adopté par les Scipions, « était, cela n'est pas douteux, mort victime d'un assassinat dans la plénitude de sa robuste santé ». S'il avait interrogé Appien, dans l'original grec, et non dans la traduction latine de Schweighàuser, il ne m'aurait pas laissé la joie de reconstituer, grâce à l'alternance, année par année, des triumvirs préposés à l'application de la loi agraire, le processus de détérioration, au bout duquel la réforme des Gracques a périclité et le plus grand des deux réformateurs a été sauvagement assassiné. S'il avait pu soumettre à son examen mon Sylla et les remarquables mémoires d'Andréas Alfôldi, il aurait brossé du monarque manqué un portrait plus consistant et véridique. S'il avait profité de la pénétration d'Eduard Meyer, il eût démêlé l'écheveau des conspirations de Catilina et il eût apporté à la figure de son héros, Jules César, qui, dictateur à Rome, rêva d'être roi dans l'Empire, des retouches aussi décisives qu'obligatoires.
Mommsen a violemment réagi contre la monotonie et l'étroitesse d'une certaine Histoire
Or, nonobstant lacunes et défauts, V Histoire romaine a, tout de suite, suscité une flambée de succès qui n'est pas près de s'éteindre. Dès novembre 1856, il fallut procéder à un second tirage, et, en 1861, à une troisième édition, que suivirent plusieurs autres. En France, elle fut accueillie avec tant de faveur que deux traductions
en furent concurremment publiées: l'une, chez Flammarion, par de Guérie, l'autre, chez Hcrold, par un président de chambre à la Cour d'Appel de Paris, G. Alexandre. Cependant il n'existait alors, pour les livres, d'autres formes de publicité que leur valeur intrinsèque et la réclame que, de bouche à oreille diffusaient leurs lecteurs. La vogue persistante de Y Histoire romaine tient forcément aux qualités qui la distinguèrent sur-le-champ et qui ne se sont pas flétries par la suite.
Immédiatement, il fut manifeste qu'elle sortait de l'ornière biographique où elle avait risqué, dix ans auparavant, de s'enliser avec Drumann, et que, si dramatique qu'y courût, sous la plume alerte de l'historien, le récit des grandes campagnes militaires, soit dans la guerre d'Hannibal, soit dans les expéditions lointaines qui ensanglantèrent le dernier siècle de la République, Mommsen y avait énergiquement réagi contre la monotonie et l'étroitesse de « P histoire-bataille »; qu'il y avait voulu jalonner les étapes de la civilisation, au sein d'une société perfectible en la hiérarchie mouvante de ses classes, et parcourir, en la diversité de ses secteurs, une économie dont la prospérité, accrue par l'extension des conquêtes, a favorisé l'épanouissement des lettres et des arts. Il n'est pas équitable, en effet, de l'accuser, avec Jullian, de n'avoir prêté qu'une médiocre attention à la géographie et d'en avoir négligé les leçons. Bien au contraire, il s'est toujours soucié de la nature des terrains et des ressources du sol. Notamment, à mon avis, il a eu raison, contre Fus tel, de juxtaposer aux heredia individuels de deux jugères (50 ares) de la période royale, notoirement insuffisants pour nourrir une famille, une répartition collective, gens par gens, de lots beaucoup plus considérables. Seulement, il est vrai qu'il eût fortifié sa position, s'il avait fait état des enquêtes de La Blanchère et admis, après lui, que, convenablement drainée par les cuniculi étrusques, la campagne romaine avait commencé par être, non le désert en laquelle l'ont transformée les latifundia des époques ultérieures, mais la plaine à blé qu'elle est en train de redevenir et dont les moissons ont dû seconder jadis l'ascension politique d'un peuple assuré par elle de sa subsistance et de son autonomie. Pareillement, on saura gré à Mommsen d'avoir insisté sur les avantages que la Rome primitive a retirés du voisinage du Tibre dont le cours véhiculait ses échanges commerciaux; mais
là encore on regrettera qu'il se soit en quelque sorte arrêté à mi-chemin dans l'heureuse voie qu'il a frayée et que, moins clairvoyant que Victor Bérard, il n'ait pas su nous montrer la prédestination à la suprématie italique de la ville des sept collines, maîtresse à la fois, par sa situation topographique, et d'un pont sur le Tibre à proximité de la mer, et des passages terrestres qui, soit entre la Méditerranée et les monts Albains, soit entre les monts Albains et la chaîne apennine, commandaient l'accès au Midi de la Péninsule. En revanche, on ne saurait trop louer l'originalité de ses considérations sur l'essor culturel de la cité romaine. Tandis que ses pages sur les arts plastiques sont un peu courtes et discutables, et que, par exemple, tout en ressentant intensément la beauté de la louve capitoline, il commet l'anachronisme de la rajeunir d'un siècle et demi, les chapitres qu'il a consacrés à la littérature latine n'ont rien perdu de leur savoureuse finesse, lorsqu'il a défini les Commentaires de César, « avec leur sérénité allègre et leur charmante simplicité, une œuvre unique dans la littérature comme César est un homme unique dans l'histoire » ; ou encore lorsque, anticipant sur Antoine Meillet, il a proclamé en Cicéron, dont c'est la vraie gloire, « le créateur de la prose latine classique » ; ou enfin, lorsqu'il nous a dépeint en Lucilius « un bourgeois latin, indépendant au milieu des crises et des coteries, semblable à Béranger comme poète et comme homme politique ».
Des illuminations fulgurantes dans ses associations d'idées
Ce n'est pas tout. Conjuguée avec son goût et son expérience de l'action, l'incroyable culture générale, dont il avait hérité de son père, le pasteur humaniste, les éléments primordiaux, a permis à Mommsen de souvent éclairer les choses et les gens du passé par des analogies empruntées à des temps plus voisins de nous. Sans doute certains de ses rapprochements pèchent par une sorte de paradoxale outrance. Il était, de sa part, excessif de comparer Cicéron à un feuilletoniste, d'assimiler Pompée à un sous-officier, d'identifier Caton avec le Don Quichotte dont Marcus Favonius aurait été le Sancho Pança; et sa verve ou son humeur ont
dépassé le but, qu'il a manqué, dans le passage OÙ \r.s flottements de son jugement l'ont amené, à vingt el trente lignes de distant e,
à désigner simultanément en Sylla un autre Gromwell, un émule de Washington, une réplique de Don Juan. Mais par ailleurs, que d'illuminations fulgurantes dans l'imprévu de ses associations d'idées! Pour crever d'une chiquenaude le gonflement ridicule d'un Pyrrhus dilaté aux dimensions d'un Alexandre le Grand, il lui suffit de remarquer que « le roi d'Epire était à la Macédoine ce que le duc de Hesse est à la Prusse ». Pour excuser Hannibal d'avoir attaqué Rome par une invasion continentale, il explique comment le Carthaginois comptait sur les Ligures et les Gaulois pour en obtenir « les avantages que les Polonais assurèrent à Napoléon contre les Russes ». Pour souligner la minutieuse rigueur des tabous qui ligotaient le flamine de Jupiter, il indique qu'ils n'auraient pas été déplacés dans le Talmud. Pour masquer la distance qu'il y a entre les chefs-d'œuvre de la Grèce et les œuvres des Romains, il estime que celles-ci auprès de ceux-là lui produisent « l'effet d'une orangerie d'Allemagne comparée à une forêt d'orangers en Sicile ». Enfin, il lui arrive de se détendre par un à peu près qui l'amuse; et quand, déplorant la décadence des mœurs romaines, il note que les intrigues galantes avec les femmes mariées finissaient par moins attirer une jeunesse dépravée que la séduction d'une Vestale, il ne peut s'empêcher de songer aux amourettes de nonnes dans le Décaméron. Le trait est inattendu et spirituel. Il est à peine forcé.
Toutefois ce serait rapetisser Y Histoire romaine que de croire qu'elle se borne à piquer notre curiosité. Le fait est que, non seulement, elle la satisfait pleinement dans les questions qui la captivent et que, de surcroît, elle nous astreint à méditer sur elles avec le philosophe, j'allais dire le sociologue avant la lettre que fut Mommsen. Écoutons-le nous apprendre : « Ce qui est conquis par la guerre peut être repris par la guerre. Mais il n'en va pas de même des conquêtes de la charrue », qui sont irréversibles. Réfléchissons, avec l'inquiétude où il les a écrites, sur les lignes, où, s'étant émerveillé de « l'éclatante civilisation » que bâtirent les nations méditerranéennes de l'Antiquité, il constate que « leur force créatrice s'est épuisée », et que de nouveaux peuples « qui avaient battu les frontières de la civilisation comme la mer
bat ses rivages sans la pénétrer » en ont transféré le foyer de la Méditerranée à l'Océan, en attendant les nouveaux venus qui procéderont à d'autres transpositions. En mainte occasion, la puissance de sa réflexion a sondé jusqu'à l'éclaircir le mystère des situations les plus complexes. Ainsi, les félicitations de la foule à Varron, le déplorable vaincu de la bataille de Cannes, il ne les interprète pas « comme une vaine jactance pour pallier la misère des temps », mais comme le signe avant-coureur d'une union sacrée indispensable. Avant Maurice Holleaux, il a innocenté le Sénat du IIIme siècle avant notre ère de l'impérialisme qu'on lui attribue d'ordinaire, puisque, aussi bien, « toutes les guerres qu'il a déclarées avaient été nécessitées par la violation flagrante des traités existants » et qu'il y est entré sans préparation. Avant Franz Cumont et ceux qui, comme moi, ou Pierre Boyancé, ont mis leurs pas dans les siens, il a dévoilé, « les affinités électives » qui existaient entre la piété romaine et cette « philosophie naturelle du pythagorisme » dont l'exégèse symbolique des vieux mythes « a, plus que toute autre cause, provoqué la désagrégation de la religion nationale ». Il n'est pas jusqu'à la sensationnelle trouvaille, par M. René Joffroy, du trésor de la tombe de Vix, que sa divination n'ait, en quelque sorte, pressentie, puisqu'il aura été le premier à signaler que « les Celtes de Bretagne allaient chercher l'étain de Cornouailles qui était ensuite transporté par voie terrestre ou fluviale à Marseille ». L5 Histoire romaine, assurément, retarde en certains endroits. Mais, sur tant d'autres, elle marque une telle avance sur son temps qu'un savant ne saurait se dispenser de la consulter encore.
Sa prose est animée et vibrante, jamais prosaïque
Or, dans le même temps, Y Histoire romaine continue d'exercer son emprise sur les gens cultivés qui ne sont pas des spécialistes.
C'est, en premier lieu, que cette prose est empreinte du cachet d'un style personnel. Elle est quelque peu heurtée, mais animée et vibrante; et elle n'est jamais prosaïque. Elle émane du professeur fervent de poésie, qui, l'année de son doctorat, avait publié, en collaboration avec son frère Tycho et son camarade
Storm, le Livre des chants de trois amis, et qui, tout au long de Ba vie, n'a cesse de composer des vers. Mommsen a trouvé moyen d'en insérer dans son Histoire romaine; et c'est en vers allemands qu'il y a transposé le fameux éloge de la vertu par le poète satirique Lucilius. Partout, il y a prodigué les images et les métaphores. Lorsqu'il enregistre la faillite de Sylla, il en rend compte parce que la constitution du dictateur « n'avait été qu'une digue de détresse jetée au milieu des brisants ». Quand il expose la réforme militaire de Marius, qui, au vrai, contenait en germe la future monarchie, et qu'il rappelle que Marius a doté ses légions d'un unique emblème, l'aigle, le souvenir de la légende primitive lui revient en mémoire et il évoque le jour où les douze aigles tournoyant autour du Palatin de Romulus et Remus y ont implanté la royauté et il conclut par cette étonnante prévision: l'aigle de Marius annonçait l'Empire et les Césars.
Mais ce qui dans Y Histoire romaine conquiert le lecteur moyen c'est qu'elle n'est nulle part indifférente. Il y cherche l'historien; il y trouve l'homme qui s'y est jeté tout entier, avec ses engouements et ses colères, son exaltation du patriotisme et du courage, son amour intransigeant de la justice. Il vitupère les hésitants comme Pompée, les poltrons comme Cicéron. Son austérité est révoltée par la lubricité des mima telles que Cythéris et toutes ces «prime donne, qui de quelque nom qu'elles s'affublent, salissent à chaque page le livre de l'histoire ». Comme il a hâte de se retourner vers les exemples de virtù dont sont remplies les Annales antiques! Il porte aux nues les patriotes intraitables, Hannibal le Carthaginois et le Romain Appius Claudius Caecus qui, en 296 av. J.-C, a inventé, en plein Sénat, l'héroïque formule qui préfigure celle du Comité de Salut Public au cours de la Révolution française : « La République ne traite pas tant qu'il reste un étranger en armes sur son territoire ». Il s'incline et s'émeut devant la grandeur d'âme, même et surtout si elle n'a pas été récompensée par le destin : celle de Caton, dont le suicide5 à Utique, atteste que « la beauté de la nature humaine réside, non dans la prudence, mais dans l'honneur » ; celle de la peuplade des Venètes qui « par son intelligence, son patriotisme et sa douloureuse destinée mérite plus qu'une autre parmi les Gaulois l'admiration et la sympathie»; celle de Vercingétorix, dont
l'iniquité du sort l'a remué au point qu'il nous avoue : « Homme ou historien, je ne puis me séparer de cette noble figure du roi Arverne ».
Ces derniers témoignages nous interdisent d'incriminer la gallophobie dont on inculpe d'ordinaire Mommsen. Certes il semble avoir affaibli sa louange du chef en qui s'incarna la résistance gauloise, par sa remarque, apparemment restrictive, que « le plus grand homme de la Gaule indépendante ne fut qu'un preux ». Seulement à la replacer dans la page où elle s'énonce, cette prétendue réserve est plutôt destinée à rehausser les vertus de bravoure et d'abnégation reconnues à Vercingétorix plutôt qu'à rabaisser une habileté stratégique dont personne ne songe à lui faire honneur ou un sens politique dont il faut bien convenir qu'il n'était pas plus doué que ses compatriotes de son temps; et la preuve de la bonne foi de Mommsen et de son impartialité, c'est que, obéissant à son devoir d'historien, il s'est montré beaucoup plus dur pour les Germains que pour les Celtes. Il repousse avec sa fougue accoutumée l'idée que « César ait conquis la Gaule en homme de parti», puisque c'était pour Rome, affirme-t-il, « une nécessité de marcher sans délai au-delà des Alpes pour prendre les devants sur l'invasion germanique » ; et, faisant taire le chauvinisme qu'on lui impute, il lance cette interrogation que n'aurait pas désavouée Jullian : « Arioviste vainqueur, je me demande ce que serait notre civilisation. »
// a sacrifié son amour-propre à la science française
Sans doute c'est un ennemi qui parlait quand, en août 1870, il a réclamé l'Alsace pour la Prusse en des termes cruellement blessants pour des cœurs français et Fustel lui a rétorqué ses prétentions par une démonstration irrésistible et prophétique, au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, sur lequel repose le principe moderne de l'autodétermination. Mais alors la France et la Prusse étaient en guerre et leurs meilleurs savants ne pouvaient disputer qu'en ennemis. Plus tard, quand commencèrent de s'estomper les douloureux souvenirs de « l'année terrible », Mommsen n'a pas craint de renouer avec ses pairs
de notre paya e1 il s'est Branchement abandonné aux inclinarioi
d'une sympathie qu'il avait depuis longtemps puisée d;nis la familiarité de notre littérature, qu'il prisait entre toutes, de Victor Hugo, dont il a traduit plus d'une ode, à Molière, dont le génie le fascinait. Au lendemain de sa mort, Jullian, dans la Revue historique, nous a garanti la bienveillance foncière de son maître à notre égard. En 1903, à Versailles, j'ai entendu Gaston Boissier, devant Georges Perrot, qui acquiesçait, narrer avec bonhomie une visite qu'il avait faite au Château avec Mommsen et au cours de laquelle celui-ci, arrivé à la Galerie des Glaces, avait eu le tact de laisser à son cicérone le soin d'y faire allusion à la proclamation, en 1871, de ce IIme Reich qui devait, en 1919, y être enseveli par Clemenceau. Mon maître Gustave Blach m'a conté qu'il avait dîné avec Mommsen chez Michel Bréal, dans la maison de qui il était traité sur un pied de confiante intimité. Indice qui ne saurait tromper sur les tendances de Mommsen: il n'y a qu'un seul étranger qui ait été admis par lui à collaborer au Corpus Inscriptionum latinarum : c'est un Français, feu René Cagnat, dont le nom latinisé s'inscrit en tête de la première page des suppléments du tome VIII : « Renatus Cagnat et Johannes Schmidt ediderunt ». Témoignage plus probant encore : Mommsen a publiquement sacrifié son amour-propre à la science française personnifiée par Mgr Duchesne. On a vu plus haut que, débordant son domaine, il s'était proposé d'incorporer dans les Monumenta Germaniœ antiquissima le Liber Pontificalis. Il ne se doutait pas que, parallèlement, Duchesne, frais émoulu de l'Ecole française de Rome qu'il devait, pour notre honneur diriger pendant un quart de siècle, avait jeté son dévolu sur ce texte fondamental pour l'histoire du Saint Siège. Duchesne gagna Mommsen de vitesse: en 1886, il publiait le premier volume in-folio et, en 1892, le second volume de cette impérissable édition dont le texte, établi avec un soin vertigineux sur une multitude de variantes, est accompagné d'un commentaire perpétuel d'une étourdissante érudition. En 1898, Mommsen se résigna à faire paraître le premier volume d'un travail qui s'arrêtait en 705 au règne du pape Constantin alors qu'il aurait dû être poursuivi, comme celui de Duchesne, jusqu'à celui de Pie II Piccolomini (1458- 1464) et que, pour le surplus, rendait
pratiquement inutilisable l'absence des notes explicatives. Loyalement, Mommsen, renonça à continuer un ouvrage que la science de son émule français avait surclassé; et, dans ses prolégomènes, il nous a fourni, en toute franchise, les raisons de son abandon. A quelques rares exceptions près, Duchesne avait si parfaitement classé et épluché les manuscrits du Liber Pontificalis, il en avait extrait les bonnes leçons avec tant de sagacité que son œuvre, à lui, Mommsen, loin de corriger celle de Duchesne, ne pouvait que la corroborer et confirmer: Mea editio Duchesnianam non reformat, sed comprobat et confirmât.
Toutefois, dans ses prolégomènes, Mommsen s'était séparé de Duchesne sur la date qu'il convenait d'assigner à la plus ancienne rédaction du Liber Pontificalis. Duchesne s'était prononcé pour le pontificat de Félix IV qui régna de 526 à 530. Mommsen opta contre lui pour le pontificat de Grégoire le Grand (590-604) . Fort de ses raisons, Duchesne, en 1898, avec la plus délicate courtoisie, mais aussi la plus grande fermeté, maintint sa chronologie par des arguments qui étaient une réfutation. Mommsen ne répliqua pas; et ce silence était le plus bel hommage dont Duchesne pût s'enorgueillir. Dans les pages interfoliées de son exemplaire personnel du Liber Pontificalis, Duchesne avait énoncé, en faveur de son opinion des preuves supplémentaires, plus convaincantes que celles qu'il avait imprimées en 1 898, mais dont il avouait n'avoir pas voulu se servir, de peur de causer une peine trop vive à l'illustre vieillard qu'elles auraient pris en flagrant délit d'étourderie et de contradiction. Duchesne devait bien à Mommsen cette indulgente rémission quand on lit la lettre que celui-ci lui avait adressée de Charlottenburg le 14 décembre 1896, en un français dont la correction élégante est relevée d'un grain de voltairianisme et qu'a bien voulu me communiquer l'actuel directeur de notre Ecole de Rome, M. Jean Bayet. Je ne résiste pas au plaisir d'en citer au moins le début: « Mon cher ami et confrère, il faut que je vous dise deux mots pour vous remercier de vos lignes si aimables. C'est une bonne fortune de rencontrer un adversaire qui est aussi un allié; et, il faut bien l'avouer, la polémique tudesque gagnerait assez à marcher sur vos traces... » Dans ce message percent à la fois, non seulement son estime pour Duchesne, mais sa sympathie
pour les traditions françaises et son détachement des choses et des gens de l'Allemagne de ses vieux jours.
Il y a là, perceptible à peine, comme un avant-goût des espoirs déçus et de la sombre amertume de ses dernières années. Dès 1890, il avait milité en faveur de la suppression du Sedantag, cette fête nationaliste qui dressait un obstacle devant la réconciliation européenne. Quelques mois avant sa mort, il avouait, dans sa correspondance intime, que « la Sainte Alliance des peuples, qui avait été l'aspiration de sa jeunesse, brillait comme l'étoile de sa vieillesse»; et, dans son testament, rédigé en 1899 avec la dureté d'un anathème, il déclarait ne plus se sentir en communion avec le peuple allemand et émettait le vœu que « son nom en fût oublié ».
Souhait dérisoire. Tant qu'il y aura des érudits pour se pencher sur la réalité grandiose de l'antiquité romaine, ils seront les tributaires du Corpus Inscriptionum latinarum dont Mommsen fut l'animateur et où elle respire encore. Tant qu'il y aura des juristes pour remonter le mécanisme des institutions du peuple qui a fondé le règne des lois, créé l'Empire et donné deux siècles de paix extérieure au monde, ils puiseront à pleines mains dans la mine qu'est le Droit public de Mommsen. Tant qu'il y aura des lettrés pour qui l'Histoire est art aussi bien que science, ils ne se détacheront pas plus de son Histoire romaine, vivante et passionnée, que les œuvres collectives, qui depuis cinquante ans ont été consacrées à notre histoire de France, n'ont enlevé ses admirateurs à notre Michelet.