CHAPITRE PREMIER
origine b( In Cgmmunt il Routn. — Situoiian it titl XII' »i(tl(. — Ifiitmiht cijottt [«mniundlc.
[ ES ti-avaux des historiens monderncs ont rétabli le véritable fi sens du mot commune. Appliqué Taux villes du moyen-âge, il ne t réveille plus seulement l'idée d'une circonscription territoriale , mais d'une forme de gouvernement municipal , presque républicaine. Il rappelle le premier développement de l'énergie populaire, qui, long-temps étouffée sous la domination des conquérans germains, se releva ati xn'
siècle , secoua le joug féodal et conquit une part d'autorité politique. Ce fut par l'insurrection et la lutte que plusieurs villes du nord de la France obtinrent une commune. Laon , Amiens, Saint- Quentin, Cambrai, brisèrent violemment la tyrannie féôdalç. Ailleurs , et surtout dans les provinces méridionales de la France, les anciennes libertés municipales n'avaient jamais complètement disparu. Les jurats et les capitouls de Bordeaux, de Toulouse, d'Arles, de Marseille, avaient succédé aux anciens curiales, et la commune du moyen-âge ne fut, pour ces villes, que la continuation du mu^ nicipe romain. Ailleurs, le pouvoir royal et seigneurial, redoutant une émancipation violente de la bourgeoisie, ou sentant la nécessité de se fortifier par son secours, transigea avec le principe populaire. Une concession de commune fut le résultat de cette situation.
Tous les principes généraux de l'histoire communale ont donc été nettement établis. Mais il reste à les appliquer aux diverses localités, et à montrer comment, dans chaque ville, naquit le gouvernement communal , quels en furent les développemens, les luttes et la catastrophe. C'est l'œuvre qui appartient à la province; elle seule peut, par des recherches locales et la publication des anciens titres de l'histoire communale , féconder les prin-
cipes généraux. La ville de Rouen est , sous ce rapport, une de celles qui méritent le plus de fixer Tattexilion de l'histoire.
Elle eut, en effet, jadis une commune florissante, confirmée par des chartes authentiques dès le xii^ siècle, une commune qui avait ses magistrats électifs, son beffroi, ses milices, son sceau au léopard, qui montra plus d'une fois une grande énergie dans la lutte contre les puissances rivales, et ne fléchit pas même toujours devant les papes et les rois '. Constituée vers 1 1 5o , elle grandit rapidement , se soutint avec éclat pendant les deux siècles suivans, et arriva, vers la fin du xiv* , au dernier période de sa puissance, et en même temps à sa catastrophe.
On chercherait vainement, avant le xii" siècle, des preuves positives de l'existence d'une commun^ à Rouen. Sans doute, la métropole de la seconde Lyonnaise avait eu jadis un gouvernement muni«> cipal ; sans doute , des corporations d'arts et métiers s'étaient conservées dans cette ville, qui, du temps même de Dagobert, obtenait des privilèges spéciaux de commerce * ; mais , pendant ces temps
' « Rotomagensis item communia , corde superbo. »
( Guill. le Breton , ap. Script, rer, gaU,, XVII , 213. )
» Script, rer. gallicar.y IV, 627.
barbares, les historiens gardent un silence absolu sur Tétat de la bourgeoisie rouenuaise. Il faut arriver à l'époque de Guillaume-le-Conquërant, pour pouvoir citer des faits positifs. Une charte de Henri Plantagenêt ' nous apprend que déjà, sous le règne de Guillaume, les Rouennais jouissaient de privilèges fort étendus, et que le roi Edquard-le-Confesseur leur avait accordé un port près de Londres. Le commerce dut accumuler à Rouen des richesses considérables. L'importance de la bourgeoisie s'en accrut , car elle seule exerçait les professions indus* trielles, et c'est surtout en parlant de Rouen qu'on peut dire que le commerce fut le berceau de la liberté. Guillaume-le-Conquérant comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de la bourgeoisie; il assura par ses lois la sécurité du commerce, et augmenta les franchises de la ville ^. Rien ne prouve mieux l'attachement des bourgeois pour ce pnuce, que la douleur qu'ils firent éclater en apprenant sa mort. « A cette nouvelle, dit Orderic Vital ^ , les habitans de Rouen furent aussi épouvantés que s'ils avaient vu une multitude d'ennemis fondre sur leur ville.
' Voy. cette Charte aux Pièces justificatives.
» Orderic Vital (ap. Script, rer. galL, XU , 701) dit, en parlant des libertés accordées à Rouen par Henri I*"^ : patemas leges renovavit,
^ Qrderic Vital, ap. Ducbesne , Script, rer. Normann. , p. 661.
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Ils s'interrogeaient l'un l'autre, et demandaient conseil à leurs femmes, à leurs amis , à leurs voisins. Il y en eut même qui firent passer leurs richesses en pays étranger , ou les cachèrent dans quelque lieu inaccessible, n
Leur terreur ne fut que trop justifiée par les événemens qui suivirent. Sous le faible et indolent Robert Courle-Heuse , les nobles recommencèrent leurs pillages , et les Rouennais, voulant se délivrer d'un prince qui ne leur donnait ni liberté ni sécurité, conspirèrent avec quelques seigneurs pour livrer la ville à Guillaume-le-Roux. Ce second fils du Conquérant avait l'énergie de caractère nécessaire pour contenir une aristocratie turbulente, et c'était le premier mérite aux yeux des Bouennais. Mais le complot échoua , et la ville fut en proie à la violence féodale. Les seigneurs traînaient les riches bourgeois à la queue de leurs chevaux , les retenaient dans les prisons de leurs châteaux, et, à force de tortures, leur arrachaient une énorme rançon. C'était à la fin du xi* siècle ( 1090) , que ces scènes de désordre et de carnage ensanglantaient la ville '. Mais le moment n'était pas loin où, divisés entre eux , les seigneurs féodaux imploreraient le secoui's de ces bourgeois , aujourd'hui leurs victimes.
' V. Ord. Vital, ap. Duchcsnc , Script, rer, Normann. , p. 090.
Avec le xii^ siècle ^ commença une série de guerres entre les prétendans au duché de Normandie. D'abord, Robert Courte-Heuse et son frère Henri I qui depuis i loo avait succédé sur le trône d'Angleterre à Guiiiaume-le-Roux ; puis , Etienne de Blois et Mathilde, fille de Henri I ; enfin Henri Plautagenét et ses fils se disputèrent la couronne ducale de Normandie. Chacun des prétendans s'efforça de gagner une bourgeoisie riche et nombreuse , en lui accordant des privilèges, et c'est, en effet, un de ces prétendans au duché de Normandie, Henri Plantagenét, qui donna aux bourgeois la première charte de commune qui soit parvenue jusqu'à nous. Mais, avant d'en analyser les conditions, il est indispensable de se rendre compte de la situation de Rouen à celte époque.
La ville était loin d'avoir alors le développement cju'elle a pris dans la suite. Vers le nord , elle n'avait pas encore reculé sa vieille enceinte de murailles , qui s'étendait de la rue de la Poterne au pont de Robec, eii passant par* la place des Carmes. La limite occidentale était toujours marquée par le cours de la Renelle, et celle de l'est par Robec. Malpalu était encore un faubourg de Rouen '. Au sud, la Seine n'était pas resserrée par les quais, et ses eaux baignaient une partie du ter-
» Orderic Vital , ap. Ducbesne ^ «Sien/?/, rer. Normann.f p. 690»
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rain occupé aujourd'hui par la rue Grand-Pont et les rues adjacentes. A l'extérieur , uiie double enceinte de murailles et trois fossés profonds faisaient, de Rouen 9 une des places les plus fortes de l'époque '. A l'intérieur, la ville ne présentait guère qu'un amas de cabanes où ; presque chaque année , le feu exerçait d'horribles ravages. Cette masse confuse était dominée par quelques édifices imposons. C'était d'abord le Château, élevé par Richard I, sur l'emplacement qu'occupent maintenant les Halles. Cette forteresse était entourée de fossés profonds que la Seine remplissait à la marée niontante ^. Les sombres tours de la citadelle ne (^appelaient que des idées de tyrannie; on y voyait encore la plate-forme d où Henri I avait précipité C^onan, un des chefs de l'insurrection en 1090. Ce -saut de Conan ^ , comme on l'appelait vulgairement, avertissait les bourgeois que, du haut de ces ci*éneaux, un pouvoir tyrannique s'étendait sur la
' « .... Duplices mûri , fossataqiie tripla profundo Dilatata sinu ...»
( Guillaume le Breton, ap. Script rer, gail. , XVII , 8Q. )
*Id.,ibid., 193.
« ..... Rotomagumque petens, portas qu turris aditur, Substitit in porta, refluo quem Sequana fluctu Unoquoque die bis certis influit horis Et brève post spatium refluit , siccumquc rclinquit. »
' Orderic Vital. — Robert du Mont, ap. Script, rer. grill,, XIII , 286.
ville. C'était là que résidaient ordinairement les ducs de Normandie y avant que Henri Plantagenêt eut fait planter son parc de Quevilly. Le duc dominait encore la ville par les fortifications qui l'emprisonnaient de toutes parts. Son bailli avait la haute justice, ou le plaid de Tépée. C'était devant son tribunal qu'étaient portées toutes les affaires criminelles. Son Vicomte de CEau avait la juridiction desEaux-et-Forêts et percevait un droit sur les vaisseaux qui remontaient ou descendaient la Seine. Ses collecteurs levaient un impôt sur chaque étal du marché, et sur la vente du bois et du charbon. Le duc seul battait monnaie, et avait le droit de mouture ; il fallait que tous les bouchers et boulangers lui payassent tribut. En un mot, il exerçait, dans la ville, les droits de souveraineté les plus étendus '. Non loin du château s'élevait la Cathédrale, qu'en io63 l'archevêque Maurille avait consacrée avec une pompe dont les contemporains nous ont conservé le souvenir. Autant qu'on peut en juger par quelques débris qui ont échappé aux flammes, et surtout en rapprochant cette église des grands édijRces construits vers la même époque , c'était un monument de style sévère, gardant, dans son plein
■ Les rôles (jles chartes publiées par la commission des archives d'Angleterre , fournissent de nombreux exemples de tous les droits exercés par les ducs de Normandie.
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cintre , le souvenir de l'arcade romaine, et annonçant déjà 9 par l'élévation des voûtes et des toui^, la hardiesse de l'architecture ogivale. Iol piété des ducs y avait entassé de merveilleuses richesses. Une table d'or massif, pesant cinquante marcs , couvrait lautel; des calices et des candélabres précieux, des étoffes brochées d'or et d'argent; une couronne donnée par Henri I et pesant trois cents marcs, ne formaient qu'une faible partie des trésors de l'église*.
iJatrium , ou parvis de la Cathédrale , était entouré de murailles f et jouissait d'une franchise absolue; les marchands n'y relevaient que du chapitre, et les malfaiteurs y trouvaient un asile inviolable. Les maisons capitulaires avaient les mêmes privilèges que le parvis. La juridiction du chapitre ne s'arrêtait pas aux limites de cette enceinte. Elle s'exerçait sur un vaste terrain compris entre Bobec et l'Aubette. On l'appelait à cette époque l'île Notre- Dame; ce fut là que plus tard s'étendirent la place Saint-Marc et la rue des Filles-Notre-Dame (rue des Arpents), dont la juridiction fut l'objet de longues querelles entre les chanoines et les maires de Rouen.
' Ces détails sont tires d'un mscr. de la Biblioth. publique de Rouen, portant pour titre; Chronicon triplex et unum , f* 85. On trouve une énumération complète des richesses de la Cathédrale, dans le cartulaire de cette église , appartenant à la méniè bibliothèque.
Au XII* siècle , le chapitre exerçait encore sans con-* testation ses droits seigneuriaux. Les écoles et la Madeleine relevaient de son autorité. Mais plusieurs faits avaient déjà porté atteinte à son ancienne considération. Il avait refusé de se soumettre aux réformes sévères de Grégoire VII et de ses successeurs, et il en était résulté une lutte violente entre l'archevêque Geoffroi et les chanoines. Le prélat était un breton , violent et entêté ' , mal vu du clergé normand y et incapable d'aucun mena-' gement. En 1 1 19, il revint du concile de Reims, où le pape Calixte II et tous les prélats présens à l'assemblée avaient adopté les mesures les plus sévères pour réformer les mœurs ecclésiastiques. Aussitôt après son retour, l'archevêque réunit, dans la Cathédrale, les chanoines et les membres du clergé , et leur communiqua les décisions du concile. Mais ces projets de réforme furent accueillis par des murmures, et, parmi les opposans, on remarquait surtout un prêtre nommé Albert. L'archevêque le fit arrêter et jeter en prison. A cette vue, les clercs indignés et effrayés tout à la fois hésitaient entre la résistance et la fuite. L'archevêque ne leur laissa pas le temps de prendre une résolution. Il sortit du sanctuaire , et appela ses gardes qu'il avait
' « Tenaxet iracundus.» (Orderic Vital, ap. Scrip, rer, gallic. , XI , 733.)
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placés à peu de distance. Aussitôt ils se précipitent dans l'église, armés de bâtons et d'épées, et commencent à frapper les prêtres. Les uns prennent la fuite, et, couverts de leurs vêtemens sacerdotaux, se dispersent à travers les rues boueuses de la ville; les autres s'arment de bancs, de pieires, de tout ce qui tombe sous leurs mains, et opposent une résistance énergique. Les gardes plient un instant; mais bientôt soutenus parles domestiquer de l'archevêque , et honteux d'avoir été battus par une troupe de tonsurés^ ^ ils recommencent la lutte ^ mettent les prêtres en fuite, et les poursuivent jusque dans le sanctuaire et le parvis. L'égUse fut souillée de sang. Cependant l'évêque se tenait caché, attendant le résultat du combat ; lorsqu'il apprit que la victoire était restée à ses gardes, il sortit de sa retraite, revêtit son étole, et, accompagné de trois chanoines restés fidèles à sa cause, purifia la Cathédrale ^.
C'était au commencement du xii* siècle que l'église était le théâtre de ce scandale. De pareille» scènes affaiblissaient nécessairement la puissance morale du clergé , et préparaient l'opposition de la commune à la domination ecclésiastique.
En dehors de l'enceinte de la ville, l'abbaye de Saint-Ouen, reconstruite vers le commencement
^ a Tonsuratos. » (Orderic Vital, ibid.)
• Tous les détails sont empruntés à Orderic Vital, ibid.
la COMMUNE DE ROUEN.
du xi« siècle 9 était un des principaux centres du pouvoir ecclésiastique et féodal. Cette royale abbaye, qui remontait jusqu'au vi* siècle, et conservait , dans ses archives, les chartes des rois carlo* vingiens, avait le droit de haute et basse justice dans une partie de la ville. Elle élevait ses fourches patibulaires sur la colline de Bihorel , et ^ derrière ses murailles crénelées, bravait l'autorité ducale et épiscopale ; mais la corruption commençait à se répandre parmi les riches bénédictins, et, plus d'une fois, leur monastère avait été le théâtre de scènes non moins scandaleuses que celle que nous venons de raconter. On se rappelait, surtout, qu'à !a fin du xi' siècle , Tabbaye de Saint-Ouen avait été ensanglantée par une lutte entre les moines et l'archevêque Jean. Il avait fallu que le vicomte de Rouen se mît à la tête des bourgeois, pour arracher le prélat aux mains des moines irrités '.
Ces luttes intestines diminuaient la puissance du clergé^ comme les guerres civiles affaiblissaient celle des ducs de Normandie. Cependant, jusqu'au xii' siècle, les trois grands monumens de Rouen étaient toujours le château, la cathédrale et l'abbaye de Saint-Ouen. Le parloir aux bourgeois était bien humble auprès de ces édifices féodaux.
• D. Pommerayc, Histoire des Jrchevéques de Rouen , page 169 et suivantes.
Mais les vilains commençaient à se compter, et chaque jour voyait s'accroître leur importance. Chose remarquable, lorsque les historiens du temps parlent de Rouen , ce n'est plus seulement la basilique, l'abbaye et le château, qui frappent leur attention ; ils parlent surtout du grand commerce de la ville , alimenté par le fleuve qui la traverse. R Rouen, dit un historien du xii^ siècle, est une des villes les plus célèbres de l'Europe; elle est située sur la Seine, fleuve immense, qui lui apporte les denrées lointaines *. » Orderic Vital lui- ^eine, tout moine qu'il est, est surtout frappé "i' grand commerce de Rouen : « Cette ville , dit- "> est très peuplée; le commerce l'enrichit, et ^^U port est très fréquenté^. »
Grâce à ce commerce , les bourgeois, qui , pendîxiit tant de siècles, avaient été taillables et corvéables, commencèrent à sortir de leur obscurité, t^epuis long-temps ils avaient formé entre eux des ghildes ou associations, imitées en partie des corporations romaines , mais ranimées par le génie des
' «Est autem Rothomagum iina ex clarissiniis Europae civita- «tibus,sita super Sequanam, fluvium maximum, per quem < eîdem civitati multarum région um commercia invehuntur. • (Guill. Neubring.. ap. Script, rer. gall., XHI, 116.)
' « Rodomens s civitas populis est et negotiorum commerciis « opulentissima , portùs quoque confluentiÂ.» (Ord. Vital, ap. Script rer. gallicar.^ Xi, 345.)
Scandinaves. Les hommes de métier juraient de se soutenir l'un l'autre, et trouvaient, dans cette union , un principe de force. Dès le commencement duxii' siècle, Henri Beau-Clerc, engagé dans une lutte contre Guillaume Cliton, fils de Robert Courte-Heuse, avait accordé aux bourgeois des franchises importantes. Mais ce fut surtout après sa mort, qui arriva en 1 135, que se constitua la commune de Rouen.
Deux prétendants se disputaient alors la couronne ducale de Normandie , Mathilde fille de Henri Beau-Clerc, et Etienne de Blois, petit-fils de Guillaume- le-Conquérant. Etienne eut d'abord presque toute la Normandie, et entre autres la ville d(S Rouen. Son lieutenant, Guillaume de Garenne, occupa la citadelle de cette ville, s'y fortifia, et imposa son joug aux bourgeois. Mais ses adversaires, dirigés par le mari de Mathilde, Geoffroi Plantagenêt, duc d'Anjou, ne tardèrent pas à reprendre l'avantage.
Ils s'avancèrent jusqu'aux portes de Rouen , et brûlèrent même , en ii43, le village d'Emendreville et le monastère de Saint-Sever '. Soit que les bourgeois trouvassent trop pesant le joug de Guillaume de Garenne, ou qu'ils fussent imtés de
» Chron. mscr. triplex etunum, f» 83. « Waleranus combussit ErmentreTillam et monasterium Sancti-Severi. »
son impuissance à les protéger j ils traitèrent avec Vadversaire d'Etienne. L'année suivante ( 1 144 ) 9 GeofTroi Plantagenêt entra dans Rouen, et fut accueilli avec enthousiasme par les habitans. Mais Guillaume de Garenne était toujours maître du château. Les bourgeois avaient à redouter sa vengeance, si GeofTroi succombait. Aussi réunirent-ils toutes leurs forces pour s'emparer de la forteresse. La victoire finit par couronner leurs efforts, et Geofiroi Plantagenêt resta maître de Rouen. Il 'Compensa les liabi tans de leur concours énergique, en leur accordant une charte de liberté , qui fut confi'tnée par la reine Mathilde sa femme , et par son "'s Henri Plantagenêt. Ce précieux document s'est ^nservé dans nos archives,. et il nous fait con- "^ître, d'une manière authentique, les privilèges ^^tjt Rouen jouissait dès cette époque *. Ils portent '^r quatre points principaux : la propriété, la juridiction, l'exemption des corvées, des tailles et des ^Ides, et enfin le commerce de la ville.
Le duc garantit d'abord aux bourgeois de Rouen les droits de propriété dont ils jouissaient du temps de Henri I ; il s'engage h poursuivre leurs créanciers, et à les contraindre de payer, toutes les fois qu'il le pourra.
' Voy. cette Charte aux Pièces justificatives. — La charte de Geoffroi Plantagenêt est reproduite textueUcment dans celle de son fils Henri H.
16 COMiMUNE DE ROUEN.
Les privilèges de juridiction sont d*une haute importance. Aucun Rouennais ne sera forcé de comparaître devant un tribunal situé hors de la ville 9 à moins qu'il ne soit présidé par le duc de Normandie en personne y et cela seulement à Sainte- Vaubourg et à Oissel , les deux limites de la banlieue de Bouen, à cette époque. Toutes les affaires commerciales seront jugées dans la ville. Les bourgeois ne seront pas tenus de se battre contre les champions soldés par un adversaire, dès qu'ils auront fait constater, par dix témoins, que c'est un mercenaire qu'on leur oppose.
La charte exempte les Rouennais de tout logement de troupes, à moins que le maréchal même de la cité n'ait donné l'ordre de les héberger. Ils sont dispensés de toute corvée à la monnaie ou dans la vicomte. Toute espèce d'aides ou contributions indirectes aux barrières sont abolis , et il suffira au bourgeois d'affirmer, sous serment , qu'il ne doit rien , pour être dispensé de payer. Le duc s'engage également à ne lever aucune taille ou impôt direct et personnel.
Mais, de tous les privilèges accordés aux Rouennais , les plus importans concernaient le commerce. Eux seuls avaient le droit de faire le commerce d'Irlande; un seul vaisseau pouvait, une fois par an, partir de (Cherbourg pour cette destination.
PREMIER CHAPITRE. lldO— 1134. 17
Tous les navires qui venaient d'Irlande étaient obligés de se rendre à Rouen. Dans la ville même , le monopole du commerce était réservé aux bourgeois.
Les marchands de la ghilde de Rouen étaient exempts de tout droit à Londres et dans les divers ports d'Angleterre. On leur réservait le port de Dungeness près de Londres , comme du temps du roi Edouard-le-Confesseur. Ils avaient le droit d'enjoindre à tout vaisseau qu'ils y trouvaient, de s'éloigner; en cas de refus, ils attendaient un flux et un reflux, puis coupaient les câbles et livraient le vaisseau aux flots, sans être responsables des malheurs qui pourraient en résulter. La corporation des nautes de Rouen avait le monopole de la navigation sur la Seine, en remontant et descendant le fleuve. Aucun étranger ne pouvait débarquer ses marchandises sur le port de Rouen.
La nature des concessions faites aux bourgeois,
et les faits qui les avaient amenées, prouvent que
la commune de Rouen fut octroyée par les ducs de
Normandie. On ne trouve , en effet , ni sédition
qui l'ait imposée, ni tradition qui puisse la faire
remonter jusqu'aux Romains. Elle fut accordée par
le duc , mais à une époque où le concours de la
bourgeoisie était devenu pour lui une nécessité,