‹ Histoire de RomeChapitre 39 sur 57 · RETOUR DE POMPEE ET COALITION DES PRÉTENDANTS · texte numérisé non relu

RETOUR DE POMPEE ET COALITION DES PRÉTENDANTS

Iorsque Pompée, après avoir rempli la mission qui lui était confiée, tourna de nouveau ses regards vers sa patrie, il trouva pour la seconde fois le diadème à ses pieds. La conjuration anarchique de la capitale avec la guerre civile qui s'y rattachait avait convaincu tout homme préoccupé d'intérêts matériels ou politiques qu'un gouvernement sans autorité et sans puissance militaire, comme celui du sénat, livrait l'Etat à la tyrannie aussi

ridicule qu'effrayante des chevaliers d'industrie, de la politique, et qu'un changement dans la constitution, qui rattacherait plllfl étroitement la puissance militaire au gouvernement était une

nécessité inévitable, si on voulait un ordre public solide. Ainsi, en Orient, il s'était élevé un maître, et en Italie il s'était préparé un trône; suivant toute apparence, l'année 692 (62) devait être la dernière de la République et la première de la monarchie.

A l'automne de 692 (62) Pompée mit à la voile pour l'Italie. Tandis qu'à Rome tout se préparait pour recevoir le nouveau monarque, on annonça que Pompée, à peine arrivé à Brindisium, avait dissous ses légions et s'était dirigé vers la capitale avec une faible escorte.

Les partis respirèrent. Pompée avait abdiqué pour la seconde fois : les concurrents vaincus pouvaient reprendre la campagne, et ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est que Pompée y prit part à nouveau. En janvier 693 (61) il arriva à Rome. Sa situation était indécise et tellement flottante parmi les partis, qu'on lui donnait le sobriquet de Cnaeus Cicéron. Il avait perdu avec tout le monde. Les anarchistes voyaient encore en lui un adversaire, les démocrates un ami incommode, Marcus Crassus un rival, les classes riches un protecteur peu sûr, l'aristocratie un ennemi déclaré. Au lieu de l'accueil enthousiaste sur lequel il comptait, la réception qu'il trouva fut plus que froide, et ses propositions furent reçues avec plus de froideur encore. Il désirait pour lui, comme il l'avait fait annoncer par Népos, le second consulat, et de plus, naturellement, la confirmation des ordonnances qu'il avait édictées en Orient et l'accomplissement de la promesse qu'il avait faite à ses soldats de leur distribuer des terres. Mais le sénat lui fit une opposition systématique. Le second consulat fut refusé.

Il se présenta alors une nouvelle combinaison. Le chef du parti démocratique avait utilisé dans son intérêt l'accalmie politique qui avait suivi le retour du dominateur d'autrefois. Lorsque Pompée revint d'Asie, César n'était guère autre qu'une sorte de Catilina, le chef d'un parti politique qui était devenu un chef de conspirateurs et un banqueroutier. Son vieil ami et son allié Crassus, dans l'espérance de trouver à César le point d'appui

contre Pompée qu'il avait perdu en Pison, s'était décidé avant son départ pour la province, à payer une partie de ses dettes. Il était devenu clair à la fin, pour les habiles de toutes les couleurs, que la lutte des partis serait décidée, non par la guerre civile, mais par la puissance militaire. On entrevoyait le moyen d'assurer le consulat et la province consulaire au plus important des chefs démocrates, et cela de la manière la plus constitutionnelle, et de se rendre indépendant de l'alliance dangereuse de Pompée par la création d'une garde démocratique.

La seconde coalition fut donc formée dans l'été de 694 (61). César se fit assurer le consulat pour l'année suivante, et ensuite le gouvernement de la province ; on promit à Pompée la ratification de ses alliés en Orient et l'assignation des terres à ses soldats ; les chevaliers reçurent de César la promesse de leur faire donner par le peuple ce que le sénat leur avait refusé. Enfin Crassus, l'inévitable, se joignit à la coalition, sans demander pour son concours aucun salaire déterminé. C'étaient les mêmes éléments et les mêmes personnes qui s'alliaient à l'automne de 689 et à l'été de 694.

L'élection de César au consulat pour l'année 695 (59) fut assurée sans difficulté par l'union des partis.

Comme consul, César réalisa les vœux de ses alliés, et surtout celui qui avait pour but l'assignation de terres aux vétérans de l'armée asiatique. La loi agraire proposée dans ce but par César reposait sur des bases analogues à celles du projet de loi que Pompée avait présenté l'année précédente et qui avait été repoussé. César soumit en bloc à la ratification du sénat le projet de loi, les actes accomplis par Pompée en Orient, ainsi que la pétition des fermiers du revenu qui demandaient qu'on leur remît un tiers de leur fermage, et se déclara prêt à accueillir les contre-projets et à les discuter. La loi agraire fut purement et simplement repoussée par eux sans discussion. Le décret sur les actes accomplis par Pompée en Asie ne trouva pas non plus grâce devant leurs yeux. Quant à la proposition relative aux fermiers du revenu, elle fut également repoussée. Naturellement les propositions furent soumises toutes ensemble aux citoyens. César ajouta que les aristocrates avaient ourdi un complot pour faire rejeter le projet, et

qu'il suppliait les citoyens et surtout Pompée el ses vieux soldats

de le soutenir contre la ruse et La force. Les vieux soldats de Pompée durent se trouver en costume et en armes au lieu de l'élection qui devait avoir lieu prochainement.

Malgré toutes les chicanes et toutes les ruses de la noblesse, la loi agraire, la ratification des décrets d'Asie et l'abandon d'un tiers du revenu aux fermiers, furent acceptés par le peuple. L'aristocratie n'avait réussi qu'à rendre plus solide, par son opposition aveugle et haineuse, le lien de la coalition, et son énergie, dont elle allait avoir besoin pour des choses plus importantes, s'était dépensée dans ces circonstances.

En prévision de l'élection de César, le sénat lui avait, en 696 (58) attribué deux provinces où il ne devait rien trouver à faire que des réparations de routes. Il fut décidé entre les coalisés que César recevrait par décret du peuple un commandement extraordinaire déterminé. Le tribun du peuple Publius Vatinius prit sur lui de présenter la proposition au peuple, qui naturellement, obéit sans hésitation. César reçut ainsi le gouvernement de la Gaule cisalpine et le commandement de trois légions aguerries. Ce commandement lui fut assuré pour cinq ans, c'est-à-dire pour un temps plus long qu'aucun général n'eût encore obtenu. Le consulat de César avait atteint son but.

Pompée eut à veiller sur l'Italie, et à la tête de la Commission des Vingt, il s'occupa de l'exécution de la loi agraire, et donna des terres à environ 20 000 citoyens, pour la plupart soldats de son armée, dans le territoire de Capoue. Les légions de César dans l'Italie du Nord lui servaient d'arrière-garde contre l'opposition. Le commerce journalier et intime avec un homme d'une séduction irrésistible tel qu'était César acheva de changer l'alliance des intérêts en un lien d'amitié. Le gage et la base de cette amitié, et en même temps le témoignage public et irrécusable de ce pouvoir commun, furent le mariage de Pompée avec la fille unique de César, âgée de vingt-trois ans. Enfin, ayant obtenu l'éloignement de Caton et l'exil de Cicéron, César put quitter l'Italie pour se consacrer à une question plus grave.

Page 1