‹ Histoire de Rose et de Jean DucheminChapitre 11 sur 12 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

Ceci est une histoire à laquelle on n'a

rien ajouté, rien retranché, rien changé.

Mais conte ou histoire, qu'importe?

Depuis longtemps on a dit qu'il n'y avait

pas d'histoire ; nous dirons, nous, qu'il n'y a pas de conte, ne fût-ce que pour nier aussi

quelque chose, à cette époque de négation où nous sommes.

En effet, avec un peu de patience, on pourrait décomposer tous les événements

possibles et les réduire, du moins leurs

éléments, à un nombre fixe. Ainsi que les quatre-vingt-dix numéros de la loterie, qui forment par leurs combinaisons variées une multitude de ternes et de quaternes; de même les chances humainement possibles, de quelque manière qu'elles fussent accouplées, produiraient un grand nombre de chances, diverses qu'il serait néanmoins presque facile de calculer ; — de môme que les innombrables et fantastiques rosaces du kaléidoscope sont produites par un cer-

tain nombre de morceaux de verre toujours le même, toujours les mêmes.

Or, ces éléments, qu'ils soient combinés par le hasard ou par l'imagination du poète, sont toujours les mêmes ; et quelque bizarres modifications que le plus bizarre esprit puisse imposer aux événements, le hasard, les désirs, les craintes et les folies humaines formeront des combinaisons plus bizarres encore! Il est donc impossible que dans toutes ces modifications ou ressassements des mêmes événements, il n'arrive pas quelquefois que les événements arrangés à plaisir dans le conte ne se trouvent quelquefois réalisés dans l'histoire.

Nous irons plus loin : pour ce qui est de

toi UNE FALAISE A ÉTRETAT

la vérité, l'avantage, nous le pensons, ne tardera pas à rester au conte sur l'histoire. Nous avons admis que le conte et l'histoire ne peuvent disposer que des mêmes éléments, que l'histoire est un kaléidoscope que l'on remue à dessein : donc, quelles que soient les combinaisons des petits morceaux de verre de l'un et de l'autre kaléidoscope, — elles sont aussi vraies les unes que les autres. Mais il y a là des conséquences nécessaires; si vous faites vingt rosaces, la vingtième est la conséquence de la première, c'est-à-dire que, si la première se fût trouvée, par hasard composée autrement qu'elle ne Ta été, cette modification eût imposé une modification à la seconde, la se-

condc à la troisième, la dix-neuvième à la vingtième.

Dans le conte, les événements sortent les uns des autres, sans que personne pense avoir intérêt à en altérer les effets ou les causes ; — dans l'histoire, au contraire, chacun retranche, ajoute, modifie, altère ; — un représentant de la nation pour faire passer une loi, un autre pour la repousser ; l'historien pour arrondir son système, un poète pour l'euphonie, — si l'on s'occupe encore de l'euphonie, — un dramaturge pour son bon plaisir, ou accessoirement et acciden tellement pour le bon plaisir du public , chaque jour aux événements on attribue d'autres causes, aux personnages d'autres

pensées, d'autres paroles, d'autres actions; souvent même d'autres époques; de telle sorte que non-seulement l'histoire n'est plus vraie, mais aussi qu'elle est impossible, parce que tel effet ne peut exister sans telle cause, telle cause produit nécessairement tel effet.

Tandis que personne, que nous sachions jusqu'ici, — personne ne s'est avisé, personne ne s'avisera de changer un événfrnient, une pensée, une ligne, une phrase, un mot, une lettre, une virgule, au conte de Peau d'Ane.

Personne n'a osé discuter le mérite du prince qui meurt positivement d'amour pour une femme inconnue dont l'anneau a failli l'étrangler; personne n'a révoqué en doute

la singulière blancheur des petites mains de Peau-d'Ane, ni sa taille svelte, ni sa douce voix.

Mais qu'une reine de France aujourd'hui s'avise de se parer, même aux bons jours , d'une robe de la couleur du soleil, si surchargée .de diamants et de pierreries qu'il ferait jour dans sa chambre à minuit , je défie qu'une telle chose arrive à la postérité sans être escortée d'anathèmes contre une telle prodigalité ; — quoique, à notre avis, en terre salique, nous ne voyions pas à quoi peut servir à une femme d'être reine, si elle n'a pas le droit de porter de plus belles robes qu'aucune de ses sujettes.

Conséquemment, dès que ceux qui écri-

vent l'histoire blâment ou louent ceux qui la vivent ou la font, il doit arriver nécessairement que ceux-ci cachent ou nient leurs actions, — de telle sorte que l'histoire, mêlée de faits et d'inventions, forme une suite de combinaisons qui ne peuvent en aucun cas sortir les unes des autres ; que l'histoire telle qu'elle est écrite n'a pu et ne peut être réalisée, tandis que le conte a dû l'être cent fois et peut l'être à chaque instant.

11 y avait une fois un pêcheur à Étretat, — à Étretat, dont les côtes pittoresques ont nspiré de jolis souvenirs à plusieurs de nos peintres, et de touchantes mélodies à notre ami Léon Gatayes; il y avait dans le même lieu une fille aux grands yeux bleus, aux

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cheveux d'un blond cendré, au leint un peu doré par le soleil, aux lèvres vermeilles . . . Pour finir le portrait, nous voudrions bien dire, ainsi qu'il est d'usage dans tous les portraits de femme, aux dents blanches, petites et rangées comme des perles; mais nous ne pouvons en conscience l'assurer, car, parmi les habitants de ces côtes, ceux que nous connaissons ne portent que peu ou point de dents ; néanmoins ceux qui nous ont narré l'histoire, nous ont dit Bérénice si jolie que nous ne pouvons guère lui refuser aucune perfection ; aussi , pour vous mettre bien en situation , pour bien comprendre ce que fit Romain, figurez- vous la femme la plus belle possible pour Romain; pour cela il n'est

*18 UKE FALAISE A ÉTRËTAT

besoin que de songer à la femme que vous aimez, que vous avez aimée — ou à celle que vous aimerez,

— Non, dit Romain, je ne serai pas soldat, je ne veux pas être soldat.

Alors, sous l'Empire, c'était déjà une audace que de dire ; « Je ne serai pas soldat, » et cette audace les plus mutins avaient coutume de s'en contenter.

— Je ne serai pas soldat, dit Romain, je ne veux pas être soldat ; je ne veux mettre ni leurs cols en baleine, ni leurs habits étroits ; je veux rester sur mon bateau, et continuera porter sur l'épaule mes filets au lieu d'un fusil dont je n'ai que faire.

» Je ne serai pas soldat, car f pendant ce

UNE FALAISE A ÉTAETA 2tfr

temps-là, un autre épouserait Bérénice, et puis un boulet m'emporterait un bras ou une jambe; et, me donna t-on du ruban écarlate de quoi faire des nœuds à dix bonnets pour Bérénice, j'aime mieux mes bras et mes jambes, — et Bérénice aussi. K

» Je ne veux pas être soldat ; j'aimerais mieux me jeter à la mer du haut de nos falaises, »

À cette époque, on n'avait paseneore cédé au vœu de la nation en substituant à l'odieuse conscription — le recrutement, qui est exactement la même chose, — la conscription donc saisit le pauvre Romain.

Et, comme lès antres, au bruit du tambour de rappel, il sortit de sa maison, après avoir

baisé eu pleurant ses meubles, qu'il ne devait plus revoir et qui devaient appartenir à Bérénice, et la chaise sur laquelle, un soir, elle s'était assise.

Il n'emporta que des vivres plein un sac bien bourré, — et aussi une boucle des cheveux de Bérénice.

Gomme les autres, au bruit du tambour, Romain sortit de sa maison; mais, ce que ne firent pas les autres, au lieu d'aller sur la place, il gravit les falaises, et, s' aidant des pieds et des mains, il parvint à un endroit où peuvent seuls parvenir les aigles et un homme qui veut cacher sa liberté.

liberté, fille du ciel — si mal corûprise aujourd'hui I — toi dont on a voulu faire une

bacchante ivre, échevelée et chantant des chansons obscènes, — tu as détourné tes lèvres de la coupe impure, et, arrangeant modestement les plis de ta longue robe blanche, tu as déployé tes ailes et tu es remontée au ciel, en faisant entendre de mélodieux accents dont pas une note n'est entrée dans aucun des chants dits patriotiques ; ô liberté, fille du ciel, salut !

Là, Romain fut caché trois jours ; la nuit, il allait voir Bérénice, et il rapportait des provisions qu'il entassait au fond de son aire ; une nuit, il fut suivi, et on découvrit sa retraite ; on voulut le saisir, probablement on n'aurait pu gravir jusqu'à lui ; — mais le premier qui tenta l'escalade reçut

*gg XNE FALAISE A BTRETAf

dans la poitrine ufte pierre qui le fit fouit)? sur les pointes de rocher jusqu'à la mer où il acheva de périr. \

On demanda des ordres ; c'était un exemple qu'on ne pouvait laisser impuni,

Polir l'empereur, le préfet dit : Romain sera soldat.

Pour lui-même et pour Bérénice, Romain dit : ' /

— Je ne serai pas soldat* ; Lés soldats qui tentèrent de gravir la for laise fufrent renversés paf les piefr*es et broyés Sur les galets ; Oii résolut de le pretor dt*e par te fafnine; on garda toutes lés issues; -alors, Romain nô put plus descendre pour chercher des vivres ni pour voir Bérénice.

UNE FALAISE A ÊTRETAT 8ÎS

Mais Bérénice se glissait dans l'ombre, et, ôtant ses souliers et ses bas pour ne pas glisser, elle montait jusqu'auprès de Romain. Ses pieds, si blancs au bas de la falaise, étaient tout sanglants en haut, et Romain étanchait le sang en les baisant.

' Un jour, on se défia de Bérénice et on l'empêcha d'approcher.

Sur de nouveaux ordres du préfet , on tira des coups de fusil ; mais les balles rebondissaient sur le roc ou s'amortissaient dans la terre grasse.

On en revint aux projets de famine, et Romain fut trois jours sans manger.

Il essaya de manger quelques touffes fVherbes ; mais il devint si faible et sî décou-

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ragé, qu'il voulait se jeter du haut de la fa-

laise eu bas.

Le quatrième jour, il trouva dans sa caverne un pain qu'il y avait caché, et qu'il avait oublié ; il le mangea avec avidité.

— Allons , dit-il , me voilà fort ; demain j'aurai perdu cette force, et le ciel ne m'enverra sans doute pas un secours aussi inespéré.

Le ciel soit, Romain, puisque vous êtes assez heureux pour croire que le ciel veut bien se mêler de nos petites affaires.

H attendit la nuit, se déchira le bras avec son couteau, teignit sa chemise de sang, et, mettant dedans ses gros souliers pour qu'elle ne fût pas emportée par le vent, il la jeta sur

la grève au pied de la falaise ; puis il descendit en rampant.

Toutes les issues étaient gardées, il se traîna sur les mains et sur les genoux jusqu'à un soldat qui s'était endormi ; et, de quatre coups de couteau, l'empêcha de se réveiller.

Puis il chargea ses vêtements de galets et le jeta à la mer.

Il alla voir Bérénice, se munit de vivres, et s'enfuit dans une autre retraite. Le lendemain, la mer vint prendre sur le galet et emporter les souliers et la chemise sanglante ; on les repêcha. On crut que Romain s'était précipité ou qu'il était tombé en voulant s'échapper. On parvint à monter à sa retraite, que l'on trouva déserte. Au bout de

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neuf jours, le soldat que Romain avait tué fut déclaré déserteur, et l'on ûe pensa plus k Romain, dont on n'entendit plus parler pendant trois ans.

. Cependant, Bérénice avait vingt ans, et quelques offres qu'on lui fît, elle refusait obstinément de se marier. On pensait que c'était le souvenir de Romain qui la retenait; mais, comme on ne la voyait ni triste ni chagrine, on ne savait comment expliquer le célibat auquel elle semblait se condamner.

Tout passe, l'Empire passa. Romain revint; il avait vécu trois ans dans les roches, où Bérénice, sa seule confidente, lui avait porté des vivres. — II retrouva son bateau et ses filets, dont elle avait eu soin ....

ONE FALAISE A Et MÎTAT &1

; — Et puis ?

— C'est tout*

— Que voudriez-vous de plus?

— Rien. Mais il est étonnant que cela finisse ainsi.

— Mettez, si vous voulez, qu'ils vécurent longtemps et eurent beaucoup d'enfants*

~>- Ce n'est pas cela ; Romain est uri garçon de ècàur et de résolution qui. attrait pu devenir quelque chose/

— Quoi?

■ ' — Je ne sais/ Mais enfin ce qu'on ehtend par quelque chose.

S*8 UNE FALAISE A TRETAT

— Mais que pouvait-il être mieux que ] 9 amant ou l'époux d'une femme qu'il aimait; gagnant bien sa vie avec ses filets, et de plus la gagnant au grand air et au soleil. — Il vous faut la fin de l'histoire de Romain. — Mais auparavant, nous voulons vous ôter un préjugé. 11 faut que vous sachiez que toutes les histoires ne finissent pas, que peu finissent ; que le drame, dans la nature, n'a souvent qu'un ou deux actes, — une exposition, point de péripétie ni de dénoûment ; ou plutôt , comme le prouve spirituellement Léon Gozlan, il n'y a pas de drame dans la nature ; les incidents le plus souvent passent près l'un de l'autre sans se croiser ; les éléments d'un coup de théâtre se manquent de dix

minutes, et le coup de théâtre est manqué.

L'histoire de Romain, par exemple, est la plus incomplète que vous puissiez imaginer.

Pour vous, pour vos croyances ; pour nous qui ne croyons guère aux hommes conséquents, et qui n'aimons pas du tout ceux qui ont la prétention de l'être, cette fin nous plaît, elle montre bien l'homme tel qu'il est.

Plus tard, dans les soirées d'hiver, quand les gros temps empêchaient les barques de quitter la rive ; près de l'âtre, devant ces feux confortables que nulle part on ne fait si bien que dans la Normandie ; — car encore dans les campagnes on voit que les cheminées ont été faites pour se chauffer ; dans les villes, il est évident qu'elles ne doi-

vent servir qu'à supporter une pendule, deux

flambeaux sous y erre, et deux vases de

.fleurs de batiste; devant un grand feu,

Romain racontait quelquefois son histoire ;

la triste vie qu'il avait menée pendant plus

de trois ans, et le courage que lui avait

donné son amour ; et, Bérénice, pendant son

récit, le regardait avec amour et passait sa main sur ses yeux.

Mais, un jour, il se trouva deyaut i'âtre des hommes fiers des dangçrs qu'ils avaient courus malgré eux, et pour lesquels ils étaient partis en pleurant. Chacun d'eux regardait comme sienne la gloire de l'Empire, et croyait avoir gagné la bataille ou il avait eu peur*

Us firent des récits de combats entremêlés d'un certain nombre de mots sonores et insignifiants.

Par suite de quoi on prouva à Romain qu'il avait été lâche de combattre seul contre les soldats, contre la faim, contre la soif, contre le désespoir , pour conserver sa liberté, au lieu d'être allé en masse tirer au hasard des coups de fusil sans savoir pourquoi.

Romain alors fut honteux de son énergie.

Bérénice elle-même ne fut plus fière de sou mari ; elle se surprenait souvent à désirer qu'il eût fait comme les autres, qu'il eût servi. Elle commença à préférer les récits dô batailles aux récits de Romain * — Un ancien

NSI

militaire lui conta fleurette» et elle l'écouta. Romain n'osa rien dire, car on lui avait persuadé qu'il avait été et qu'il était lâche ; seulement, un soir, il assomma l'amant de sa femme ; puis, comme autrefois, il sortit de sa maison pour retourner sur sa falaise, el, le lendemain, on trouva sur le galet, non plus sa chemise et ses souliers, mais son corps déchiré.

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