CHAPITRE TROISIÈME
ontrele clergé et la commune. L'absence de Richard avait livré la Normandie et l'Angleterre à la merci des ambitieux et des ennemis. Le désordre redoubla, lorsqu'on apprit que ce prince était prisonnier en Allemagne. Le propre frère de Richard , Jean-sans- Terre, usurpa le trône d'Angleterre, pendant que le roi de France, Philippe-Auguste, tentait de s'emparer de la Normandie. Vers la fin d'avril iigS, Eu et Aumale tombèrent entre ses mains ' ; Gisors lui fut hvré par trahison*, et il marcha en toute hâte contre Rouen. Mais déjà Robert, comte de Leicester, s'était enfermé dans cette ville avec une troupe de guerriers, et avait inspiré aux bourgeois le courage dont il était animé. Aussi montrèrentils, dans cette circonstance, une ardeur extraordinaire, et, pour braver plus ouvertement le roi de France, ils l'attendirent les portes ouvertes ^, pendant que des troupes de frondeurs et d'archers faisaient pleuvoir sur son armée une grêle de pierres et de flèches. Philippe-Auguste avait cru surprendre Rouen et l'emporter avec la même facilité qu'Eu , Aumale et Gisors; découragé par la vigoureuse ré-
" Guill. Neubring., ap. Script, rer, gall.j XVIIl, 38.
* Gervas. Dunelmens., ibid., XVII, 676.
^ a Apertis portis. » Gervas. Dunclmens., ap. Script, rer. gall., XVll, 676. — « Eccc apertap suiit januae. » Rof;cr. Hovcd., ibid.,
sistance des habttans, il leva le siège , brûla ses machines et se retira en toute hâte '.
A peine l'ennemi se fut-il éloigné , qu'on revint au sentiment des tristes discordes dont la ville était le théâtre. Tous, innocens et coupables, étaient enveloppés dans un même anathême, privés des sacremens et de la sépulture ecclésiastique. Une pareille rigueur était aussi pénible pour le clergé que pour les bourgeois. Aussi le pape Célestin III crutil devoir, sur la demande même du chapitre , adoucir un peu la sévérité des décrets ecclésiastiques : a Comme il convient, disait-il dans sa bulle, que <r l'homme s'occupe sans cesse des louanges du Créa- «.teur, il nous semble à propos de relâcher un peu de t< la sévérité ecclésiastique pour que la célébration a de l'office divin ne soit pas entièrement suspendue. <( Ainsi , quoiqu'on ait interdit toutes les cérémo- « nies solennelles pour punir les excès de quelquesce uns, on peut cependant adoucir la rigueur de la <c sentence à l'égard de ceux qui, bien loin d'avoir « pris part au crime, l'ont en horreur, et évitent, « autant que possible, la société de ces hommes que « l'église a frappés d'anathême. Cédant à cette con- « sidération, et prêtant une oreille favorable à vos « prières , nous vous permettons , quoique la ville
« Guill. Neubring., ap. Script, rer, galL, XVUl, 38. — Gcrvas. Dunelmens., ibid., XVII, 676. — Roger. Hoved., ibid., 555.
CRAPITaE TROISIÈME. 1189-1199. 47
« soit soumise à un interdit général, de célébrer « l'office divin à voix basse, portes closes, sans ad- « mettre les excommuniés ni les interdits; à l'égard « de vos confrères les chanoines et des autres clercs « qui sortiraient de cette vie munis des sacremens (( de l'église, nous vous permettons de leur donner « la sépulture dans le cimetière de votre église, sans K aucune solennité, mais seulement avec l'eau bé- « ni te et la croix , en répétant les prières à voix basse, cr Que personne n'ose enfreindre le privilège de cette K charte ou la combattre avec une audace témé- « raire ; que si quelqu'un commettait un pareil at- « tentât , nous appelons sur lui la colère de Dieu « et des bienheureux apôtres Pierre et Paul '. »
Cependant, l'interdit pesait toujours sur Rouen, et l'absence de ceux qui, parleur autorité, auraient pu faire cesser les discordes, se prolongeait au grand détriment de la cité. Richard était encore prisonnier en Allemagne, et l'archevêque Gauthier-le- Magnifique était allé le rejoindre pour négocier sa délivrance. Les bourgeois prirent enfin le parti d'envoyer à Richard une députation , afin qu'il s'interposât entre le clergé et la commune. Ils pro-
* Cette bulle , datée du 1 1 mai H 93 , se trouve aux archives du département, carton des bulles; elle a été transcrite dans le oartulaire de la cathédrale » f* 90 , recto et verso. — D. Bessin , dans ses Conciles de Normandie, a publié une autre bulle de Gcicstin 111 , se rapportant au: môme événement.
mirent, en termes assez vagues , de se soumettre à la sentence de l'église, et prièrent le roi de se porter garant de leur promesse , et d'obtenir provisoirement la levée de l'interdit. Richard accéda à leur demande , et , de sa prison , à Worms , il donna, , le 29 janvier 1 194? ^^^ charte, par laquelle il se portait garant pour la commune de Rouen , et demandait que l'interdit fût levé sur la foi de son serment '.
Le clergé paraissait aussi disposé que la commune à hâter la conclusion de cette déplorable affaire. Le retour du roi et de l'archevêque Gauthier semblèrent aplanir toutes les difficultés. On convint que les bourgeois reconstruiraient le mur et les échoppes qu'ils avaient renversés, dans un délai qui fut fixé par Richard. Ce dernier s'engageait, en outre, à tenir compte aux chanoines des dommages qu'ils avaient éprouvés ^. Mais cet arrangement
' Cartul. de la cathédrale , f 63 recto. — Voici le texte de cette -charte inédite: « Ricardus, Dei gratiâ , rex Angliae, etc., sciatis quôd si cives Rothomagi juraverint se parituros mandato ecclesise €t à sententia quâ sunt ligati pro causa Kothoraagensis ecclesise fuerint absoluti , nos cum ipso juramento constituimus nos ipsos fidejussorcs quôd prœdicti cives terminis inter personas ecclesiae Hothomageiisis et ipsos constitutis injunctum sibi mandatum vecclesiae persequentur. Teste me ipso, apud Wormaciam, XXIX «die jauuarii. v
* Cartulaire de la cathédrale, f° 67 verso. — M. A. Deville a publié le texte de cette charte, d'après l'original conservé aux archiv. du départem. (Mém. delà Société d'Émulation, ann. 1828.)