HÉGÉMONIE DE ROME DANS LE LATIUM
Ie milieu de la péninsule fut, suivant les traditions les plus reculées, habité par deux peuples, ou plutôt deux rameaux d'un même peuple, dont la position dans la famille indo-germanique est plus facile à déterminer que celle de la race iapygienne. Nous pouvons hardiment appeler ce peuple les Italiotes, car c'est sur lui que repose l'importance historique de la péninsule. Il se partage en deux rameaux, les Latins d'un côté, de l'autre les Ombriens avec leurs rejetons du Sud, les Marses et les Samnites, et les colonies fondées, dès les premiers temps historiques, par les Samnites.
La plaine du Latium doit avoir été, dans les époques primitives, le théâtre des plus grands bouleversements de la nature, alors que l'action lente des alluvions et les éruptions de puissants volcans soulevaient couche par couche ce sol, sur lequel devait se décider à qui appartiendrait l'empire du monde. Le Latium est fermé à l'Est par les montagnes de la Sabine et des ^Eques, qui appartiennent à l'Apennin, au Sud par les montagnes Volsques qui atteignent une hauteur de quatre mille pieds et sont séparées de la chaîne de l'Apennin par l'ancien territoire des Herniques,
le plateau du Sacco (Trerus, affluent du Liris) et qui, s'étendant vers l'Ouest, se terminent au promontoire de Terracine; à l'Ouest, par la mer, qui sur ce point ne forme sur la côte que des ports médiocres ; au Nord cette contrée pénètre un peu dans le territoire montagneux de l'Ëtrurie. Ainsi entouré, le Latium forme une plaine magnifique arrosée par le Tibre « le torrent des montagnes » qui vient de l'Ombrie et par l'Anio qui vient des monts Sabins.
Le roman de la fondation de Rome par des émigrés albains sous la conduite des princes albains Romulus et Remus, n'est autre chose qu'une tentative naïve de la quasi-histoire ancienne, pour expliquer la singularité de cet établissement dans un lieu moins sain et moins fertile que bien d'autres dans la péninsule, et rattacher l'origine de Rome à la métropole du Latium.
L'emplacement primitif sur lequel s'éleva Rome dans le cours des siècles, ne comprenait d'abord, suivant des témoignages dignes de foi, que le Palatin ou la Rome carrée (Roma quadrata) comme on l'appela plus tard d'après la forme en carré irrégulier du mont Palatin. Les tours et les murs de cette enceinte primitive se voyaient encore du temps des Césars.
Tandis que la race latine s'unissait sous le commandement de Rome et étendait son territoire à l'est et au sud, Rome, pendant ce temps, par la faveur de la fortune et l'énergie de ses citoyens, devenait, de ville importante pour le commerce et l'agriculture, la capitale puissante d'une vaste contrée. La réforme du système militaire des Romains, et la révolution politique dont elle contenait le germe et qui nous est connue sous le nom de constitution de Servius, ont une connexité intime avec ce changement intérieur du caractère de la cité romaine. La fusion de la communauté quirinale avec celle du Palatin doit avoir déjà été accomplie quand a eu lieu la réforme de Servius, comme on l'appelle; et quand cette réforme eut uni et consolidé la force militaire de la communauté, les citoyens ne voulurent plus se contenter des retranchements qui entouraient les différentes collines, à mesure qu'elles se couvrirent d'édifices, et de posséder l'île sur le Tibre et peut-être la hauteur qui se trouvait sur le rivage opposé pour
commander le cours du fleuve. Les Romains se mirent à construire le mur Servius. Le nouveau mur d'enceinte commençait au fleuve, au-dessous de l'Aventin, et comprenait cette colline, sur laquelle, tout dernièrement (1855), en deux endroits, sur la pente de l'Ouest vers le fleuve et sur la pente opposée, on a découvert des ruines colossales de ces anciennes fortifications. Le mur d'enceinte embrassait ensuite le Ccelius et tout l'espace occupé par l'Esquilin, le Viminal et le Quirinal, sur lequel un large rempart de terre, encore imposant aujourd'hui, suppléait au défaut d'une pente naturelle; il se dirigeait ensuite vers le Capitole, dont la pente abrupte, tournée vers le Champ de Mars, formait une partie du mur de la Cité, qui allait ensuite rejoindre la rivière par-dessus l'île du Tibre. Cette île, avec le pont de bois et le Janicule, n'appartenait pas proprement à la ville, mais le Janicule était sans doute un avant-poste fortifié. Jusque-là le Palatin avait été la citadelle, mais depuis lors, cette montagne fut laissée pour les constructions de la cité agrandie, et ce fut de l'autre côté, sur la colline Tarpéienne, libre de tous côtés et facile à défendre, en raison de son étendue médiocre, qu'on construisit la nouvelle citadelle (arx, capitolium) , qui contenait la source de la citadelle, le puits soigneusement entouré (Tullianum), le trésor (aerarium), la prison, et le plus ancien lieu de réunion des citoyens. Le Capitole était en fait, comme en nom, l'acropole de Rome, une forteresse indépendante susceptible d'être défendue, même après la prise de la ville. L'espace renfermé dans le nouveau mur d'enceinte de la ville embrassait ainsi, outre les villes primitives du Palatin et du Quirinal, les deux forteresses du Capitole et de l'Aventin. Le Palatin, comme la ville propre ancienne, était entouré par les deux hauteurs qu'embrassait le mur d'enceinte, et les deux châteaux occupaient le milieu.
Les noms des hommes sous l'inspiration desquels ces grands monuments de la ville s'élevèrent sont à peu près aussi complètement ensevelis dans l'oubli que ceux des chefs qui ont livré et gagné les plus anciennes batailles de Rome. En somme, nous devons nous contenter d'apprendre de cette tradition ce qui est évident de soi-même, c'est que cette seconde création de Rome est en étroite connexion avec l'extension de l'hégémonie de
Rome sur le Latium et avec la reconstitution de l'armée des citoyens et que, nés d'une seule et même grande conception, ces deux progrès ne furent dus, quant à leur exécution, ni à un seul homme, ni à une seule génération.