‹ Histoire de Rouen pendant l'époque communale 1150-1382 (volume 2)Chapitre 74 sur 188 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

communales était sur le point de tarir. Heureusement, une transaction , ménagée en grande partie par Philippe-Auguste , suspendit la lutte entre Paris et Rouen. En i*iiOj les marchands des deux villes convinrent qu'à l'avenir il pourrait y avoir association entre ceux des bourgeois de Paris et deRouen qui y trouveraient quelque avantage; leurs serviteurs même seraient autorisés à conclure ces associations dans l'intérêt de leur commerce. Si l'un d'eux avait quelque affaire à Rouen ou à Paris, son associé était tenu de s'en occuper loyalement ' . Par ce traité , les habitans des deux villes jouissaient y dans chacune d'elle, des privilèges de bourgeoisie, et, si l'on en eût exactement observé les conditions , on eût prévenu de fâcheuses dissentions; mais, plus tard, la jalousie et la rivalité des corporations rallumèrent une querelle qui se prolongea jusqu'au xv* siècle.

Quant à l'Angleterre, il était bien difficile de s'entendre avec elle. Jean , qui avait perdu par sa faute Rouen et la Normandie, devait désormais les traiter en ennemis. Aussi confisqua-t-il les biens que plusieurs corporations religieuses de Rouen, comme le chapitre, Sainte-Catherine, Saint-Ouen, possédaient en Angleterre*. Cependant, soit qu'il désirât

* Ordonnances des rois de France, IV, 87. ' Litterœ clausœ, f" 66, 100, 382. — Collection de documens publiés par le gouvernement anglais.

se concilier les bourgeois, ou que l'intérêt du co merce anglais lui imposât ces ménagemens, il enjoig vb i t par plusieurs chartes aux gardes des ports de ne pas molester les marchands de Rouen, et de ne lever sur eux aucun impôt exorbitant ^ Il accordait mêrane parfois des patentes à quelques riches bourgeoi pour faire le commerce avec l'Angleterre. Ainsi , 12 13, un ancien maire de Rouen, Laurent Donjon, obtint un sauf-conduit pour envoyer vaisseau dans les ports d'Angleterre *. Mais a précautions même attestent que le commerce Rouen , jadis si étendu et si florissant dans ce pays y était devenu dangereux depuis la conquête d Philippe-Auguste.

Les bourgeois trouvèrent quelque compensatioi^: ^^' à ces pertes dans les ordonnances dirigées contre le&^^^ Juifs et les usuriers. Les premiers, favorisés par Jean.^ avaient accru considérablement leurs richesses eB leur puissance. On avait vu, presque aussitôt aprèî la conquête, en i2o5, les juifs exiger l'expropriation d'un bourgeois. Le maire de Rouen avait autorisé les héritiers Fresnelles à vendre leur maison paternelle, située sur Robec, pour payer les juifs ^. Philippe-Auguste, dès le commencement de son règne ,

* Lit terœ clausee , ihid.

^ Rotuli patentium , f 105.

^ Arcliiv. municipales, re^. -, f*' 48 et 49.

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^vait adopté des mesures sévères contre les usuriers;

'' les appliqua à la Normandie. Il défendit à tous

*^s baillis de cette contrée de les prendre sous leur

f^rotection, et leur ordonna d'en faire justice sur

ies réclamations de l'archevêque de Rouen et de ses

^uflragans '. Il rendit encore d'autres ordonnances

J30ur réprimer la rapacité des juifs*. Il leur défendit,

par exemple, de prêter à un chrétien travaillant de

ses mains, laboureur, cordonnier, charpentier, etc.

Pour les autres, il restreignit le taux de l'emprunt ,

interdit de recevoir en gage un ornement d'église,

un vêtement sanglant ou un fer de charrue. Enfin ,

il régla les formes des procès intentés aux usuriers.

Ces mesures , inspirées peut-être par un esprit étroit,

n'en furent pas moins approuvées dans une grande

ville de commerce , où les juifs étaient nombreux

et abhorrés.

Il y eut d'autres actes dont Tunique mobile fut la superstition trop souvent sanguinaire de cette époque. L'hérésie manichéenne, professée par la

■ a Philippus, Dei gratiâ , Francorum rex, uniyersis ballivis suis Normanniae, salutem: Mandantes vobis prœcipimus quatenùs usurarios in Tcstris balliviis constitatos et excommunicatos, sicut consueyistis , ad petitionem dilectoruin et fideiium nostrorum archiepiscopi Rotbomagensis et ejusdem suffraganeorum , justicietis. Actum apud Gisortiam, anno Domini MCCXVII, mense januarlo. » Archives départementales, carton historique.

' D. Bessin, Concii. norm., pars I, 127.

secte (les Albigeois, avait pénétré dans Rouen etj* avait fait un certain nombre de prosélytes. En 1 2 lo, plusieurs hérétiques furent arrêtés dans cette ville et livrés aux flammes '. L'horreur de Thérésie, et peut-être aussi l'espérance de quelque riche conquête dans les contrées du midi, entraînèrent beaucoup de Normands dans cette guerre contre les Albigeois. L'archevêque lui-même prit part à cette croisade. C'était alors Robert Poulain, qui, en 1 207 , avait succédé à Gauthier-le-Magnifique. Il suivit, avec un grand nombre d'ecclésiastiques, Simon de Montfort dans sa sanglante expédition. Quelques Normands s'y distinguèrent. On citait entre autres un Ckeifalier au vert-lion , qui s'était signalé dans la lutte contre les Albigeois, soutenus par les Aragonais^. L'enthousiasme s'était réveillé dans toute la France , et même dans les froides régions qui en semblent le moins susceptibles. On ne se borna pas à la croisade contre les hérétiques du midi, on rêva encore la délivrance de la Palestine. Un légat du pape Innocent III, Robert de Courçon , vint à Rouen, et y prêcha la guerre sainte. A sa voix, le clergé et le peuple s'enrôlèrent en foule

' « Apud Rothomagum et in aliis quibusdam locis multi tàm clcrici quàm laici et mulieres, deprehensi de liœresi et conTÎcti , combusti sunt. » Chron, tripl. et unum, f UO.

* Chronique de Normandie, éd. de 1487, f° 29 recto.

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^0|is la bannière de la croix, et partirent pour '^Orient ».

Cependant, à côté de ces élans de piété, fertnentait, dans le clergé, une ambition funeste qui troublait sans cesse l'église par de nouveaux scan- Hales. A l'occasion de quelques droits temporels, une lutte s'engagea entre le chapitre et l'arche- ^veque. Les chanoines, qui formaient toujours un crorps puissant et privilégié , voulurent forcer le prélat à plier devant eux, et, en 1 3i i , ils jetèrent l'interdit sur la cathédrale*. On vit alors un étrange spectacle, un pontife chassé de son église, et ne pouvant lever l'interdit qui pesait sur elle. On finit par réconcilier l'archevêque et les chanoines , mais chaque querelle enlevait au clergé une partie de sa puissance. L'autorité royale travaillait de son côté à l'affaiblir. Les baillis qui la représentaient voulaient forcer les clercs à comparaître devant leur tribunal, et se mettre eux-mêmes à l'abri des sentences de l'église , qui avaient tant de fois paralysé l'autorité temporelle. Tel fut l'objet d'une charte

■ « Factoque sermone ad clerum et populum super crucis caractère in auxilium terrae Hierosolymitanae capiendo, cujus occasione legationis ofOcio fungcbatur, facta est tanta crucis capiendae licentia , ut uterque sexus , omnis aetas , omnis bominum conditio , non obstante etiam conjugali rcclamatione, cruce signaretur. » Chron, triplex et unum , f° 118.

* D. Bessin, Concil, norm.y pars H, p. 44.

qu'en 1317 les officiers royaux obtinrent de Tarchevêque Robert Poulain, a Toutes les fois , disait le prélat y que les hauts baillis manderont à nos doyens de venir en personne, avec quatre prêtres, pour constater à qui appartient le droit de patronage sur une église , ou pour en enlever des fugitifs , selon les us et coutumes de Normandie , nous voulons et ordonnons que les doyens se rendent, sans délai ni opposition, avec les prêtres désignés à la sommation du bailli, et qu'au jour indiqué ils procèdent à l'enquête. S'ils y manquent, nous voulons et accordons qu'ils paient une amende de neuf livres, qui sera appliquée à la léproserie de Rouen ^. » L'archevêque ne se bornait pas à soumettre ses doyens aux baillis royaux; il déclarait ces derniers à l'abri de l'anathème ecclésiastique, à moins qu'on n'eût obtenu l'assen-

' « Quoticscumque ballivi sui capitales niandabunt dectinis nostris quùd ipsi veniant , quislibct illoruni videlicet ciim quatuor presbyteris ad faciendas rccognitiones ecclesiarum deqnibus dubitatuni fuit ad quos jus pertincat patronatûs, et ad removcndos fugitives ab ccclesiis sccundnm usus et consuetudines Normanniifi , voluinus et prfecipiuius quôd praedicti decani cum presbyteris, sicut superiùs est expressum , omni dilatione et contradictione postpositis , veniant ad dieni a ballivis domini régis sibi ad hoc facicndum assignatum ; quôd si super hoc defecerint , volumus et conccdimus quôd singuli eorumdem decanoruni pro singulis defecti bus emendam persolvant noveni lîbraruni quas donius leprosorum Rothomagensis habebit. » Ln charte de Robert Poulain est conservée aux archives du royaume. — D. Poinnicraye la cite dans ses Conciles de Rouen , p. 205 et 206.

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