M HISTOIRE
avec un appât qu'on y met ; les mêmes cordes dont on fait usage sur le banc de Terre- Neuve. Quand les poissons qu'on met pour faire des appâts viennent dans nos rochers, on gagne toujours quelque chose; quand il fait un grand hiver, ils meurent ; et, faute de ces poissons, que l'on appelle chatrouilles, nous ne pouvons gagner notre vie ; et pour les attraper dans les rochers, il faut connaître la manière.
Mon mari était un des meilleurs pécheurs ; pendant qu'il gagna quelque chose, nous payâmes un peu des dettes anciennes les plus pressantes ; nous fîmes quelques filets pour les garçons, qui voulaient faire la pêche du harerfg. Comme il faut six filets pour avoir
son lot à la pêche du hareng, ils ne voulaient pas aller à demi-lot, on leur en fit quelquesuns. Pour faîne* comme il était extrêmement fait et grand pour son âge, on parlait de le mettre dans un autre bateau, pour ne pas aller tous ensemble dans le même bateau crainte de malheur, pour ne pas perdre toute la famille ensemble. Je différais pour qu'il ne quitte pas son père, croyant toujours qu'il serait perdu avec d'autres qu'avec lui.
Cet enfant m'était si bon et si instruit, que je trouvais bien des consolations dans lui ; s'il me voyait triste, il me demandait :
— Qu'avez-vous, ma mère?
Je lui disais ce qui me chagrinait ; il essayait toujours de mettre du remède à mon
mal. Toujours une humeur riante, une jolie figure, des cheveux en boucles autour -de sa tête, et un bon caractère ; je ne lui ai jamais # vu de colère ; je m'admirais quand je les voyais tous ensemble, les quatre frères, tous d'une bonne prospérité et bons enfants, ils me disaient :
— Ma mère, nous ne vous demanderons pas d'habillement, vous savez aussi bien que nous ce qu'il nous faut ; vous nous en donnerez quand vous pourrez.
En effet, dans les saisons, quand on gagnait quelques sous pour faire le garçon le dimanche , ils me les prêtaient la semaine en me disant : — Vous nous les remettrez dimanche, si vous en avez.
Dans celte époque, nous avions douze enfants, quatre garçons et huit filles ; le père, qui n'aimait pas beaucoup les filles, n'était pas plus lier ; mais, comme on recueille ce que Ton sème, il appelait ses fils mes garçons ; et, s'il parlait des filles, il disait : tes filles.
Mon père, après avoir vécu quatre-vingtquatre années, vint à mourir la quinzième année de mon mariage ; je n'espérais pas recevoir grand'chose à sa mort, mais je ne m'attendais pas à payer pour ses dettes soixante francs pour ma part. Comme nous étions onze personnes dans le moment > et
qu'il nous revenait deux corps de bâtimenls
que nous avions achetés sur sa lête, nous ne
pouvions pas nous y loger sans y faire des
frais.
Nous trouvâmes un ami qui nous prêta
mille francs à cinq pour cent, pour faire relever nos deux bâtiments. Nous logeâmes dans le haut, nos enfants tissaient dans le bas ; nous n'eûmes pas assez des mille francs, cela nous coûta dix-huit cents francs. Nous fûmes obligés de demander crédit pour le reste; les couvreurs ne furent pas payés, ils nous dirent, marché faisant, qu'ils ne nous gêneraient pas; mais nous trouvâmes bien le contraire : les échelles étaient encore debout qu'ils nous demandèrent de l'argent. Nous
DE ROSE ET DE JEAN DICHEMI.N (il
n'en avions pas, nous fûmes obligés de faire pour trois cents francs de billets à ordre, la moitié à payer au bout de six mois, et l'autre moitié au bout d'un an . Le premier étant échu, nous n'en avions pas tout à fait assez, on nous prêta le restant, nous fûmes encore dégagés à peu près sans frais,
I^a saison du maquereau fut à peu près bonne, nous rendîmes ce que nous avions emprunté pour payer ; l'autre payement revint bien vite, il ne nous restait pas un sou quand nous eûmes rendu l'emprunt que nous avions fait : la Saint-Michel vient toujours trop vite quand on doit y payer.
Notre onzième enfant était bien malade au moment du payement, il fallait que je