LA SOUMISSION DE L'OCCIDENT
l y avait encore à séparer le territoire italien du côté du nord et de l'ouest et à gagner à la civilisation hellénique et à la puissance encore entière de la race italique un terrain neuf et vierge. C'est à cette œuvre que se consacra César. C'est plus qu'une erreur, c'est un crime contre l'esprit saint de l'histoire que de considérer la Gaule comme un simple champ de manœuvres où César s'exerçait avec ses légions pour la guerre civile qui se préparait. Quoique la soumission de l'Occident fût pour César un moyen en ce sens qu'il avait fondé toutes ses espérances d'avenir sur la guerre transalpine, c'est néanmoins le privilège d'un homme d'Etat de génie, que ses moyens mêmes soient de grands résultats. César avait, il est vrai, besoin pour ses desseins d'une puissance militaire, mais il ne conquit pas la Gaule comme un homme de parti. C'était pour Rome une nécessité politique que d'aller chercher les invasions germaniques de l'autre côté des Alpes, et d'élever là une digue qui donnerait la sécurité au monde romain. Mais ce but important n'était ni le plus élevé ni le principal, pour lequel César conquit la Gaule. Lorsque la patrie était devenue trop étroite pour les citoyens romains et qu'il y avait danger pour elle, la politique de conquête du sénat l'avait sauvée. Aujourd'hui la patrie italique était devenue de nouveau trop étroite; l'Etat chercha à appliquer le même remède à une crise sociale, mais dans des circonstances plus importantes encore. C'était une pensée de génie, une espérance magnanime, qui entraînait César de l'autre côté des Alpes, la pensée et là prévoyance d'ouvrir là à ses concitoyens une nouvelle patrie illimitée et de régénérer une seconde fois l'Etat, en élargissant sa base.
Il faut, jusqu'à un certain point, rattacher aux tentatives faites pour la soumission de l'Occident la campagne que fit César en 693 (61) dans l'Espagne citérieure. Quoique l'Espagne obéît depuis longtemps aux Romains, le rivage occidental, même après l'expédition de Décimus Bru tus contre les Gallèces, était en fait
indépendant des Romains, et la côte du Nord n'était pas défendue par eux. ( îésar dirigea donc son expédition vers la < ôtc oo identale.
Il traversa la chaîne de montagnes qui bordent au nord le Tage (Sierra de Estrclla) et après en avoir battu lefl habitants et en avoir établi une partie dans la plaine, il soumit la contrée des deux rives du Ducro et arriva jusqu'à la pointe nord-ouest de la Péninsule où il prit Brigantium (La Corogne) avec l'aide d'une (lotille qu'on lui amena de Gabès. Par là, les habitants de l'océan Atlantique, Lusitaniens et Gallèces, furent obligés de reconnaître la suprématie romaine, tandis que le vainqueur, en supprimant le tribut payé à Rome, et en réglant la situation économique des cités, passa pour avoir rendu plus supportable la position des sujets.
Un rôle important dans le développement de la civilisation romaine en Occident était destiné à la contrée qui s'étendait entre les Pyrénées et le Rhin, la Méditerranée et l'Océan, et qui depuis le temps d'Auguste s'appelait le pays des Celtes et plus communément la Gaule.
La contrée de la Méditerranée qui à l'ouest embrassait du Languedoc au Rhône et à l'est le Dauphiné et la Provence, était depuis soixante ans province romaine.
La beauté du climat, analogue à celui de l'Italie, les conditions favorables du sol qui offraient au commerce de grands et utiles débouchés avec ses routes commerciales qui atteignaient jusqu'à la Bretagne, le trafic continental et maritime avec sa métropole, donnaient à la Celtique méridionale une grande importance économique. La province de Gaule, dit-on dans une description qui date de dix ans avant la campagne de César, est pleine de marchands et regorge de citoyens romains. Aucun Gaulois ne fait une affaire sans l'intermédiaire d'un Romain. Le denier qui passe en Gaule d'une main dans l'autre figure sur le livre de comptes du citoyen romain. Il est croyable que, dans de pareilles circonstances, la civilisation ou la romanisation des indigènes avança rapidement. Si donc la population celtique et ligurienne de ces contrées était en voie de perdre sa nationalité et
gémissait sous une oppression politique et économique, dont le témoignage est visible dans les soulèvements désespérés qu'elle provoqua, la soumission de la population n'en marcha pas moins de pair avec l'introduction de la civilisation plus développée qui régnait en Italie. Il en était autrement lorsqu'on passait la frontière romaine. La grande nation celtique qui commençait, dans les contrées méridionales, à être soumise à l'immigration italique, vivait encore dans son antique liberté. Malgré les différences de langage et de mœurs qui étaient nombreuses dans un si vaste territoire, il y avait là un commerce réciproque, et un sentiment de communauté nationale régnait du Rhône et de la Garonne au Rhin et à la Tamise. L'agriculture était pratiquée en Gaule, mais on estimait beaucoup plus, chez les Celtes, l'élevage des bestiaux.
Il ne manquait pas de villes murées, dont les murs de charpente étonnèrent les Romains tant par leur habile disposition que par l'alternative bien entendue de pierres et de poutres. Le développement important de la vie urbaine est en rapport direct avec l'activité du commerce sur terre et sur mer. Mais les Celtes étaient encore plus remarquables par la navigation maritime. Les vaisseaux de guerre des Phéniciens, des Grecs et des Romains, avaient été dans tous les temps des galères à rames. Mais sur la côte occidentale de la Gaule, les Santons, les Pictons, surtout les Vénètes, se servaient de grands navires grossièrement bâtis qui n'allaient pas à la rame, mais avec des voiles de cuir et des cabestans de fer, non seulement pour le commerce mais pour la guerre. Avec l'habileté à travailler les métaux devait marcher l'art de les extraire, et dans les mines de fer de la Loire cet art avait un tel développement que les mineurs prirent un rôle important dans les sièges.
La constitution de la nation Celte repose sur le clan, avec le prince, le conseil des anciens et la communauté des guerriers, mais ce qui lui est spécial, c'est que jamais elle ne dépasse cette organisation cantonale. La ville n'a, comme en Orient, qu'une importance mercantile et stratégique, et non politique. Les grandes familles réunissaient entre leurs mains la toute-puissance écono-
miquc, militaire et politique. Elles monopolisaient le fermage des grands revenus de l'Etat. Elles obligeaient les hommes libres, écrasés par l'impôt, à se réfugier auprès (Telles, et à renoncer à leurs libertés naturellement d'abord comme débiteurs, et bientôt de droit comme vassaux.
La royauté, qui aurait dû mettre ordre aux empiétements de la noblesse, périt chez les Celtes comme dans le Latium. A la place du roi, parut le « défenseur du droit » ou Vergobretus, qui était nommé comme le consul romain pour une année.
Au milieu des rivalités de clans et de tous ces désordres féodaux, on remarquait la voix de ceux qui se disaient prêts à acheter l'indépendance de la nation, au prix de celle des clans et même de celle de l'aristocratie.
L'unité et la puissance de la nationalité celte seraient inexplicables si en face de la division politique de la nation n'avait régné depuis longtemps une centralisation religieuse et même théologique.
La corporation des Druides embrassait certainement les îles britanniques et toute la Gaule, peut-être d'autres contrées celtiques, dans une vaste union religieuse et nationale. Elle était gouvernée par un chef choisi par les prêtres eux-mêmes. Il est probable qu'une telle corporation sacerdotale cherchait à attirer à elle le gouvernement temporel, et y parvint en partie. Elle sut attirer à elle les affaires civiles les plus importantes, entre autres, les procès de frontières et d'héritage; elle prétendit à la décision des questions de paix et de guerre.
La cavalerie était l'arme dominante, et chez les Belges et surtout dans les îles britanniques les chars de combat nationaux étaient employés sur une vaste échelle. Le grand bouclier était encore la défense principale; parmi les armes, la grande lance jouait encore le premier rôle. Au lieu du camp fortifié que les Romains levaient tous les soirs, il fallait aux Celtes une citadelle de chariots. En général, l'infanterie celte de cette époque paraît
avoir été une milice impropre à la guerre et peu maniable, dont la bravoure était rendue inutile par l'inhabileté. Suivant toute apparence, la nation celtique, quand César la vainquit, avait atteint son maximum de civilisation individuelle, elle était déjà en décadence, et nous devons rappeler ici que ce n'est pas seulement la supériorité des armes romaines qui triompha des Celtes, mais surtout celle de la civilisation romaine qui vint féconder les premiers éléments de la civilisation grecque dans les terres des Celtes. Mais là ce furent autant le commerce et le trafic que la conquête qui ouvrirent la voie. Bientôt le commerce des vins avec les Celtes devint une mine d'or pour les marchands d'Italie : il n'était pas rare qu'une cruche de vin fût échangée pour un esclave. De même que les commerçants américains se servirent de l'eau-de-vie pour conquérir l'Amérique, les marchands de vins romains et les propriétaires frayèrent le chemin au futur conquérant de la Gaule.
L'année qui précéda l'entrée de César en Gaule, le territoire du clan oriental des Celtes, celui des valeureux et nombreux Helvètes fut inquiété par les Germains. Ce fut dans ces circonstances que le nouveau gouverneur Caïus César entra dans la Gaule narbonnaise au printemps de 696 (58). L'armée qu'il reçut dans les deux provinces comprenait en troupes de ligne quatre légions exercées et habituées au combat, la septième, la huitième, la neuvième et la dixième, en tout 24 000 hommes. Les Helvètes qui avaient envahi la Gaule essayèrent sur plusieurs points de gagner l'autre rive du Rhône sur des barques ou des radeaux; mais les Romains retranchés dans leurs lignes les en empêchèrent, et les Helvètes furent obligés de renoncer à passer le fleuve.
Pendant quinze jours, l'armée romaine marcha à une distance de l'ennemi d'une lieue et demie en arrière, attendant un moment favorable pour l'attaquer dans des conditions qui lui permettraient de le vaincre et de l'anéantir. Mais ce moment ne vint pas. Les armées étaient arrivées à la capitale des Eduens, Bibracte ( Autun) , à une distance raisonnable : César résolut de s'emparer à main armée de cette ville importante, avant de
continuer la poursuite des Helvètes, mais les Helvètes (lurent que
les Romains faisaient un mouvement rétrograde et attaquèrent de leur côté. Le gros de l'armée helvétienne dut plier et fut. obligé d'abandonner la route du Midi suivie jusque-là, pour prendre celle du Nord. Les Romains avaient vaincu. Les Helvètes durent faire à César leur soumission.
Sur le Rhin central que les Romains avaient traversé depuis bien des années et où ils devenaient chaque jour plus nombreux, les Romains avaient des motifs suffisants pour vouloir écraser la puissance d'Arioviste, qui rivalisait en Gaule avec la leur, et on trouva facilement un prétexte.
Une terreur panique s'empara des troupes d'Arioviste, et surtout de ses officiers, lorsqu'il leur fallut se mesurer avec l'élite de ces Germains qui depuis quatorze ans n'avaient point reposé sous un toit. Mais César alla à marches forcées et devança heureusement Arioviste pour s'emparer de la capitale desSéquanais. Les deux armées restèrent en présence à peu de distance l'une de l'autre dans la Basse-Alsace, aux environs de Belfort, jusqu'au moment où Arioviste essaya par une marche de flanc, de tomber, avec ses forces supérieures, sur les derrières du camp romain, et de couper les Romains de leur base d'opérations et de leurs approvisionnements. L'aile droite des Romains se jeta avec violence sur l'ennemi, conduite par César lui-même, et le poussa devant elle : l'aile droite des Germains en fit autant de son côté. La balance était égale; mais la tactique de la réserve décida du sort de la journée en faveur des Romains, comme elle avait fait tant de fois contre les Barbares : la troisième ligne que Crassus fit avancer en temps opportun rétablit le combat à l'aile gauche et décida de la victoire. La poursuite fut poussée jusqu'au Rhin : peu d'hommes, parmi lesquels se trouvait le roi, réussirent à gagner l'autre rive, 696 (58).
Les suites de cette seule campagne furent incalculables. Les derniers événements avaient décidé que la Gaule subirait non pas en partie, mais dans toute son étendue, la domination romaine, et que la frontière du nord indiquée par le puissant fleuve était destinée à être la frontière politique.
Les fondations de l'édifice futur étaient debout; mais pour le continuer et faire reconnaître aux Gaulois la domination romaine, aux Germains la frontière du Rhin, il y avait encore beaucoup à faire. Les contrées du Nord, aussi bien que les districts armoricains de Bretagne et de Normandie et la puissante confédération des Belges avaient été complètement en dehors des défaites qu'avaient subies celles du centre, et n'étaient point disposées à se soumettre au vainqueur d'Arioviste. Par suite de ces circonstances, César partit avec son armée, portée à huit légions, au printemps de 697, pour attaquer les districts belges qui envoyèrent leur première levée de 300 000 hommes armés, à la frontière du sud, sous la conduite du roi des Suessions, Galba. César n'essaya pas de livrer bataille à un ennemi six fois plus fort; au nord de l'Aisne, non loin de Pont-à-Vère, entre Reims et Laon, il campa sur un plateau rendu presque inattaquable, tant par le fleuve et les marais que par les ponts et les redoutes qui le défendaient, et se contenta d'empêcher, par des mesures défensives, les Belges de passer l'Aisne et de lui couper par là ses communications. Le roi Galba était un homme universellement respecté, mais il n'était pas de force à diriger une armée de 300 000 hommes sur un territoire ennemi. L'insubordination et la discorde commençaient à se répandre dans le camp des confédérés. Les chefs de la levée durent céder et laisser retourner dans leur pays des hommes qui y seraient retournés d'eux-mêmes. La défaite fut d'autant plus écrasante qu'elle se produisit sans bataille.
Mais dans les cantons orientaux, César rencontra un énergique sentiment national. Les légions furent surprises par l'armée coalisée et rejetées sur la Sambre. Au lieu d'une bataille, il y eut une lutte corps à corps. Labiénus avec l'aile gauche repoussa les Atrébates et les poursuivit jusqu'au-delà du fleuve. Le centre des Romains repoussa également les Viromanduens. Mais à l'aile gauche, les Romains furent littéralement cernés par les Nerviens, beaucoup plus nombreux, qui s'emparèrent des collines et du camp inachevé des Romains. Tout était remis en question. Le général romain prit alors une épée et un bouclier et combattit aux premiers rangs : son exemple, ses appels plus chaleureux encore maintinrent les rangs ébranlés. On s'était déjà fait un peu
de jour, et on avait au moins rétabli la communication entre deux légions de cette aile, lorsqu'elles Eurent enfin secourues. Les Nerviens, séparés de leurs confédérés el attaqués de tous Les côtés en
même temps, montrèrent autant d'héroïsme que s'ils s'étaient crus vainqueurs et combattirent derrière des monceaux de cadavres jusqu'au dernier homme.
Après cette défaite écrasante, les Nerviens, les Atrébates et les Viromanduens reconnurent la suprématie romaine.
Ce fut le tour des cantons armoricains. Toute la côte de l'embouchure de la Loire jusqu'au Rhin se souleva contre Rome. Les Celtes, convaincus de leur supériorité sur mer, envoyèrent leur flotte au-devant de celle que commandait Brutus. Ni les projectiles, ni les harpons des Romains ne pouvaient atteindre le haut bord des barques ennemies et contre les madriers de chêne de ces bâtiments, les éperons de fer n'avaient pas de prise. Mais les matelots romains coupèrent les câbles qui attachaient les vergues aux mâts, au moyen de faux attachées à de longues perches : voiles et vergues tombèrent sur le pont et comme on ne put réparer rapidement le dommage, les vaisseaux se trouvèrent désemparés, comme aujourd'hui lorsque le mât tombe; il fut alors facile aux chaloupes romaines de s'emparer, par une attaque simultanée, des vaisseaux ennemis mis hors de combat.
Les suites du triomphe remporté par Brutus furent la soumission des Vénètes et de toute la Bretagne. Sabinus employa à l'égard de la levée des Etats maritimes rassemblés sur la Manche la tactique au moyen de laquelle César avait triomphé de la réserve belge sur l'Aisne, ce qui entraîna le licenciement des milices et la soumission de la contrée jusqu'à la Seine. Publius Crassus fut envoyé l'année suivante en Aquitaine et les populations, de la Garonne aux Pyrénées, reconnurent la suprématie romaine.
Il restait encore les Celtes des Iles. César fit équiper immédiatement (hiver de 699-700) (55-54) une flotte de transport de 800 voiles, et au printemps de 700 (54) avec cinq légions et 2 000 cavaliers, il fit voile vers les côtes d'Angleterre.
La Tamise fut passée par les Romains, à ce qu'il paraît, entre Kingston et Brentford; on avançait, mais en réalité on gagnait peu de terrain; le général ne remportait aucune victoire, le soldat ne faisait aucun butin. La prise d'un grand camp de Bretons, dans lequel les Romains trouvèrent beaucoup de bétail, fournit une conclusion passable d'une entreprise vaine, et un prétexte plausible pour s'en retourner. Après avoir reçu les otages, César se rendit à son camp de vaisseaux, et de là, de nouveau en Gaule. S'il avait aspiré, comme il le paraît, à conquérir la Bretagne, ce dessein avait complètement avorté, tant par suite de l'habile système de défense de Cassivellaunus que par suite de l'insuffisance de la flotte romaine à rames dans les eaux de la mer du Nord.
L'œuvre de refoulement des invasions germaniques et de la soumission du continent était accomplie. Mais il est souvent plus facile de soumettre une nation que de la maintenir dans la soumission. Tout ce qu'on avait tenté, manqué et accompli, excitait les patriotes à renouveler une tentative de délivrance avec plus d'unité et de succès.
Une première insurrection échoua, mais rien n'exalta plus la nation que la levée de boucliers des Arvernes. Le chef des patriotes arvernes, Vercingétorix, un de ces nobles, comme nous en rencontrons chez les Celtes, avait une situation presque royale dans son canton et à l'étranger, et de plus, c'était un homme prudent, brave et habile. Il abandonna la capitale et appela les populations des campagnes, aussi ennemies de l'oligarchie que des Romains, à rétablir la royauté arverne et à déclarer la guerre à Rome. La multitude l' écouta vite; le rétablissement de la royauté de Luc tenus et Betuitus était en même temps la déclaration de guerre contre Rome. L'unité qui avait manqué jusque-là à toutes les tentatives de délivrance du joug étranger se trouvait enfin dans le nouveau roi des Arvernes qui prenait de lui-même le pouvoir. Vercingétorix fut pour les Celtes du continent ce que Cassivellaunus avait été pour les Celtes insulaires : les masses étaient pénétrées du sentiment que si jamais un homme pouvait soulever la nation, c'était celui-là. L'insurrection s'était rapidement
propagée de l'Ouest vers les bouches de la Garonne à < elles de la Seine, et Vercingétorix y avait été reconnu comme général par tous les cantons. Tandis que les insurgés travaillaient à dé< ider l'accession des cantons encore hésitants < t en parti* ulier ( eluî des Éduens, et à s'emparer de Narbo, le général romain parut dans la province méridionale. Il fit rapidement, non seulement les préparatifs nécessaires pour la couvrir, mais encore il envoya un corps d'armée sur le territoire des Arvernes en lui faisant traverser les Cévennes couvertes de neige. Il se rendit par une marche silencieuse à Vienne et de là, accompagné seulement de quelques cavaliers, par le territoire des Éduens, vers ses troupes.
Vercingétorix renonça donc à attaquer les Romains. Il prit un système de guerre semblable à celui par lequel Cassivellaunus avait sauvé les Celtes insulaires. On ne pouvait vaincre l'infanterie romaine; mais la cavalerie de César était presque exclusivement formée des contingents de la noblesse celte, et était en fait dissoute par la défection universelle. Vercingétorix dirigea donc tous ses efforts vers l'augmentation de sa cavalerie et des corps d'armée qui opéraient avec elle suivant le système militaire d'alors. Vercingétorix comprit qu'il ne fallait pas, comme on l'avait fait jusqu'alors, essayer de défendre toutes les villes, ce qui faisait qu'on n'en pouvait garder aucune; il fallait s'entendre pour anéantir, avant qu'on les attaquât, les villes impossibles à défendre et réunir ses forces pour la défense des villes fortifiées. Sur l'ordre de Vercingétorix, plus de vingt villes des Bituriges furent livrées aux flammes : la même destinée fut réservée par le général aux cantons voisins, aussi loin que les détachements romains pouvaient parvenir. La guerre se concentra autour d'Avaricum (Bourges). Vercingétorix établit son infanterie auprès des marais voisins de la ville, dans une situation tellement inattaquable, qu'il pouvait la défendre contre les légions romaines sans être couvert par de la cavalerie. Avaricum tint longtemps, mais, un beau jour, les Romains donnèrent l'assaut et, irrités par cette résistance obstinée, ils n'épargnèrent ni le sexe ni l'âge.
Labiénus descendit d'Agedincum par la rive gauche de la Seine, pour s'emparer de la ville de Parisiensis Lutetia (Paris)
située sur une île de la Seine, et de cette position assurée et placée au milieu de la contrée insurgée, travailler à la soumettre. Mais il trouva le chemin barré devant Melodunum (Melun) par toute l'armée des insurgés qui, sous le commandement du vieux Camulogène, s'était portée dans des marais inaccessibles. Labiénus se retira un peu en arrière, passa la Seine à Melun, et arriva sans obstacle à Lutèce. Alors Camulogène fit brûler cette ville et rompre les ponts qui conduisaient sur la rive gauche, et Labiénus prit en face de Camulogène une position qui le mettait hors d'état de l'attirer au combat et de passer le fleuve sous les yeux de l'armée ennemie.
L'armée principale des Romains arrivait de son côté à l'Allier et dans les cantons des Arvernes. Vercingétorix chercha à lui barrer le passage du fleuve sur la rive gauche, mais César déjoua son stratagème, et campa quelques jours après devant la capitale des Arvernes, Gergovia. Cependant Vercingétorix, du temps où il cherchait César sur l'Allier, avait fait approvisionner Gergovia, et avait fait établir un camp retranché avec un rempart de pierre sur le haut d'une colline qui dominait la ville; et comme il avait de l'avance sur César, il l'attendit devant Gergovia, dans le camp fortifié et sous ses murailles. César, avec une armée relativement faible, ne pouvait ni assiéger régulièrement la place ni la bloquer d'une manière efficace; il campa derrière la hauteur occupée par Vercingétorix, et imita l'inactivité de son adversaire.
Tandis que la masse de la garnison de Gergovia était occupée à retrancher ce côté vers lequel on attendait le prochain assaut, le général romain tenta de se précipiter sur un endroit moins bien gardé. En fait les colonnes d'assaut franchirent la muraille, et occupèrent les parties les plus voisines du camp; mais déjà toute la garnison avait reçu l'alarme et César ne jugea pas prudent de renouveler l'assaut. Il donna le signal de la retraite, mais les légions les plus avancées, entraînées par le succès, n'entendirent pas ou ne voulurent pas entendre, et se précipitèrent sur les murailles, quelques soldats même jusque dans la ville. Mais des masses plus épaisses se jetèrent devant eux; les premiers tombèrent,
les colonnes s'arrêtèrent : an reste, les centurions et les Légionnaii luttèrent avec un héroïsme incroyable-; les assiégeants furent
repoussés avec des pertes considérables de la ville et de La montagne; les troupes de César massées dans la plaine les reçurent et empêchèrent un plus grand désastre. La prise attendue de (/ergovia s'était changée en une défaite et une perte considérable en morts et en blessés. On compta que 700 soldats avaient péri, plus 43 centurions : encore était-ce là la partie la moins importante du désastre. La situation prédominante de César en Gaule tenait surtout à son prestige victorieux, et son prestige commençait à s'évanouir. Cette défaite, la première que César eût essuyée de la part des Celtes, couronnait le succès et donna le signal d'une seconde reprise de l'insurrection. Les Eduens rompirent ouvertement avec César et s'allièrent à Vercingétorix.
Mais la conséquence la plus grave fut qu'à cette nouvelle les Belges, qui s'étaient tenus jusque-là éloignés du mouvement, commencèrent à s'agiter. Le puissant canton des Bellovaques se disposa à attaquer par-derrière le corps de Labiénus au moment où il rencontrait à Lutèce la levée des cantons de la Gaule centrale.
César se dirigea, quant à lui, du côté opposé et arriva par marches forcées à Agedincum, en commandant à Labiénus de se retirer en arrière le plus possible. Les députés confirmèrent Vercingétorix dans son commandement, et adoptèrent son plan de guerre sans altération. C'était, en somme, le même suivant lequel il avait opéré à Avaricum et à Gergovia. La pierre angulaire de la nouvelle position était la forteresse des Mandubiens, Alésia (Alise Sainte-Reine) près de Semur, Côte-d'Or, et on devait y établir un camp retranché. D'immenses approvisionnements y avaient été entassés et les troupes de Gergovia avaient reçu ordre de s'y rendre. Non loin d'Alésia, César rencontra l'armée des insurgés commandée par Vercingétorix et dans un combat, que les escadrons germains de César, appuyés par l'infanterie romaine, placée sur leurs derrières, livrèrent à la cavalerie celte, qui était beaucoup plus nombreuse, celle-ci eut le dessous au grand étonnement de tous. Vercingétorix ne s'en hâta que plus de se renfermer
dans Alésia; César marchant sur ses talons l'y suivit. Les lignes de circonvallation des assiégeants avaient plus de quatre lieues d'étendue, et entouraient la ville et le camp retranché. Vercingétorix était décidé à livrer un combat sous les murs, mais non pas à être assiégé dans Alésia. Lorsque les lignes romaines furent terminées, la ville avait encore pour un mois et quelques jours de vivres ; au dernier moment, lorsque la voie était encore libre pour la cavalerie, Vercingétorix renvoya toute la sienne et transmit en même temps aux chefs de la nation l'avis d'appeler toute la population aux armes, et de la mener à la délivrance d'Alésia. C'est alors que se montrèrent à la dernière heure, derrière les lignes de César, les innombrables troupes de l'armée celtobelge, 250 000 fantassins et 8 000 cavaliers. Du Canal jusqu'aux Cévennes, les cantons insurgés avaient fait de suprêmes efforts pour sauver la fleur des patriotes et le général de leur choix.
Le premier assaut que les assiégés d'Alésia et l'armée de délivrance donnèrent aux doubles lignes des Romains fut repoussé ; mais lorsqu' après un jour de répit, on le renouvela, on arriva à un endroit où le retranchement passait sur le contrefort d'une montagne et pouvait être attaqué de la hauteur; on réussit à combler les fossés, et à repousser les assiégés de la muraille. Labiénus, envoyé par César en ce lieu, prit les cohortes les plus voisines et se jeta sur l'ennemi, sous les yeux du général, qui intervint lui-même au moment le plus critique ; les agresseurs furent repoussés dans une lutte désespérée, et la cavalerie tombant d'un autre côté et les prenant en queue, compléta la défaite. C'était plus qu'une grande victoire : c'en était fait d'Alésia, et même de la nation celtique. L'armée celte, complètement découragée, quitta le champ de bataille pour retourner dans ses foyers. Vercingétorix aurait peut-être pu s'enfuir, ou avoir recours à la dernière ressource de l'homme libre : il ne le fit pas; mais déclara dans le conseil de guerre que puisqu'il n'avait pas réussi à briser la domination étrangère, il était prêt à se sacrifier et à détourner sur sa tête, autant que possible, la ruine de la nation celte. C'est ce qu'il fit. Les officiers celtes livrèrent le chef élu de toute la nation à l'ennemi de la patrie qui devait le punir individuellement. A cheval et en grande armure, le roi des Arvernes parut
devant le proconsul romain, et fit le tour du tribunal; puis il remit ses armes et son cheval, et s'inclina silencieusement aux pieds du vainqueur. Cinq ans plus tard il fut conduit au triomphe à travers les rues de la capitale, et, déclaré traître à la nation romaine, il fut décapité au bas du Capitole au moment môme où son vainqueur allumait sur le sommet le sacrifice d'actions de grâces. De même que dans les jours pluvieux le soleil paraît au déclin du jour, la destinée voulut donner encore un grand honneur à cette nation qui disparaissait. Comme Hannibal parut au déclin de l'histoire des Phéniciens, Vercingétorix apparaît à la fin de l'histoire des Celtes. Ni l'un ni l'autre ne put délivrer sa patrie du joug étranger; mais ils lui épargnèrent au moins le dernier des maux, celui de périr honteusement. Vercingétorix, comme le Carthaginois, avait eu à lutter non seulement contre l'ennemi de sa patrie, mais surtout contre l'opposition antinationale, et l'indolence qui accompagne régulièrement une civilisation décrépite : ce qui lui assure une place dans l'histoire, ce ne sont pas ses batailles et ses sièges, mais bien d'avoir pu donner à une nation divisée et livrée au particularisme un point d'appui et un centre en sa personne. Et cependant on ne peut imaginer de contraste plus frappant que celui qui existe entre l'obstiné citoyen de Carthage suivant pendant quinze ans de grands desseins avec une indomptable énergie et l'habile prince des Celtes, dont les grandes actions et le généreux sacrifice s'accomplirent dans l'espace d'un été incomplet. Toute l'antiquité ne présente pas un homme plus chevaleresque par les sentiments comme par l'extérieur. C'était le chevalier, ce n'était pas le héros qui refusa de fuir d'Alésia, quand la nation tenait plus à lui qu'à des centaines de mille citoyens ordinaires. C'était le chevalier et non pas le héros qui se livra volontairement, quand cette offre ne pouvait plus servir à rien qu'à déshonorer publiquement la nation qui, avec autant de lâcheté que d'absurdité, laissa décorer du nom de rébellion contre ses maîtres la lutte à mort qu'elle soutint pour sa liberté. Combien Hannibal avait été différent dans une situation semblable! Il n'est pas possible de juger sans une profonde sympathie historique et humaine le noble roi des Arvernes; mais tout est dit sur la nation celte, quand on dit que son plus grand homme ne fut qu'un chevalier.
La perte de Vercingétorix était irréparable. L'unité de la nation était née avec lui. Nous ne voyons pas que l'insurrection ait fait une nouvelle tentative de défense commune et ait nommé un autre général en chef : la ligue des patriotes tomba d'ellemême, et chaque état resta libre de continuer pour son compte la guerre avec les Romains ou de s'y soustraire. Naturellement on vit prévaloir une soif avide de repos. Mais César avait intérêt d'en finir au plus vite. Des dix années de son gouvernement, il y en avait sept de passées, et la dernière lui était disputée par ses adversaires politiques de la capitale; il ne pouvait plus compter avec certitude que sur deux étés, et si son intérêt comme son honneur exigeaient qu'il donnât à son successeur les contrées nouvellement acquises vaincues et pacifiées, le temps lui était mesuré étroitement pour y parvenir. De même que les Eduens et les Arvernes, le plus grand nombre des cantons gaulois se résignèrent à leur destinée et sans plus d'opposition, ils subirent sans murmurer l'inévitable châtiment. Les Romains trouvèrent une plus vive résistance chez les Bellovaques. Mais après que Corréus eut trouvé la mort dans une escarmouche avec les fantassins romains, la résistance fut brisée ; le vainqueur offrit des conditions supportables que les Bellovaques acceptèrent ainsi que leurs alliés. Les Trévires furent ramenés à l'obéissance par Labiénus, et en même temps, le territoire des Ëburons était encore une fois traversé et ravagé. Ainsi la dernière résistance de la conspiration belge était brisée. L'habile Drappès et le fidèle compagnon d'armes de Vercingétorix, Luctérius, rassemblèrent les plus résolus de l'armée de la Loire dispersée et se jetèrent avec ces débris dans la ville forte d'Uxellodunum (peut-être Capdenac, non loin de Figeac, sur le Lot) qu'ils parvinrent à approvisionner après une suite de combats pénibles et acharnés. Ce fut seulement lorsque César parut en personne, et que sur son ordre, les sources qui donnaient de l'eau à la ville furent détournées par des travaux souterrains, que tomba la forteresse, le dernier boulevard de la nation celte. Pour reconnaître les derniers combattants de la liberté, César fit couper la main à tous les hommes de la garnison et les fit renvoyer chacun en cet état en leur patrie.
La Gaule était donc soumise aux Romains depuis le Rhin
jusqu'aux Pyrénées, et après une guerre qui n'avait duré que
huit ans. Une année à peine après la pacification complète du pays, au commencement de 705 (49) les troupes romaines devaient repasser les Alpes par suite de la guerre civile qui venait enfin d'éclater en Italie, et il ne resta tout au plus dans la Celtique que quelques divisions de recrues. Cependant les Celtes ne reprirent pas les armes contre la domination étrangère et tandis qu'on luttait contre César dans toutes les anciennes provinces de la république, la contrée nouvellement conquise demeurait dans la soumission de son vainqueur.
Si César eut pour la nation vaincue toute sorte d'égards, et respecta ses institutions nationales, politiques et religieuses, autant que ce respect était compatible avec la domination romaine, il ne renonça nullement pour cela à la pensée fondamentale de sa conquête, la romanisation de la Gaule, mais il voulut surtout l'effectuer dans les meilleures circonstances qu'on pût rencontrer. Il ne se contenta pas de donner libre cours dans le Nord à l'ordre de choses qui avait amené dans le Sud l'extension de la civilisation romaine; mais en véritable homme d'État, il suivit le développement naturel, et il sut par là raccourcir la durée d'une pénible transition.
Il fallut des siècles pour qu'on comprît qu'Alexandre non seulement avait conquis un royaume éphémère en Orient, mais avait porté l'hellénisme en Asie. Il fallut également des siècles pour qu'on comprît que César non seulement avait conquis une nouvelle province pour les Romains, mais fondé la civilisation romaine dans l'Occident. Chaque jour, dit une lettre romaine de 698 (56), des lettres et des messagers de Gaule nous annoncent le nom de quelque peuplade, de quelque canton, de quelque pays inconnu. Cet agrandissement de l'horizon qu'ouvrit l'expédition de César au-delà des Alpes fut un immense événement historique, comparable à la découverte du nouveau monde par Christophe Colomb. Les peuples du centre et du nord de l'Europe entrèrent dans le système des États méditerranéens. C'est là l'œuvre de César, et si la création de son grand prédécesseur en Orient a péri dans le déluge du Moyen Age, l'édifice de César a défié les
siècles, il a changé pour des générations d'hommes la religion et l'Etat, il a placé la base de la civilisation, et reste debout pour ce que nous appelons l'éternité.