‹ Histoire de RomeChapitre 6 sur 57 · LOI ET JUSTICE . RELIGION · texte numérisé non relu

LOI ET JUSTICE . RELIGION

oute juridiction appartenait à la communauté, c'est-àdire au roi, qui administrait la justice ou le « commandement (jus), les jours fixés pour la déclaration (diesfasti), sur la plateforme de la justice (tribunal) située sur la place des assemblées publiques » ; il est assis sur un siège de chariot (sella currulis) , à ses côtés sont ses « messagers » (lictores) et devant lui la personne accusée ou les « parties » (rei). Quand il s'agit d'esclaves, c'est le maître qui juge immédiatement, et quand il s'agit de la femme, c'est le père, le mari ou le plus proche parent mâle, mais les esclaves et les femmes ne comptent pas comme membres de la communauté. Sur les fils et les petits-fils, qui étaient soumis à l'autorité paternelle, le pouvoir du père s'exerçait concurremment avec la juridiction royale. La procédure judiciaire prenait la forme d'un procès public ou particulier, suivant que le roi intervenait de son propre mouvement, ou appelé par la partie lésée. La première forme n'était usitée que lorsque la paix publique était troublée; ainsi, avant tout, en cas de trahison, ou d'entente avec l'ennemi public (traditio), et de révolte violente contre l'autorité (perduellio) ; mais la paix publique était aussi troublée par le parricide (parricida) , le sodomite, le violateur de la chasteté d'une femme ou d'une fille, l'incendiaire, le faux témoin et même celui qui avait fait perdre la moisson par de mauvais charmes, ou qui coupait, sans en avoir le droit, pendant la nuit, le blé dans un champ placé sous la protection des dieux et du peuple :

tous ces coupables étaient traités comme criminels de haute trahison. Le roi ouvrait et dirigeait le procès, et rendait la sentence, après s'être concerté avec les sénateurs qu'il avait appelés. L'emprisonnement préventif est de règle, mais l'accusé peut être relâché sous caution. La torture pour obliger à l'aveu n'était imposée qu'aux esclaves. Quiconque est convaincu d'avoir troublé la paix publique est condamné à mort; les condamnations capitales sont de différentes sortes. Le faux témoin est précipité du haut du rocher de la forteresse; le voleur de blé, pendu; l'incendiaire, brûlé. Le roi n'a pas le droit de grâce, qui est réservé à la communauté : cependant, il peut refuser ou accorder au condamné le recours en grâce (provocatio) .

Dans tous les autres cas où la paix des particuliers, et non celle de l'État, est troublée, l'Etat n'agit que sur la dénonciation de l'offensé, qui cite son adversaire, ou, en cas de nécessité, l'oblige, en lui faisant violence, à comparaître avec lui devant le roi. Quand les deux parties ont comparu et que le plaignant a expliqué de vive voix sa demande, et le prévenu refusé de s'y conformer, le roi peut instruire l'affaire lui-même, ou nommer un député pour le faire à sa place.

Toute propriété est librement transmissible de main en main. Le droit romain ne fait aucune différence essentielle entre les meubles et les immeubles, et ne connaît aucun droit inconditionnel des enfants ou autres parents sur la propriété du père ou de la famille. Cependant il n'est pas possible au père de priver selon sa fantaisie ses enfants de son héritage, parce qu'il ne peut ni aliéner la puissance paternelle ni faire un testament sans le consentement de toute la communauté, qui peut le refuser.

Les contrats entre particuliers, en circonstances ordinaires, ne donnaient régulièrement lieu à aucun redressement légal de la part de l'Etat. Le seul recours du créancier est la parole du débiteur qui, selon la coutume du commerce, est sacrée, et peut-être, dans le cas où l'on avait ajouté le serment, ce qui arrivait fréquemment, la crainte des dieux vengeurs du parjure. Les seuls contrats qui donnent lieu à une action légale sont ceux des fiançailles, par

suite desquels le père, s'il ne donne pas la fiancée promise, doit payer une compensation, ceux de vente (mancipatio) et de prêt (nexum). La vente est considérée comme définitive quand le vendeur a remis la chose vendue aux mains de l'acquéreur (mancipare) et qu'en même temps l'acheteur a payé au vendeur le prix stipulé en présence de témoins. Le remboursement de l'emprunt se faisait dans la même forme, à l'époque convenue. Si le débiteur ne remplissait pas ses engagements envers l'État, lui-même et tout ce qu'il possédait était vendu sans autre forme de procès.

Après la mort d'un homme sa propriété passait aux héritiers les plus proches. Tous ceux qui étaient au même degré venaient à égalité au partage, y compris les femmes; la veuve était admise à une part égale avec les enfants. La dispense de l'ordre ordinaire ne pouvait être accordée que par l'assemblée du peuple, et il fallait obtenir préalablement le consentement des prêtres, à cause des devoirs sacrés attachés à la propriété.

Le monde des dieux romains était sorti d'une idéalisation de la Rome terrestre dans un monde plus élevé et plus spirituel, dans lequel le grand et le petit se reproduisaient avec une scrupuleuse exactitude. L'Etat et le clan, les phénomènes individuels de la nature, aussi bien que les opérations individuelles de l'esprit, tout homme, tout bien et tout objet, tout acte accompli dans la sphère du droit romain, se retrouvaient dans le monde supérieur; et comme les choses terrestres subissent un va-et-vient perpétuel, la même fluctuation se représente dans le cercle des dieux. L'esprit tutélaire qui préside à l'acte particulier, ne vit pas plus longtemps que l'acte lui-même, l'esprit tutélaire de l'individu vit et meurt avec lui, et l'éternité n'appartient aux dieux que dans ce sens que des actes semblables et des hommes de même constitution, et, par conséquent, des esprits de même nature se succèdent perpétuellement. Comme des dieux romains gouvernaient les Romains, des dieux particuliers gouvernaient les communautés étrangères; mais quelque sévère que fût la distinction entre le citoyen et l'étranger, entre le dieu romain et le dieu étranger, l'homme, comme le dieu étranger, pouvait être admis, par une résolution de la communauté, au droit de liberté romaine, et quand les

citoyens d'une cité conquise étaient transportés à Rome, on invitait aussi les dieux de cette cité à venir s'y créer une nouvelle demeure.

La théogonie nationale des Romains cherchait, avant tout, à former des notions claires des phénomènes importants et de leurs propriétés, à leur donner une terminologie et à les classer systématiquement, en tenant compte d'abord de la division des personnes et des choses, qui était aussi le fondement du droit privé, pour que le citoyen pût invoquer les dieux individuellement et par classes, et pour enseigner à la multitude à les invoquer de même (indigitare). C'était de semblables notions, produit de l'abstraction positive, d'un caractère tantôt respectable, tantôt ridicule, que se composait en substance la théogonie romaine. Des conceptions telles que la semence (sœturnus) y le travail des champs (ops), la floraison (flora) , la guerre (bellona), la limite (terminus), la jeunesse (juventus), la santé (sains), la bonne foi (fides), l'harmonie (concordia) , appartiennent aux divinités les plus anciennes et les plus révérées des Romains. Peut-être la plus particulière des formes religieuses à Rome, et probablement la seule pour laquelle on avait inventé une image tout à fait italique, était le Janus à deux têtes; et cependant ce dieu ne faisait que rappeler une idée bien caractéristique de l'intensité du sentiment religieux des Romains, à savoir qu'au commencement de tout acte on devait invoquer « l'esprit de l'ouverture ». Cette conception témoignait surtout de la profonde conviction où l'on était qu'il était indispensable de classer les dieux romains, et de reléguer à part et de leur côté les dieux plus personnels des Hellènes. De tous les cultes de Rome, le plus révéré est celui des esprits qui gouvernent la maison et la chambre : c'étaient, pour le culte public, Vesta et les Pénates, et pour le culte de famille, les dieux des forêts et des champs, les Sylvains, et avant tout les dieux de la maison proprement dite, les Lases ou Lares, à qui on assignait régulièrement une part du repas de famille, et devant qui il était du devoir du père de famille, même au temps de Caton l'Ancien, de s'agenouiller, en rentrant dans la maison. Dans l'ordre des dieux, néanmoins, ces génies de la maison et des champs tenaient plutôt le dernier rang que le

premier; c'était, comme il ne peut manquer d'arriver dans une religion si rebelle à l'idéal, non pas l'abstraction la plus large et la plus générale, mais la plus simple et la plus individuelle, qui nourrissait le mieux les cœurs pieux.

A cette indifférence pour l'élément idéal se joignait, dans la religion romaine, la tendance pratique et utilitaire. Après les dieux de la maison et des forêts, la divinité la plus révérée, non seulement chez les Latins, mais au sein de toutes les races sabelliennes, était Herculus ou Hercules, le dieu de l'enclos fermé (de hercere) et de là, en général, le dieu de la propriété et des acquisitions territoriales. Rien n'était plus habituel dans la vie romaine que de jurer de consacrer à ce dieu la dixième partie du produit à l'autel placé sur le marché aux bestiaux, pour obtenir le détournement d'un fléau destructeur ou la sécurité d'un gain désiré. Il était d'usage d'aller au même autel pour conclure des contrats, et de les confirmer par serment, ce qui fit qu'Hercule se confondit bientôt avec le dieu de la bonne foi (deus fidius) . Ce n'était point par un effet du hasard que ce dieu tutélaire de la spéculation, pour employer les paroles d'un écrivain ancien, était révéré dans tous les coins de l'Italie, et que des autels lui étaient dressés dans les rues des cités comme sur les grandes routes, et ce ne fut pas non plus par accident que s'étendit bientôt le culte de la déesse du hasard et de la fortune (Fors Fortuna) et du dieu du commerce ( Mercurius). Une stricte frugalité et la spéculation mercantile étaient trop profondément empreintes dans les mœurs romaines, pour ne pas trouver leur abstraction correspondante dans le monde des dieux.

Le centre non seulement du culte romain mais de la religion italique, à cette époque où la race italique habitait encore seule la Péninsule, était le dieu Maurs ou Mars, le dieu tueur, regardé comme le champion des citoyens, armé de l'épieu, qui protège les troupeaux et renverse les ennemis. C'est à son culte que sont consacrées les plus anciennes corporations sacerdotales, et avant tout, le prêtre du dieu de la communauté, nommé à vie « l'allumeur de Mars (flamen Martialis) , comme on l'appelait en raison des offrandes brûlées qu'on lui consacrait, et les douze « danseurs »

(salii) y bande déjeunes hommes qui, au mois de mars, exécutaient la danse guerrière, accompagnée de chants, en l'honneur de Mars.

D'autres cultes publics existaient encore : quelques-uns avaient probablement une origine antérieure à celle de Rome et la célébration en était confiée à des collèges spéciaux de prêtres ou à des familles qui l'exerçaient au nom du peuple. Tel était le collège des douze « frères des champs » (fratres arvales) , qui invoquaient la déesse créatrice (dea dia) au mois de mai, pour demander la croissance des blés, et qui, après les deux corporations de danseurs, étaient le premier collège de prêtres de la cité. A ceux-ci se rattachait la confrérie Titienne, qui était instituée pour préserver et pour célébrer le culte particulier de cette tribu romaine; il en était de même des trente « allumeurs curiaux » (flamines curiales) institués pour les autels des trente curies.

Dans le même temps commença le culte du nouvel autel unique de la cité — de Vesta — et le culte parent des Pénates de la communauté. Six vierges pures, filles pour ainsi dire du foyer du peuple romain, remplissaient ce pieux office et avaient à entretenir le feu bienfaisant du foyer commun, toujours ardent, pour servir d'exemple et de signe aux citoyens. Ce culte, moitié domestique, moitié public, était le plus révéré des Romains, et demeura en conséquence le dernier des rites païens qui disparut devant le christianisme.

Le culte latin repose essentiellement sur l'attachement de l'homme aux biens terrestres, et à un degré bien subordonné à la crainte des forces aveugles de la nature ; il consistait avant tout en expressions de joie, en chants et chansons, en jeux, en danses et surtout en banquets. Comme partout, parmi les populations agricoles dont la nourriture ordinaire consiste en végétaux, l'immolation des bestiaux était à la fois une fête de famille et un acte de culte; un porc était l'offrande la plus agréable aux dieux, justement parce que c'était le principal rôti des fêtes. On ne trouve chez les Romains que de bien légères indications de la croyance aux fantômes, de la crainte des arts magiques, et de

pratiques mystérieuses. Les oracles et la prophétie n'obtinrent jamais en Italie l'importance qu'ils acquirent en Grèce, et ne purent jamais exercer une influence vraiment sérieuse sur la vie publique ou privée. Mais, par contre, la religion latine est tombée dans un singulier état de sécheresse et d'inertie, et de bonne heure, elle fut embarrassée d'un pénible et peu spirituel amas de cérémonies. Le dieu des Italiens était, comme nous l'avons déjà dit, par-dessus tout un instrument de secours pour obtenir des biens terrestres très solides. La tendance qu'imprima aux croyances des Italiotes leur goût pour le palpable et le réel, se reconnaît encore distinctement dans l'adoration des saints de l'Italie moderne. Les dieux se trouvent en face de l'homme comme un créancier devant son débiteur; chacun d'eux avait un droit dûment constaté à certaines cérémonies et à certaines offrandes; et comme le nombre des dieux était aussi grand que celui des circonstances de la vie humaine, et que la négligence ou l'exécution incomplète dans l'adoration de chaque dieu étaient vengées dans une circonstance semblable, c'était une tâche laborieuse que de connaître à fond ses obligations religieuses. Les prêtres, qui étaient experts dans ces lois divines et qui en enseignaient l'application, les pontijices ne pouvaient manquer d'acquérir une puissante influence.

La religion latine réduite au niveau d'une perception ordinaire, était complètement intelligible à tous, et accessible également à tous; c'est ce qui permit à la communauté de préserver l'égalité de ses citoyens tandis que la Grèce, où la religion s'éleva au niveau de la pensée la plus élevée, eut à supporter dès les premiers temps les bonnes et les mauvaises chances d'une aristocratie intellectuelle. La religion latine avait, comme toute autre, pour racine un effort pour pénétrer l'abîme de la pensée; il n'y a qu'une vue superficielle qui méconnaisse la profondeur du fleuve, à cause de la clarté de ses ondes, et à qui le monde transparent des esprits puisse paraître creux. Cette foi profonde disparut dans la suite des temps, comme la brume du matin devant le soleil levant ; mais les Latins conservèrent la simplicité de leur foi plus longtemps que bien des peuples et surtout que les Grecs. De même que les couleurs sont dues à la lumière que leurs effets

troublent en même temps, l'art et la science ne sont pas seulement les créatures mais aussi les destructrices de la foi, et de même que

la nécessité commande ce mouvement de création et de destruction, une nécessité semblable réserve certains résultats aux époques de simplicité, résultats que les époques suivantes essayent en vain d'atteindre. Le puissant développement intellectuel des Hellènes, qui créa leur unité religieuse et littéraire, encore incomplète, fut ce qui les mit dans l'impossibilité d'atteindre à une unité politique réelle; ils sacrifièrent ainsi la simplicité, la douceur, le dévouement, l'esprit d'association qui sont les premières conditions de toute union semblable. Il est donc temps d'abandonner cette vue puérile de l'histoire qui croit ne pouvoir élever les Grecs qu'aux dépens des Romains, et les Romains qu'aux dépens des Grecs. Nous trouvons que la rose a tout son prix, même auprès du chêne; pourquoi nous abstiendrions-nous de louer ou de blâmer les deux plus riches organismes nationaux que l'antiquité ait produits, et de comprendre cette vérité, que leurs imperfections se lient naturellement à leurs perfections? La plus profonde, la plus essentielle raison de la diversité des deux nations est, sans doute, dans ce fait que le Latium n'entra pas, au moment de sa croissance, en contact avec l'Orient, comme la Grèce. Aucun peuple de ce monde n'était assez grand pour créer par ses propres efforts les merveilles de la civilisation grecque, et plus tard de la civilisation chrétienne : l'histoire n'a jeté ce rayon splendide que là où les idées de la religion araméenne ont germé sur un sol indogermanique. Mais si, à cause de cela, la Grèce est le prototype du progrès humain, le Latium n'est pas moins le prototype du progrès national; et c'est notre devoir, à nous leurs successeurs, d'admirer l'un et l'autre et d'apprendre de tous deux.

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