L'ANCIENNE REPUBLIQUE ET LA NOUVELLE MONARCHIE
Ie nouveau monarque de Rome, le premier chef de la civilisation romano-hellénique tout entière, Caïus Julius César, avait cinquante-six ans (étant né le 12 juillet 652 (102), lorsque la bataille de Thapsus, le dernier anneau d'une longue chaîne d'importantes victoires, mit entre ses mains la destinée du monde. Peu d'hommes ont vu la souplesse de leur génie mise à plus d'épreuves que César, le seul génie créateur qu'ait produit Rome et le dernier qu'ait produit l'ancien monde, qui, naturellement, marcha dans le sillon qu'il avait ouvert jusqu'à ce que cet astre lumineux eût disparu. Sorti d'une des plus anciennes familles du Latium, qui faisait remonter son origine jusqu'aux héros de l'Iliade et aux rois de Rome, et même à Vénus Aphrodite commune aux deux nations, il passa les années de son enfance et de son adolescence comme la jeunesse noble de cette époque avait l'habitude de le faire. Il avait goûté la douceur et l'amertume de la vie élégante, récité et déclamé, pratiqué la littérature et fait des vers dans ses moments perdus, s'était jeté dans des intrigues amoureuses de toutes sortes et avait été initié à tous les mystères de la toilette du temps, ainsi qu'à l'art plus mystérieux encore d'emprunter toujours et de ne jamais payer. Mais l'acier flexible de cette nature était à l'épreuve de ces pratiques dissipées et corrompues; César garda sa vigueur corporelle et son élasticité d'esprit et de cœur. Pour les armes et l'équitation, il était l'égal de tous ses soldats, et son habileté à la natation lui sauva la vie à Alexandrie; l'incroyable rapidité de ses voyages, qu'il faisait le plus souvent de nuit pour gagner du temps, contraste frappant avec la lenteur solennelle avec laquelle Pompée se transportait d'un endroit dans un autre, faisait l'étonnement de ses contemporains et ne fut pas l'une des moindres causes de ses succès. L'esprit était comme le corps. Sa remarquable puissance d'intuition se révélait dans la précision et la forme pratique de ses combinaisons ; il donnait ses ordres, même sans avoir vu de ses propres
yeux. Sa mémoire était incomparable, et il lui était aisé de mener de front plusieurs occupations en même temps, en restant toujours maître de lui-même. Quoiqu'il fût un homme bien élevé, un homme de génie, et presque un monarque, il avait un cœur. Tant qu'il vécut, il entoura de la plus pure vénération sa digne mère Aurélia (son père était mort jeune); il eut pour ses femmes et pour sa fille Julia une affection qui lui fit honneur, et qui ne fut pas sans influence sur sa conduite politique. Il conserva des relations avec les plus capables et les plus excellents hommes de son temps, qu'ils fussent de rang élevé ou humble, et leur garda une inviolable fidélité, les traitant chacun suivant leur caractère. Contrairement à Pompée, qui abandonna lâchement ses partisans, César par un sentiment pur de toute coterie, resta fidèle à ses amis, dont un grand nombre d'entre eux, tels qu'Aulus Hirtius et Caïus Matius, même après sa mort, donnèrent des preuves sensibles de leur attachement à sa personne. Si dans une nature organisée avec une telle harmonie, on peut signaler un trait dominant, c'est qu'il avait horreur de toute idéologie et de toute fantaisie. Par sa nature, César était un homme passionné, car il n'y a pas de génie sans passion; mais sa passion n'était jamais trop forte pour être dominée. Il avait eu son temps de jeunesse, et l'amour, les chansons et le vin avaient tenu leur place dans son esprit; mais ces habitudes n'avaient pu pénétrer dans sa nature intime. La littérature l'occupa longtemps et sérieusement; mais tandis qu'Alexandre ne pouvait dormir en songeant à l'Achille d'Homère, César, dans ses insomnies, réfléchissait aux déclinaisons et aux conjugaisons latines. Il faisait des vers, comme tout le monde en faisait alors, mais ils étaient faibles; d'autre part, il s'intéressait aux questions d'astronomie et d'histoire naturelle. Tandis que le vin demeurait pour Alexandre la consolation des soucis, le Romain sobre, lorsque les orgies de la jeunesse furent passées, y renonça complètement. Autour de lui, comme autour de ceux dont la jeunesse a été aveuglée par l'amour des femmes, il resta des traces de cette passion; même dans un âge avancé, il eut des aventures d'amour et des succès auprès des femmes, et il conserva une certaine nonchalance dans sa démarche, ou, pour mieux dire, le sentiment flatteur de sa mâle beauté. Il cachait avec soin la calvitie dont il était affligé avec une cou-
ronne de laurier qu'il portait en publie, dans les dernières années, et il aurait donné plus d'une de ses victoires pour retrouver les belles boucles de sa jeunesse. Mais quelque plaisir qu'il trouvât, même étant monarque, dans la société des femmes, il ne cherchait av< < elles que la distraction, et ne leur laissait prendre aucune influence sur lui : son intrigue tant blâmée avec Cléopâtre n'avait eu d'autre but que de masquer un point faible de sa situation politique. César était avant tout un homme pratique et un homme de sens : et quoi qu'il entreprît ou exécutât, il le faisait avec une froide présence d'esprit que ne troublaient ni le souvenir ni l'attente; c'est à cela qu'il dut la capacité d'agir avec toutes ses forces et d'appliquer tout son génie aux plus minimes et aux moins importantes circonstances ; c'est à cela qu'il dut cette puissance multiple, qui lui donnait de maîtriser tout ce que l'intelligence peut comprendre, et la volonté entraîner ; c'est à cela qu'il dut cette aisance et cette possession de lui-même, qui lui permettait de balancer les périodes oratoires et de projeter des campagnes; enfin, il lui dut cette sérénité merveilleuse qu'il conserva dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et cette complète indépendance, qui n'admettait le contrôle ni d'un favori ni d'une maîtresse, pas même d'un ami. De plus, cette netteté de jugement l'empêchait de se faire des illusions sur la puissance de la destinée et l'habileté de l'homme; il ne connaissait point ce voile qui cache à l'homme l'inanité de ses efforts. Avec quelque prudence qu'il combinât ses plans, il en prévoyait toutes les éventualités, et il n'oublia jamais qu'en toutes choses la fortune, c'est-à-dire le hasard, doit assurer le succès : c'est ce qui fit qu'il joua si souvent des parties si désespérées avec la destinée, et qu'en particulier il hasarda mille fois sa personne avec une audacieuse indifférence. Des hommes d'une sagacité supérieure se livrent quelquefois à un pur jeu de hasard; mais il y avait dans le rationalisme de César un point où il confinait au mysticisme.
Des dons pareils devaient produire un homme d'État. Aussi César le fut-il dès sa jeunesse dans le sens le plus profond du mot, et son but fut le plus élevé qu'un homme puisse se proposer : la régénération politique, militaire, intellectuelle et morale d'une nation en décadence, et du peuple hellénique, parent du sien, et
encore plus en déclin. La rude école d'une expérience de trente ans changea ses vues quant aux moyens qui pouvaient l'aider à atteindre ce but; mais ce but lui-même ne varia jamais, dans les temps d'humiliation sans espoir comme dans ceux de puissance illimitée, dans les temps où, conspirateur et démagogue, il y marchait par des sentiers ténébreux et dans ceux où, maître du souverain pouvoir et véritable monarque, il travaillait à son œuvre à la pleine lumière du jour, devant les yeux du monde. Toutes les mesures d'un caractère permanent qui vinrent de lui en divers temps prirent leur place dans ce vaste édifice. Nous ne pouvons donc parler d'actes isolés de César : il ne fit rien d'isolé. On loue avec justice en César l'orateur dont l'éloquence mâle, dédaignant tous les artifices de l'avocat, illuminait et réchauffait comme la flamme. On admire avec justice en César auteur l'immuable simplicité de composition, la pureté parfaite et la beauté du langage. C'est avec justice que les plus grands maîtres dans l'art de la guerre ont loué en César le général qui, dédaigneux à un suprême degré de la routine et de la tradition, savait trouver le système de guerre qui, dans une circonstance donnée, assurait le triomphe sur l'ennemi, et par conséquent était bon, et qui, avec la sûreté de la divination, trouvait le moyen approprié à chaque but, et, comme Guillaume d'Orange, se relevait après chaque défaite et finissait la campagne invariablement avec la victoire. César ménageait les ressources militaires, ce qui distingue le génie militaire du simple talent d'officier, et faisait mouvoir les masses avec une perfection supérieure, et trouvait la garantie de la victoire, non dans la masse de ses forces, mais dans la rapidité de leurs mouvements, non par de longs préparatifs, mais dans une action rapide, même quand les moyens étaient insuffisants. Mais c'étaient là en César des qualités secondaires. Sans doute il était grand orateur, auteur, général, mais il devint tel parce qu'il était homme d'Etat consommé. Le soldat ne jouait avec lui qu'un rôle accessoire; et l'une des principales particularités qui le distinguait d'Alexandre, d'Hannibal et de Napoléon, c'est qu'il entra dans l'activité politique non comme officier, mais comme démagogue. Suivant son plan primitif, il se proposait d'atteindre son but comme Périclès et Caïus Gracchus, sans la force des armes, et pendant dix-huit ans, comme chef du parti du peuple,
il avait vécu exclusivement dans les plana politiques Ct lefl intrigues, jusqu'au moment où, convaincu, à la longue, de la nécessité d'un appui militaire, il se mit, à quarante ans, à la tête d'une armée.
Même dans son système militaire, on reconnaît un chef improvisé; les entreprises de Napoléon contre l'Egypte et contre l'Angleterre montrent clairement le lieutenant d'artillerie qui s'était élevé des rangs subalternes au commandement, comme les entreprises semblables de César montrent le démagogue métamorphosé en général. La tâche de l'homme d'Etat est universelle de sa nature, comme le génie de César; s'il entreprenait les choses les plus variées et les plus étrangères les unes aux autres, elles avaient toutes quelque rapport au grand objet qu'avec une fidélité et une constance merveilleuses, il poursuivit sans relâche, et il ne laissa jamais dominer l'un par l'autre les aspects variés de sa grande autorité. Quoique maître en l'art de la guerre, il faisait de son mieux, par des considérations politiques, pour éloigner la lutte civile, et lorsqu'elle commença néanmoins, il tâcha de préserver ses lauriers du sang. Quoique fondateur d'une monarchie militaire, il persista, avec une énergie dont il y a peu d'exemples dans l'histoire, à ne vouloir ni hiérarchie de maréchaux, ni gouvernement de prétoriens. S'il avait une préférence pour quelque forme de service rendu à l'Etat, c'était pour les sciences et les arts de la paix plutôt que pour ceux de la guerre. La particularité la plus remarquable de son action comme homme d'État était la parfaite harmonie. En réalité toutes les conditions de cette fonction la plus difficile d'ici-bas étaient réunies en César. Profondément pratique, il ne se laissait jamais troubler par les images du passé ni par aucune tradition vénérable; pour lui, rien n'avait de valeur en politique que le présent vivant et la loi de la raison, de même qu'en grammaire il méprisait toute recherche historique et antiquitaire, et ne reconnaissait d'une part que l'usage habituel, et d'autre part la règle de symétrie. Né maître, il gouvernait les esprits des hommes comme le vent dirige les nuages, et obligeait les natures les plus hétérogènes à se mettre à son service, le citoyen poli et le rude subalterne, les nobles matrones de Rome et les belles princesses d'Egypte et de
Mauritanie, le brillant officier de cavalerie et le banquier calculateur. Son talent pour l'organisation était merveilleux; aucun homme d'État n'a jamais forcé les alliances, aucun général formé une armée avec les éléments les plus rebelles et les plus réfractaires, avec une décision et une fermeté comparables à celles de César, lorsqu'il organisait les coalitions et les légions; jamais gouvernant ne jugea ses instruments et ne sut mieux les approprier à leur véritable place avec un œil plus perçant. Il était monarque, mais il ne jouait jamais au roi. Même lorsqu'il devint maître absolu de Rome, il garda les dehors d'un chef de parti; parfaitement souple et flexible, aisé et doux dans la conversation, complaisant pour tous, il semblait ne vouloir être que le premier parmi ses pairs. César évita entièrement l'écueil de tant d'hommes qui sont, sous d'autres rapports, ses égaux, et qui ont apporté dans la politique le ton de commandement militaire; bien que ses relations différentes avec le sénat lui en donnassent souvent l'occasion, il n'eut jamais à accomplir des violences telles que le 18 brumaire. César était monarque; mais il n'eut jamais le vertige de la tyrannie. Il est peut-être le seul parmi les puissants de la terre qui, dans les grandes comme dans les petites circonstances, n'ait jamais agi suivant son inclination ou son caprice, mais toujours, sans exception, conformément à son devoir comme chef, et qui, en repassant sa vie, tout en ayant à regretter plus d'un faux calcul, n'eut jamais à regretter un emportement déplacé de passion. Il n'y a rien dans l'histoire de la vie de César qui puisse être comparé, même sur une petite échelle, aux ébullitions poético-sensuelles, telles que le meurtre de Clitus ou l'incendie de Persépolis, qu'on trouve dans l'histoire de son grand prédécesseur en Orient. Il est, en somme, peut-être le seul de ces hommes puissants qui ait gardé jusqu'à la fin de sa carrière le tact politique avec lequel on navigue entre le possible et l'impossible, et qui n'ait pas succombé devant la tâche la plus difficile pour les natures richement douées, celle de reconnaître, au comble du succès, la limite naturelle des choses. Il fit ce qui était possible, et ne laissa jamais une chose utile non faite pour en poursuivre une nouvelle impossible, il ne dédaigna jamais du moins de mitiger par des palliatifs les maux incurables. Mais là où il reconnaissait que la destinée avait parlé, il obéissait toujours. Alexandre sur l'Hyphase, Napoléon à Moscou, ont
résisté parce qu'ils ne pouvaient faire autrement, et s'indignaient
contre la destinée (le ce qu'elle ne donnait a ses favoris que des succès limités; César recula volontairement sur la Tamise et sur le Rhin; sur le Danube et l'Euphrate, il ne rêva pas des plans de conquête illimités, mais simplement un règlement raisonnable de frontières.
Tel était cet homme unique qu'il semble si facile et qu'il est cependant si difficile de dépeindre. Sa nature tout entière est d'une clarté transparente, et la tradition nous a conservé sur lui des détails plus abondants et plus vivants que sur aucun des héros de l'ancien monde. L'idée que nous pouvons nous faire d'un pareil homme peut varier, peut être plus ou moins creuse ou profonde, mais elle ne peut subir de différence sensible : pour tout homme dont l'esprit n'est pas absolument perverti, sa grande figure se présente avec les mêmes traits essentiels, et cependant personne n'a réussi à la rendre vivante. Le secret est précisément dans cette perfection. Par son caractère en tant qu'homme, ainsi que par sa place dans l'histoire, César occupe une position où les grands contrastes de l'existence se rencontrent et se balancent. Il avait en même temps la puissance créatrice la plus extraordinaire et le jugement le plus pénétrant; il n'était plus un jeune homme, et il n'était pas encore un vieillard ; doué de la plus grande énergie de volonté et de la plus haute capacité d'exécution, plein de l'idéal républicain et en même temps né pour être roi, Romain dans l'essence la plus profonde de sa nature, et cependant appelé à réconcilier et à combiner en lui ainsi que dans le monde extérieur les types romain et grec de civilisation, César est l'homme entier et parfait. Mais dans cette circonstance même se trouve la difficulté, je dirais même l'impossibilité de faire un portrait d'après nature de César. Comme l'artiste peut peindre toute chose sauf la beauté consommée, l'historien, quand il rencontre une fois sur mille la perfection, ne peut que se taire devant elle. La régularité peut se peindre; mais elle ne donne que l'idée négative de l'absence du défaut; le secret de la nature, qui, dans ses manifestations les plus accomplies, combine la régularité et l'individualité, passe toute expression. Nous n'avons qu'à envier le sort de ceux qui ont contemplé cette perfection, et nous en faire une idée
affaiblie par l'éclat réfléchi qui demeure aux œuvres créées par cette grande nature. Ces œuvres portent aussi, il est vrai, le sceau du temps. Le héros romain est non seulement l'égal de son prédécesseur grec, mais son supérieur; mais le monde avait vieilli, et il avait perdu le charme de la jeunesse. L'action de César n'était plus, comme celle d'Alexandre, une marche joyeuse en avant vers un but indéfiniment éloigné. Il avait à bâtir sur des ruines et avec des ruines, et se contentait de s'établir aussi sûrement et aussi favorablement que possible dans les vastes mais infranchissables limites qui lui étaient assignées. C'est avec raison, par conséquent, que le tact délicat et poétique des nations ne s'est pas épris du Romain peu poétique, et n'a rattaché qu'au front du fils de Philippe cette auréole politique qui réfléchit toutes les nuances de la légende. Mais c'est avec autant de raison que la vie politique des nations s'est agitée pendant des siècles dans l'orbite tracée par César. Les peuples auxquels appartient l'empire du monde désignent encore par son nom les plus élevés de leurs monarques, et c'est là un symptôme assez significatif, et malheureusement peu à leur honneur.
Dans son œuvre de pacification, César partit du principe de la réconciliation des partis qui avaient subsisté jusque-là. Tandis que César donnait des ordres pour que les statues de Sylla qui avaient été renversées par la populace de la capitale à la nouvelle de la bataille de Pharsale, fussent relevées, et reconnaissait ainsi le fait qu'à l'histoire seule il convenait de juger ce grand homme, il annulait en même temps les derniers effets de ses lois exceptionnelles, rappelant de l'exil ceux qui avaient été bannis dans les temps de troubles de Cinna et de Sertorius, et rendait aux fils de ceux qui avaient été exilés par Sylla le droit à l'éligibilité qu'ils avaient perdu. De même, il rétablit tous ceux qui, au début de la récente catastrophe, avaient perdu leur siège au sénat et leurs droits civiques par sentence des censeurs ou procès politique.
Une chose plus difficile de beaucoup que le règlement de ces questions, qui appartenaient déjà, quant à leur objet, au passé, ce fut la conduite envers les partis qui existaient encore à ce moment : d'une part, les propres adhérents démocratiques de
César, de l'autre, l'aristocratie détruite. Lorsqu'il devint ('vident que César était fort éloigné de devenir l'exécuteur testamentaire de Catilina, et que le plus que les débiteurs pouvaient al tendre de lui était quelque allégement de paiement et des modifications de procédure, l'indignation se manifesta par cette question : Pour qui donc le parti populaire a-t-il vaincu, si ce n'est pas pour le peuple? Et la racaille de cette espèce, haute et basse, en voyant échouer ses saturnales politico-économiques, se mit à coqueter avec les pompéiens.
Il avait à l'égard de l'ancien parti aristocratique, qui possédait une bien plus grande vitalité, à préparer et à commencer sa dissolution, ce que le temps seul pouvait accomplir, par une habile combinaison de répression et de conciliation. Il évita d'exaspérer le parti vaincu par des sarcasmes inutiles; il ne parla de Pompée qu'avec respect. La persécution politique qui suivit la victoire fut renfermée par César dans les plus étroites limites. Il s'épargna à lui-même et au pays les procès politiques de haute trahison. De plus, tous les simples soldats qui avaient suivi leurs officiers romains ou provinciaux dans la lutte contre César jouirent de l'impunité. La sentence de mort ne fut appliquée que contre un petit nombre de coupables.
L'opposition républicaine se soumit, pour obtenir le pardon; mais elle ne fut pas réconciliée. Mécontente du nouvel ordre de choses, elle était exaspérée contre ce chef intrus. Il n'y avait pas de place pour une résistance politique ouverte. Mais le républicanisme ne trouva que mieux son expression dans l'opposition d'opinions, dans de secrètes agitations et dans des complots. Quand un comédien faisait une allusion républicaine, il était salué des plus vifs applaudissements. L'empire romain était plein de prétendants naissants et de républicains; les flammes de la guerre civile, allumées tantôt par les pompéiens, tantôt par les républicains, renaissaient violemment dans différents endroits, et dans la capitale il y avait une conspiration perpétuelle contre la vie du monarque. Mais César ne pouvait, même en présence de ces complots, prendre sur lui de se faire entourer par une garde du corps permanente, et se contentait de faire dénoncer ces
conspirations par des placards. César ne pouvait, pour le but élevé qu'il poursuivait, se passer du parti constitutionnel lui-même, qui embrassait en fait, non seulement l'aristocratie, mais tout ce qu'il y avait d'esprits lettrés et nationaux parmi les citoyens italiens. En conséquence, les chefs les plus distingués des partis vaincus furent, il est vrai, éloignés; mais on n'épargna pas le pardon aux hommes de second et de troisième ordre, et particulièrement de la jeune génération. Comme pour Henri IV et Guillaume d'Orange, les plus grandes difficultés naquirent pour César après la victoire. La démocratie dégénérée était en rébellion ouverte contre César, depuis le moment où elle s'était aperçue que le but de César n'était nullement le sien : les adhérents personnels de César murmuraient eux-mêmes, quand ils voyaient que le chef établissait, au lieu d'un Etat de condottieri, une monarchie équitable et juste pour tous. Ce règlement de la république n'était bien vu d'aucun parti, et dut être imposé à ses associés non moins qu'à ses adversaires. La position même de César était en un certain sens plus périlleuse qu'avant la victoire; mais ce qu'il perdait, l'État le gagnait. En annihilant les partis et en épargnant les partisans, et même en permettant à tout homme de talent ou même de bonne famille d'arriver aux affaires, sans tenir compte de son passé politique, il réunissait pour sa grande entreprise toutes les forces vives de Y Etat.
En acceptant sans réserve, à part bien entendu les projets insensés de Catilina et de Clodius, l'héritage de son parti, en montrant la haine la plus amère, la plus personnelle à l'aristocratie et aux vrais aristocrates, en gardant, sans les modifier essentiellement, les idées de la démocratie romaine, c'est-à-dire l'allégement des dettes, la colonisation au-delà des mers, le nivellement graduel des droits entre les classes diverses de l'Etat, l'émancipation du pouvoir politique, à l'égard du sénat, sa monarchie différait si peu de la démocratie, que la démocratie au contraire n'atteignit son but qu'au moyen de cette monarchie. Cette monarchie, en effet, n'était pas le despotisme oriental de droit divin, mais une monarchie telle que Caïus Gracchus désirait la former, telle que Périclès et Cromwell la fondèrent, la représentation de la nation par l'homme en qui elle met sa confiance suprême et illimitée.
La position du nouveau chef de l'Etal prit une (orme en apparence singulière. César avait été investi de la dictature, temporairement d'abord après son retour d'Espagne, en 705 (49), puis après la bataille de Pharsale, de l'automne de 706 (48), pour un temps indéfini enfin, après la bataille de Thapsus, depuis le Ier janvier 709, comme charge annuelle à laquelle il fut d'abord élevé pour dix ans, et enfin en 710 pour la vie : il reçut également la censure sous le nouveau titre de prœfectus morum, en 708, pour trois ans, et en 710 pour la vie; puis le consulat, d'abord en 706, suivant les formes ordinaires (ce fut là la cause immédiate de la guerre civile), et successivement pour cinq ans et pour dix ans, et une fois aussi sans collègue; de plus, non le tribunat du peuple, il est vrai, mais la puissance tribunitienne en 706 (48) pour la vie; on lui donna également la première place au sénat avec le droit de diriger le vote; enfin, en 708 (46), il reçut le titre d'imperator à vie. Un mélange de lois et de décrets du sénat confiaient à César le droit de décider de la paix et de la guerre, sans consulter le sénat ou le peuple, la libre disposition des armées et des caisses, la nomination des gouverneurs de province, un droit obligatoire de proposition en ce qui concernait une portion des élections dans les comices par centuries, le droit de nommer des patriciens, et d'autres prérogatives extraordinaires du même genre, sans parler des vains honneurs et des décorations. On essayait par là de dissoudre l'autorité absolue du monarque dans ses différents éléments individuels.
Le nouveau nom d'imperator apparaît sous tous les rapports la véritable expression qui convient à cette nouvelle monarchie, précisément parce qu'il est nouveau, et on ne voit pas qu'il ait été motivé par aucune circonstance extérieure. Au point de vue du droit public, la nouvelle charge d'imperator était basée sur la position que les consuls et les proconsuls occupaient hors du pomœrium, de sorte que non seulement le commandement militaire, mais le pouvoir suprême judiciaire et par conséquent administratif y était renfermé. L'autorité de Yimperator était, au point de vue de la qualité, supérieure à celle des consuls et des proconsuls, en ce sens qu'elle n'était pas limitée quant au temps ou à l'espace, mais était à vie, héréditaire, et s'exerçait même dans la
capitale, que Yimperator ne pouvait, comme le consul, être tenu en échec par ses collègues de pouvoir égal.
En un mot, cette nouvelle charge Yimperator n'était autre chose que le rétablissement du pouvoir royal primitif; car c'étaient ces restrictions mêmes, c'est-à-dire ce qui concernait la limitation du pouvoir quant au lieu et au temps, la collégation, la coopération du sénat ou du peuple, nécessaire en certains cas, qui distinguaient les consuls des rois. Il y a peu de traits de la nouvelle monarchie qui ne se trouvent pas dans l'ancienne, l'union du pouvoir militaire suprême, judiciaire et administratif dans les mains du prince, une présidence religieuse de la république, le droit d'édicter des ordonnances ayant force de loi, la réduction du sénat au rôle d'un conseil d'Etat, le rétablissement du patriciat et de la préfecture de la cité, le caractère particulier et quasi héréditaire; car la constitution de César, comme celle de Cromwell et de Napoléon, permettait au monarque de nommer son successeur sous la forme de l'adoption. Nous ne devons plus nous étonner que César, qui n'était rien moins qu'un antiquaire politique, ait reculé de cinq siècles pour trouver le modèle d'un nouvel Etat. En conséquence, César se rattacha très judicieusement à Servius Tullius, de même que plus tard Charlemagne se rattacha à César, et Napoléon tenta pour le moins de se rattacher à Charlemagne. Plus d'un de ses véhéments adhérents lui conseillèrent de différentes manières et à différentes époques de prendre la couronne, et plus particulièrement Marc-Antoine, quand il lui offrit comme consul le diadème devant tout le peuple. Mais César rejeta toutes ces propositions sans exception.
Mais quelle qu'ait été l'appellation, il y avait là un souverain, et en conséquence la cour s'établit avec tout son cortège de pompe, d'insipidité et de vide. César paraissait en public, non sous le vêtement des consuls qui était bordé de pourpre, mais dans une robe toute de pourpre, ce qui constituait pour l'antiquité le vêtement royal, et il reçut; assis sur un trône d'or et sans se lever, la députation solennelle du sénat. Les fêtes commémoratives de sa naissance, de ses victoires et de ses vœux, remplissaient le calendrier.
Sous un monarque aussi absolu de fait que l'était César, il
n'y avait guère de place pour une constitution. César revint pleinement et délibérément à la tradition de la période royale; rassemblée des citoyens redevint ce qu'elle avait été à cette époque, auprès et avec le roi, l'expression suprême et dernière de la volonté du peuple souverain; le sénat revint à sa destination originelle de donner des avis au roi quand il les demandait.
Pour la législation, le monarque démocratique resta fidèle à la coutume primitive du droit public des Romains, que l'ensemble des citoyens, d'accord avec le roi qui les convoquait, avait seul le pouvoir de faire des lois organiques pour la république, et il fit régulièrement sanctionner ses ordonnances par décret du peuple.
Tandis que le roi démocratique accordait ainsi à la communauté du peuple au moins une part formelle de la souveraineté, ce n'était en aucune façon son intention de diviser son autorité avec le corps qui avait été jusque-là le souverain, le collège des sénateurs. Le sénat de César devait être, à la différence du futur sénat d'Auguste, un conseil d'Etat suprême dont il se servait pour préparer les lois, et pour édicter les ordonnances administratives les plus importantes faites par lui, ou au moins sous son nom; car il se présentait des circonstances où des sénatus-consultes étaient rendus, sans qu'aucun des sénateurs qui y étaient désignés comme présents en eût eu la moindre connaissance.
Tandis que le gouvernement de la noblesse était ainsi écarté et son existence même minée, et que le sénat sous sa nouvelle forme n'était plus que l'instrument du monarque, l'autocratie en même temps était introduite dans l'administration, et le gouvernement de l'État; tout le pouvoir exécutif fut concentré entre les mains du monarque. D'abord, Yimperator décidait naturellement en personne toutes les questions. La maison romaine était une machine où la puissance intellectuelle elle-même des esclaves et des affranchis était un produit pour le maître : un maître, qui savait les gouverner, avait a son service une multitude d'intelligences. C'était la beauté idéale de la centralisation bureaucratique; notre système de comptabilité essaie de l'imiter, mais il reste aussi loin de son prototype que la puissance du capital est
inférieure à l'ancien système de l'esclavage. Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que César n'eut pas de second qui ait exercé une influence personnelle sur son œuvre, ou qui même ait été initié à l'ensemble du plan; il ne fut pas seulement le seul maîtreouvrier, mais il travailla sans associés habiles, avec des compagnons vulgaires.
César prit en main le gouvernement de tout le système financier et de trésorerie, et le dirigea comme lui et les grands de Rome avaient l'habitude d'administrer leurs propres biens. Pour l'avenir, la levée des revenus provinciaux, et, dans l'ensemble, l'administration de la monnaie furent confiées aux esclaves et aux affranchis de Yimperator, à l'exclusion des hommes de l'ordre sénatorial : mesure considérable qui donna naissance avec le temps à la classe importante des procuratores et de la maison impériale.
En ce qui concerne les gouverneurs, ils devinrent des chefs exclusivement militaires.
Les magistrats de Rome ne furent que les premiers parmi ceux de l'empire, et le consulat en particulier devint un poste purement nominal, qui ne garda une certaine importance pratique qu'en vertu du gouvernement de province auquel il donnait droit. Le nombre des préteurs et des questeurs fut en même temps doublé, comme nous l'avons dit, et on en fit autant pour les édiles plébéiens, auxquels on ajouta deux nouveaux « édiles pour le blé ((édiles céréales) », pour surveiller les approvisionnements de la capitale. La nomination à ces charges resta à la cité, et ne fut soumise à aucune restriction en ce qui concerne les consuls, les tribuns du peuple et les édiles plébéiens : Yimperator se réserva le droit de présenter aux électeurs, qui devaient les accepter, la moitié des préteurs, des édiles curules et des questeurs qui devaient être nommés annuellement.
Le faible éclat que pouvait encore répandre le culte de Jupiter reluisit autour du trône nouvellement établi, et la vieille foi nationale devint, dans ces derniers temps, l'instrument de la papauté césarienne, qui cependant, fut — dès le début — creuse et faible.
César réclama le droit d'appeler les causes capitales aussi bien que les procès privés en seul et dernier ressort à sa propre barre, et de les juger personnellement s'il était présent, ou p<tr le lieutenant de la cité en cas d'absence. En fait, nous le voyons, à la manière des anciens rois, tantôt siégant en justice publiquement au Forum, pour juger des citoyens romains accusés de liante trahison, tantôt conduisant une enquête judiciaire dans sa maison, pour les princes clients accusés du même crime. Pour la procédure judiciaire usuelle dans les causes criminelles et civiles, César garda les anciennes institutions judiciaires ou conserva l'ancienne manière de rendre la justice.
Les crimes politiques continuèrent, même sous la monarchie, à être rapportés à une commission de jurés : le nouveau décret que César rendit à ce sujet spécifiait les actes punissables avec précision et dans un esprit libéral qui excluait toute poursuite pour cause d'opinion, et fixait comme pénalité non la mort, mais le bannissement.
La réorganisation du système militaire par César fut limitée à la discipline qu'il resserra et fortifia, car elle avait été relâchée sous le contrôle négligent et incapable qui avait précédé. Le système militaire des Romains ne lui sembla pas nécessiter une réforme radicale dont il n'était pas, au reste, susceptible : il accepta les éléments de l'armée comme Hannibal l'avait fait.
Le changement le plus essentiel introduit dans le système militaire fut l'institution d'un chef militaire permanent dans la personne de Yimperator, qui dominait une corporation gouvernante non militaire et incapable sous tous les rapports, réunissait entre ses mains le contrôle complet de l'armée, et en fit, au lieu d'une direction en grande partie nominale, un commandement réel et suprême.
Par-dessus tout, César méditait une expédition contre les Parthes, pour venger la journée de Carrhes. Il avait compté trois années pour cette guerre, et était résolu à en finir avec ces dangereux ennemis une fois pour toutes, et avec autant de précaution que de vigueur. Il avait également projeté d'attaquer Boerebistas,
roi des Gètes, qui étendait considérablement son pouvoir des deux côtés du Danube, et de protéger l'Italie au nord-est par des districts-frontières semblables à ceux qu'il avait créés pour elle en Gaule. D'autre part, il n'y a aucune preuve que César méditât, comme Alexandre, une carrière indéfinie de victoires : on dit qu'il avait pensé à marcher de la Parthie à la mer Caspienne, et de la mer Caspienne à la mer Noire, et de là au Danube, à annexer à l'empire la Scythie et la Germanie jusqu'à l'océan du Nord, qui, selon les idées de ce temps, n'était pas très éloigné de la Mauritanie, et de retourner à Rome par la Gaule ; mais aucune autorité digne de foi ne garantit l'existence de ces fabuleux projets.
Il est hautement probable que César demandait aux dieux, comme Scipion Emilien, non pas d'accroître l'empire, mais de le préserver, et que ses projets de conquête étaient limités à un règlement de frontières.
Mais, si c'est uniquement par probabilité qu'on ne peut considérer César comme un conquérant du monde, dans le même sens qu'Alexandre et Napoléon, il est certain que son dessein était de ne pas faire reposer sa nouvelle monarchie principalement sur l'armée, ni de placer l'autorité militaire au-dessus de l'autorité civile, mais de l'incorporer à la communauté civile, et, autant que possible, de l'y subordonner. Les piliers principaux de l'état militaire, ces vieilles et fameuses légions de Gaule furent honorablement dissoutes, par suite de l'incompatibilité de leur esprit de corps avec l'état civil, et leur nom glorieux ne fut perpétué que dans les communautés civiles nouvellement fondées. Les soldats reçurent de César des lots de terre; mais ils ne furent pas, comme ceux de Sylla, établis ensemble et militairement en colonies particulières, mais surtout en Italie, isolés autant que possible.
Quoique toujours entouré d'assassins et le sachant bien, César rejeta la proposition faite dans le sénat d'instituer une garde particulière ; il congédia, dès que la tranquillité fut un peu rétablie, l'escorte espagnole dont il s'était d'abord entouré dans la capitale et se contenta d'une suite de licteurs sanctionnée par l'usage traditionnel pour les magistrats suprêmes de Rome.
La destinée est plus puissante que I<- génie. César voulait devenir le restaurateur de la république, et il devint le fondateur de la monarchie militaire qu'il abhorrait; il renversa le régime des aristocrates et des banquiers, pour y substituer le régime militaire, et la republique continua comme auparavant à être tyrannisée et exploitée par une minorité privilégiée. C'est néanmoins le privilège des natures les plus hautes de s'égarer en créant. Les tentatives brillantes faites par de grands hommes pour réaliser l'idéal, même quand elles n'atteignent pas leur but, forment le trésor le plus sûr des nations. Ce fut grâce à l'œuvre de César que l'état militaire romain ne devint pas un gouvernement de police pendant des siècles et que les imperatores romains employèrent l'armée, non contre les citoyens, mais contre l'ennemi public.
Le règlement des affaires financières occasionna relativement peu de difficultés par suite des fondements solides que donnèrent l'immensité de l'empire et l'exclusion du système du crédit.
Dès que les rênes de l'administration financière furent entre les mains de César et non plus des sénateurs, une vie nouvelle, un ordre plus sévère et plus d'unité dans la direction, se firent sentir dans tous les rouages de cette vaste machine. Les deux institutions qui devaient leur origine à Caïus Gracchus, et qui dévoraient, comme la gangrène, les finances de l'Etat, la ferme des revenus publics et les distributions de blé, furent en partie réformées.
Tandis que, suivant la loi Sempronia, renouvelée par Caton, tous les citoyens romains établis à Rome avaient possédé un droit aux distributions de blé sans payer, cette liste d'indigents, qui avait atteint le chiffre de 320 000, fut réduite, par l'exclusion de ceux qui avaient des moyens d'existence ou par d'autres raisons, à 150 000 et ce nombre fut fixé définitivement comme étant celui des hommes qui avaient droit aux distributions. Par ce changement d'un privilège politique en une institution charitable; on vit naître à la vie un principe aussi remarquable au point de vue moral qu'au point de vue historique.
La vieille race latine avait, depuis longtemps, entièrement disparu de Rome. De tous les coins du vaste empire on vit
affluer à Rome une foule de gens venus pour la spéculation, pour la débauche, pour l'intrigue, pour le crime, ou pour se dérober aux yeux de la loi. C'étaient là des maux inséparables d'une capitale; mais il y en avait de plus accidentels et qui étaient peut-être encore plus graves. Il n'y a peut-être jamais eu une grande cité plus incapable que Rome de se suffire à elle-même : l'importation d'une part, et de l'autre la manufacture domestique par les esclaves y rendirent de bonne heure toute industrie libre impossible.
Les fêtes populaires avaient tellement augmenté de durée, que les sept fêtes ordinaires seules, la romaine, la plébéienne, celle de la mère des dieux, de Cérès, d'Apollon, de Flore et de la Victoire, duraient ensemble soixante-deux jours : à quoi il faut ajouter les combats de gladiateurs et bien d'autres amusements extraordinaires. Le devoir de fournir du grain à bas prix, qui était inévitablement nécessaire avec un prolétariat qui vivait au jour le jour, était accompli avec une extrême légèreté, et les fluctuations dans le prix du blé panifiable étaient vraiment fabuleuses. Enfin, les distributions de grain invitaient officiellement tout le prolétariat qui mourait de faim et ne voulait pas travailler, à demeurer dans la capitale. La semence était mauvaise, et la récolte s'en ressentait.
Les gens voyaient devant eux, toujours, la disette, et souvent la famine complète. Nulle part aucun homme n'était moins sûr de sa vie que dans la capitale : le meurtre professionnel pratiqué par des bandits était le seul commerce qui lui fût particulier : avant l'assassinat, on attirait la victime à Rome; personne ne s'aventurait, sans être armé et suivi, dans le voisinage de la capitale. La condition intérieure correspondait à cette désorganisation extérieure, et semblait une amère satire du gouvernement aristocratique. On ne fit rien pour la rectification du cours du Tibre; sauf qu'on fit constuire en pierre, au moins jusqu'à l'île du Tibre, le seul pont dont on se servît encore. On ne fit pas davantage pour niveler la cité sur les sept collines, sauf peut-être là où l'accumulation des immondices avait corrigé le niveau. Les rues montaient et descendaient étroites et anguleuses, et étaient
horriblement mal tenues : les trottoirs étaient ('doits et mal pavés. Les maisons ordinaires étaient bâties en briques et Sans soin, et atteignaient une hauteur extraordinaire, par le tait d'entrepreneurs qui travaillaient pour les petits propriétaires : les premiers devenaient ainsi prodigieusement riches, et les autres étaient réduits à la dernière misère. Comme des îles isolées au milieu de cette mer de masures on voyait s'élever les splendides palais des riches, qui mangeaient l'espace des petites maisons, comme leurs propriétaires dévoraient les droits des petits dans l'Etat : auprès de ces palais de marbre et de ces statues grecques, les temples en ruine, avec leurs images des dieux qui étaient en grande partie en bois, faisaient une mélancolique figure.. La surveillance des rues, des quais et de la construction était absolument inconnue. Si le gouvernement s'occupait des inondations, des incendies et des chutes de maisons qui étaient journalières, c'était seulement pour demander aux théologiens de l'État leur rapport et leur avis relativement à la signification de ces signes et de ces prodiges. Si nous nous figurons Londres avec la population esclave de la Nouvelle-Orléans, avec la police de Gonstantinople, avec le caractère anti-industriel de la Rome moderne, et agitée par des politiques tels que ceux de Paris en 1848, nous nous ferons une idée approximative de la gloire républicaine, dont Cicéron et ses partisans déplorent la perte dans leurs lettres déraisonnables.
César travailla énergiquement à la réformation de ce lamentable et honteux état de choses. Malheureusement les maux les plus essentiels étaient les plus incurables. César ne pouvait pas abolir l'esclavage avec son cortège de calamités nationales. César pouvait tout aussi peu créer l'industrie dans la capitale. Cependant les grandes constructions remédièrent jusqu'à un certain point à ce manque de point d'appui qu'il rencontra, et il ouvrit au prolétariat une source de gains limités mais honorables.
Les rangs du prolétariat existant furent éclaircis, d'une part, par les tribunaux qui poursuivaient avec une incessante vigueur la multitude, d'autre part, par une large colonisation transmarine. On prit de nouvelles mesures pour limiter l'incessante fluctuation du prix des denrées les plus essentielles sur le marché de la
capitale. Le système des clubs fut réformé. Il en fut de même de la corruption et de la violence, qui avaient prévalu dans les élections républicaines et dans les tribunaux, et généralement des saturnales de la canaille, qui prirent fin d'elles-mêmes. A cela s'ajouta une administration plus stricte de la justice criminelle et une police énergique. L'empereur ne dédaigna pas d'obliger les propriétaires à réparer les routes et à paver le trottoir dans toute sa largeur, et publia également des ordonnances sur les porteurs de litière et les charretiers qui, par suite de l'étroitesse des rues n'avaient le droit de circuler librement dans la capitale que pendant la nuit.
Ce n'était pas seulement par l'étendue des bâtiments en eux-mêmes et l'importance des sommes qui y furent dépensées que César l'emportait sur ses prédécesseurs; mais le vrai sentiment de ce qui était nécessaire au bien public distingue ce que fit César pour les institutions publiques de Rome. Il ne bâtit pas comme ses successeurs des temples et d'autres splendides constructions; au Forum se tenaient les assemblées du peuple, les tribunaux, la bourse, le travail et l'oisiveté de tous les jours; il se débarrassa au moins des assemblées et des tribunaux, en construisant pour le peuple de nouveaux comices, les Septa Julia au Champ de Mars, et pour les tribunaux un lieu particulier de séance, le Forum Julium, entre le Capitale et le Palatin. On avait déjà formé des projets pour un nouveau palais du sénat, pour un nouveau et magnifique bazar, pour un théâtre qui devait rivaliser avec celui de Pompée, pour une bibliothèque latine et grecque sur le modèle de celle qui avait été récemment détruite à Alexandrie, et qui eût été la première institution de cette nature à Rome, enfin pour un temple de Mars, qui devait surpasser tout ce qui avait existé jusqu'alors en richesse et en gloire.
Malgré les tentatives les plus sérieuses pour annihiler les petites propriétés, le fermage n'était plus le caractère prédominant de l'agriculture à cette époque, à l'exception peut-être des vallées des Apennins et des Abruzzes. Dans les domaines de Tusculum et de Tibur, sur les rivages de Terracine et de Baia, là où les anciens fermiers latins avaient semé et récolté, on voyait s'élever maintenant dans une splendeur vide les villas des nobles romains,
dont quelques-unes couvraient l'espace (Tune ville de grandeur
moyenne avec leurs dépendances de jardins, d'aqueducs, de
viviers d'eau douée et d'eau salée pour la conservation et la multiplication du poisson de mer et du poisson d'eau douce, des garennes à lièvres, à lapins, à cerfs, à chevreuils, à sangliers, et des volières pour les faisans et pour les paons.
La rivalité des jardiniers de fruits était poussée si loin que, dans les villas élégantes, le fruitier était revêtu de marbre et arrangé comme une salle à manger.
La vallée de Rieti, les environs du lac Fucin, les districts du Liris et du Volturne, et l'Italie centrale en général, étaient, en ce qui concerne la culture, dans une condition florissante : il y avait même certaines branches d'industrie qui étaient des auxiliaires favorables de l'agriculture et, quand les circonstances s'y prêtaient, on bâtissait sur la propriété des auberges, des manufactures de drap, et surtout des briqueteries. Les propriétaires viticoles d'Italie et les possesseurs d'oliviers, non seulement approvisionnaient les marchés d'Italie, mais exportaient une grande quantité de leurs produits au-delà des mers.
Par suite de ce système économique qui reposait, au point de vue agricole et mercantile, sur la masse des capitaux et sur la spéculation, on vit naître une terrible disproportion dans la distribution de la richesse. La phrase si rebattue d'une république composée de millionnaires et de mendiants ne fut jamais peutêtre si bien appliquée qu'à la Rome des derniers temps de la république. Une véritable classe moyenne, dans le véritable sens du mot, il ne pouvait y en avoir, car une classe semblable ne pouvait exister dans un État à esclaves.
L'aristocrate luttait avec le plébéien pour ne rien faire; si l'un se couchait sur le pavé, l'autre restait au lit jusqu'au milieu du jour. L'extravagance, et une extravagance sans goût, prédominait. Elle se répandait dans la politique et dans le théâtre, et naturellement de manière à corrompre l'une et l'autre. La charge de consul était achetée à un prix énorme; dans l'été de 700 (54), on paya le vote au premier degré seulement 10 000 000 de sesterces
(2 500 ooo frs or), et tout le plaisir que l'homme d'éducation trouve au théâtre était gâté par le goût désordonné de la décoration.
Mais aucun luxe n'était plus répandu que le plus grossier de tous, le luxe de la table. Tous les arrangements des villas et toute la vie de campagne étaient subordonnés au dîner; non seulement on avait des salles à manger différentes pour l'été et l'hiver, mais on servait à dîner dans la galerie de peinture, dans le fruitier, dans la volière, ou sur une plate-forme élevée dans le parc aux daims, et autour de laquelle, lorsque l'Orphée du lieu paraissait en costume théâtral et faisait entendre ses accents, venaient se grouper les chevreuils et les sangliers bien dressés. Tel était le soin qu'on donnait à la décoration; mais on n'oubliait pas pour cela les réalités : non seulement le cuisinier était un savant en gastronomie, mais le maître lui-même se faisait souvent le professeur de son cuisinier. Aucun naturaliste n'a jamais scruté la terre et les mers avec plus de zèle pour y trouver de nouveaux animaux et de nouvelles plantes que les épicuriens de cette époque pour y trouver des raretés culinaires. On ne s'étonnait pas de voir un invité prendre de l'émétique après un banquet, pour éviter les conséquences d'une trop grande variété de mets placés devant lui. La débauche sous toutes les formes devint tellement systématique et savante qu'elle trouva des professeurs, qui vivaient des leçons qu'ils donnaient aux jeunes gens de qualité sur la théorie et la pra:ique du vice.
Les fortunes princières de cette époque n'avaient déjà eu que des dettes également princières : César, vers 692 (62) déduction faite de son actif, devait 25 000 000 de sesterces (6 250 000 frs or) ; Marc- Antoine, à vingt-quatre ans, 6 000 000 de sesterces ( 1 500 000 frs or) , quatorze ans après, 40 000 000 de sesterces (10 millions de frs or).
Dans de pareilles circonstances, la moralité et la vie de famille étaient traitées comme de vieux préjugés dans toutes les classes de la société. Etre pauvre n'était pas seulement le plus grand malheur et le pire des crimes, mais le seul malheur et le seul crime : pour de l'argent, l'homme d'État vendait son pays et le citoyen sa liberté; le grade d'officier et le vote du juré
s'achetaient à prix d'argent; les femmes de qualité se vendaient
comme des courtisanes.
En conséquence d'une telle condition sociale, la race latine avait subi en Italie une diminution alarmante, et ses belles provinces étaient en proie soit à des émigrés parasites, soit à une complète désolation. Une portion considérable de la population de l'Italie se réfugiait dans les contrées étrangères.
Comme les rivières se colorent de nuances différentes, tandis qu'un égout a toujours la même couleur, l'Italie de l'époque cicéronienne ressemble substantiellement à la Grèce de Polybe, et encore plus à la Carthage du temps d'Hannibal, où de même la toute-puissance du capital ruinait la classe moyenne, élevait le commerce et la grande propriété à la plus haute prospérité, et enfin menait à une corruption morale et politique revêtue d'un vernis d'hypocrisie. Tous les crimes dont le capital s'est rendu coupable envers les nations et les civilisations dans le monde moderne, restent inférieurs aux abominations des anciens Etats à esclaves.
César appliqua toute son énergie à ramener, par une intervention spéciale, la nation à son foyer et à la vie de famille, et à réformer l'économie nationale par loi et par décret.
En vue d'empêcher l'émigration continuelle des Italiens, et de décider les gens de qualité et les marchands à s'établir dans leur patrie, non seulement on abrégea le temps du service, mais des hommes de rang sénatorial n'eurent plus la permission de sortir de l'Italie. Comme empereur, il proposa des récompenses extraordinaires pour les pères de nombreuses familles, tandis que, comme juge suprême de la nation, il traitait le divorce et l'adultère avec une sévérité sans précédent dans l'histoire romaine. Il restreignit l'usage des robes de pourpre et des perles à certains temps, à certains âges et à certaines classes, et les prohiba totalement pour les hommes faits ; il fixa un maximum pour la dépense de la table, et défendit directement plusieurs plats de luxe.
César refusa l'abolition des dettes, mais on fit dès 705 (49) deux concessions importantes. D'abord, l'intérêt en retard fut
supprimé, et ce qui avait été payé fut déduit du capital. Secondement, le créancier fut obligé d'accepter la propriété mobilière et immobilière du débiteur au lieu du paiement de la valeur estimée avant la guerre civile.
Dans la question agraire, César qui déjà, dans son premier consulat, avait été en situation de la régler, fut plus judicieux que Tibérius Gracchus et ne chercha pas à rétablir le système des fermiers à tout prix. D'autre part, à sa manière strictement économique, qui ne tolérait ni profusion ni négligence, même sur une petite échelle, il institua une commission de vingt membres pour la révision générale des titres de propriété de l'Italie, et destina toute la terre domaniale de l'Italie (renfermant une portion considérable des terres qui étaient dans les mains des corporations spirituelles, mais qui appartenaient légalement à l'Etat) à être distribuée à la façon des Gracques, en tant qu'elle était propre à l'agriculture. En décidant que les nouveaux propriétaires n'auraient pas le droit d'aliéner pendant vingt ans les terres qu'ils avaient reçues, César trouvait un milieu heureux entre la concession complète du droit d'aliénation qui aurait bientôt remis une grande partie des terres aliénées entre les mains des capitalistes, et les restrictions permanentes à la liberté du commerce des terres que Tibérius Gracchus et Sylla avaient établies, tous deux également en vain.
Les provinces que César trouva existantes étaient au nombre de quatorze : sept européennes, l'Espagne ultérieure et citérieure, la Gaule transalpine, la Gaule italique avec l'Illyrie, la Macédoine avec la Grèce, la Sicile, la Sardaigne avec la Corse; cinq asiatiques : l'Asie, la Bithynie et le Pont, la Cilicie avec Chypre, la Syrie, la Crète; et deux africaines : la Cyrénaïque et l'Afrique. A ces provinces, César en ajouta trois nouvelles par l'érection des nouveaux gouvernements de la Gaule lyonnaise et de la Belgique et en constituant l'Italie en une province séparée.
Dans l'administration de ces provinces, le désordre oligarchique atteignit un point qui, malgré bien de notables exemples en ce genre, dépasse tout ce qu'on a jamais vu, au moins dans l'Occident, et qu'il semble impossible, d'après nos idées, de pou-
voir surpasser. Les taxes ordinaires devenaient beaucoup plus oppressives par la manière inégale dont elles étaient distribuées et par le système absurde qui présidait à la levée, que par leur importance. Quant au fardeau des garnisons, les hommes d'fitat romains étaient eux-mêmes d'avis qu'une ville souffrait presque autant quand une armée romaine y prenait ses quartiers d'hiver, que lorsqu'un ennemi la prenait d'assaut.
Dans les Etats clients, le fardeau était encore pire. L'oligarchie romaine ressemblait sous ce rapport à une bande de voleurs et accomplissait le pillage des provinciaux selon le système des affaires.
Grâce au peu de valeur de la propriété romaine et à l'absence de police maritime, les brigands et les pirates pullulaient partout. En Sardaigne et dans l'intérieur de l'Asie Mineure, le brigandage était endémique; en Afrique et dans l'Espagne ultérieure, il devint nécessaire de fortifier tous les bâtiments construits en dehors des limites des villes.
Le système de l'administration fut complètement remanié par César. Les gouvernements étaient encore sans doute distribués entre les consuls qui se retiraient annuellement et seize préteurs; mais comme Yimperator en nommait huit directement, et que la distribution des provinces dépendait entièrement de lui, elles étaient, en réalité, distribuées par Yimperator, et la levée des taxes fut dorénavant confiée, même dans les provinces, à des officiers impériaux. Les magistrats de César étaient là pour protéger le faible contre le fort, et au lieu de l'ancien contrôle plus qu'inutile des tribunaux équestres ou sénatoriaux, ils devaient répondre, pour leur propre compte, à la barre d'un monarque juste et sévère. La loi sur les exactions, dont César, dans son premier consulat, avait déjà rendu les dispositions plus sévères, fut appliquée par lui contre les principaux gouverneurs de provinces avec une rigueur inexorable qui dépassait même parfois la lettre de la loi.
Ainsi quoique les vieilles blessures saignassent encore, on vit naître avec César l'aurore d'une époque plus tolérable, le premier
gouvernement intelligent et humain qui eût paru depuis des siècles et une politique de paix qui ne reposait pas sur la lâcheté, mais sur la force. Les sujets eurent au moins autant de raison que les meilleurs Romains de pleurer sur le cercueil de leur grand libérateur.
D'autre part, la fusion réciproque du caractère latin et du caractère hellénique était, on peut le dire, aussi ancienne que Rome. A l'occasion de l'union de l'Italie, la nation latine conquérante s'était assimilé toutes les autres nationalités conquises, si ce n'est l'élément grec, qui avait été reçu dans son intégrité et tel qu'il se trouvait. Partout où se rendait le légionnaire romain, le maître d'école grec, conquérant, lui aussi, à sa manière, le suivait : nous voyons de bonne heure des maîtres grecs distingués établis sur le Guadalquivir, et le grec enseigné en même temps que le latin à l'institut d'Osca. La culture romaine la plus élevée n'était, en fait, que la proclamation du grand Evangile des mœurs et de l'art grecs dans l'idiome latin : le Grec ne pouvait guère protester contre la modeste prétention des vainqueurs qui proclamaient leur civilisation aux barbares de l'Orient, dans le langage même des Grecs. Partout où le Grec dominait, où le sentiment national était le plus pur, aux frontières menacées par la dénationalisation barbare, à Marseille par exemple, sur la côte septentrionale de la mer Noire, sur l'Euphrate et sur le Tigre, on en appelait à Rome comme protectrice et vengeresse de l'hellénisme; et, en fait, les fondations de villes par Pompée dans l'extrême-Orient reprenaient, après une interruption de plusieurs siècles, l'œuvre bienfaisante d'Alexandre.
L'idée de l'empire helléno-italique avec deux langues et une seule nationalité n'était pas nouvelle : autrement elle n'aurait été qu'une erreur; mais la faire passer de l'état de projet flottant à une conception suivie, d'efforts primitifs à une conception sûre et définitive, telle fut l'œuvre du troisième et du plus grand des hommes d'État démocrates de Rome.
En Afrique, le projet que n'avait pu réaliser Caïus Gracchus fut mis à exécution, et au lieu où s'était élevée la cité des ennemis héréditaires de Rome, 3 000 colons italiens et un grand nombre de
fermiers résidant sur le territoire carthaginois furent établi* : la nouvelle colonie de Vénus, la Cartilage romaine, s'éleva avec une grande rapidité, grâce aux circonstances favorables que présentait sa situation. Utique, qui avait été jusque-là la capitale et la première ville latine de la province, avait, dans une certaine mesure, reçu, dans la concession des droits latins, une compensation à la restauration de son antique rivale. Dans le territoire numide nouvellement annexé à l'empire, l'importante Cirta et les autres cités assignées au condottiere romain Publius Sittius pour luimême et ses troupes, obtinrent les droits des colonies militaires romaines.
Dans la contrée désolée de la Grèce, César, outre d'autres plans tels que l'institution d'une colonie romaine à Buthrotum (en face de Corfou), s'occupa surtout de la restauration de Corinthe. Non seulement on y conduisit une nombreuse colonie de citoyens, mais on fit un plan pour traverser l'isthme, de manière à éviter la dangereuse circumnavigation du Péloponnèse et faire passer tout le trafic entre l'Italie et l'Asie par le golfe Corinthien- Saronique. Enfin, dans l'extrême Orient grec, le monarque fonda des établissements italiques : sur la mer Noire, par exemple, à Héraclée et à Sinope, que les colons d'Italie se partageaient, comme à Emporiae, avec les anciens habitants; sur la côte de Syrie, dans la ville importante de Berytos, qui, comme Sinope, obtint une constitution italique, et même en Egypte, où une station romaine fut établie sur l'île de Pharos qui dominait la rade d'Alexandrie.
Par ces dispositions, la liberté municipale d'Italie se répandit dans les provinces d'une manière bien plus étendue qu'antérieurement. Les cités complètes, c'est-à-dire toutes les villes de province cisalpine et les cités de citoyens, et les municipes épars dans la Gaule transalpine et ailleurs, furent sur un pied égal avec celles de l'Italie, en ce sens qu'elles administraient leurs propres affaires et exerçaient une juridiction limitée. Les cités latines autonomes pour la forme et les autres cités émancipées, y compris celles de la Gaule narbonnaise, toutes celles de Sicile, en tant qu'elles n'étaient pas des cités de citoyens, et un nombre considérable
de villes dans les autres provinces, non seulement eurent une administration libre, mais probablement aussi une juridiction illimitée; en sorte que le gouverneur ne pouvait intervenir qu'en vertu de son contrôle administratif, qui était, il est vrai, fort arbitraire.
L'Italie fut convertie, de maîtresse des peuples sujets, en mère de la nation italo-hellénique renouvelée. La province cisalpine, complètement assimilée à la mère-patrie, était une promesse et une garantie que, dans la monarchie de César, comme au meilleur temps de la république, tout district latinisé pouvait espérer être placé sur le pied d'égalité avec ses aînés et avec la mère-patrie elle-même. Les terres avoisinantes, la Sicile grecque et le Midi de la Gaule, qui devenaient rapidement latins, étaient sur le seuil de l'égalisation politique et nationale avec l'Italie. A un degré moins avancé de préparation se trouvaient les autres provinces de l'empire, dans lesquelles, de même que dans la Gaule méridionale Narbo était une colonie romaine, les grandes cités maritimes, Emporiae, Gadès, Carthage, Corinthe, Héracléa, Pontica, Sinope, Béryte, Alexandrie, étaient devenues des cités italiques ou helléno-italiques, centres de civilisation romaine dans l'Orient grec, piliers fondamentaux de l'égalité future de toutes les parties de l'empire.
Le nouvel État avait besoin d'un culte commun qui fût d'accord avec la pensée italo-hellénique et un code général de lois supérieur aux statuts municipaux. Il en avait besoin et, en fait, ces choses existaient déjà. Dans le champ de la religion, les hommes avaient passé des siècles à fusionner ensemble le culte italique et hellénique, soit en adoptant extérieurement, soit en arrangeant intérieurement les différentes conceptions de dieux ; et, grâce à ce caractère flexible des dieux d'Italie, il y avait peu de difficulté à transformer Jupiter en Zeus, Vénus en Aphrodite, et de même toutes les idées essentielles de la foi latine en leur contrepartie hellénique.
Tels furent les fondements de la nouvelle monarchie de César. Pour la seconde fois, à Rome, la question sociale était arrivée à une crise, où l'antagonisme semblait être et était en
effet inévitable et irréconciliable. Dans la première occasion,
Rome avait été sauvée par le fait que l'Italie s'était noyée dans Rome, et Rome dans l'Italie, et, dans la nouvelle, Rome demeure agrandie, changée; le vieil antagonisme, s'il n'avait pas été réconcilié, s'était du moins fort affaibli. Cette fois Rome fut encore sauvée, parce que les contrées de la Méditerranée se noyèrent dans Rome ou se préparèrent à s'y noyer; la guerre entre les Italiens pauvres et riches, qui, dans la vieille Italie, ne pouvait se terminer que par la destruction de la nation, n'avait plus de champ de bataille ni de sens dans l'Italie des trois continents. Les colonies latines comblèrent l'abîme qui menaçait d'engloutir la cité romaine au cinquième siècle : l'abîme plus large encore du septième siècle fut comblé par les colonisations transmarines de Caïus Gracchus et de César. Pour Rome seule, l'histoire non seulement accomplit des miracles, mais elle les renouvela et guérit deux fois la crise intérieure, qui, dans l'État lui-même, était incurable, en régénérant l'État. Il y avait sans doute beaucoup de corruption dans cette régénération; comme l'union de l'Italie fut accomplie sur les ruines des nations samnite et étrusque, la monarchie méditerranéenne se construisit sur la ruine des Etats innombrables et des tribus jadis vivantes et vigoureuses ; mais ce fut une corruption qui engendra une renaissance, dont une part a survécu jusqu'à nos jours. Ce qu'on renversa pour construire, c'étaient des nationalités secondaires qui avaient été depuis longtemps désignées pour la destruction par la main niveleuse de la civilisation. César, partout où il détruisit, ne fit que prononcer le verdict de l'histoire; mais il défendit les germes de la civilisation tels qu'il les trouva, dans son propre pays comme au milieu de la nation choisie des Hellènes. Il sauva et renouvela l'élément romain; et, non seulement il épargna l'élément grec, mais, avec le même génie indépendant qu'il appliqua à la rénovation de Rome, il entreprit la régénération des Grecs, et reprit l'œuvre interrompue du grand Alexandre dont l'image comme nous pouvons le penser, n'était jamais absente de l'âme de César. Il résolut les deux grandes tâches, non seulement côte à côte, mais l'une par le moyen de l'autre. Les deux grands traits essentiels de l'humanité, le développement général et individuel, l'État et la civilisation, autrefois réunis en embryon chez ces
anciens Grecs-Italiens qui faisaient paître leurs troupeaux au sein d'une simplicité primitive, loin des côtes et des îles de la Méditerranée, s'étaient séparés lorsque se fit la division des Italiotes et des Hellènes, et restèrent isolés pendant des siècles. Maintenant le descendant du prince troyen et de la fille du roi du Latium créa, avec un État qui n'avait pas de civilisation distincte et une culture cosmopolite, un nouvel ensemble, dans lequel l'Etat et la culture se rejoignaient pour produire une moisson riche et bénie dans une sphère appropriée à leur union.
Nous avons esquissé l'œuvre que conçut César et que la postérité, retenue pendant des siècles dans les sentiers tracés par ce grand homme, essaya de poursuivre, sinon avec intelligence et énergie, du moins d'accord avec les intentions du maître illustre. Il n'y avait rien de fini, et beaucoup de traits étaient à peine ébauchés. Il faudrait rivaliser de génie avec un pareil homme, pour dire si le plan était complet; mais nous ne voyons pas de défaut essentiel dans ce que nous avons sous les yeux, chaque pierre de l'édifice suffirait à rendre un homme immortel, et cependant toutes contribuent à former un tout harmonieux. César gouverna comme roi de Rome pendant cinq ans et demi, à peine la moitié du règne d'Alexandre : dans l'intervalle de sept grandes campagnes qui ne lui permirent pas de rester quinze mois en tout dans Rome, il régla les destinées du monde pour le présent et l'avenir, depuis l'établissement d'une frontière entre la civilisation et la barbarie jusqu'à la suppression des mares d'eau de la capitale, et il garda assez de temps et de possession de luimême pour suivre au théâtre les pièces couronnées et pour décerner la couronne au vainqueur avec des vers improvisés. La rapidité et la précision avec lesquelles le plan fut exécuté prouvent qu'il avait été médité de longue main et étudié dans toutes ses parties, ce qui ne les empêche pas d'être aussi merveilleuses que le plan lui-même. Les traits principaux furent esquissés, et le nouvel Etat fut défini pour la suite du temps qui pouvait seul le compléter. César pouvait dire que son œuvre était complète; c'est ce qu'il entendait sans doute, quand il disait qu'il avait vécu assez longtemps. Mais précisément parce que l'édifice était immense, le maître y ajouta pendant sa vie, pierre sur pierre, avec la même
habileté et la même élasticité laborieuse, comme s'il ne devait pas avoir de lendemain. Il travailla et créa, comme jamais mortel ne le fit, et comme ouvrier et créateur, après vingt siècles, il est resté dans l'imagination des peuples comme le premier, le seul, l'empereur César.