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LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE. N9p7
Fabre, docteur en médecine, de Saorle, près Vinça; Cassanyes, médecin à Canet; Montégut, cultivateur d’Ille-sur-Tet. En outre, deux prêtres défroqués, Delcasso et Chambon, furent nommés suppléants. Parmi les cinq « Conventionnels », on comptait deux modérés, Guiter et Fabre; un « Girondin », Birotteau; deux « Montagnards », Montégut et Cassanyes, le premier peu instruit et de caractère médiocre, l’autre intelligent et audacieux. La proclamation de la République — implicitement décrétée à Paris le 22 septembre 1792, officiellement le 25 — fut accueillie avec transports à Perpignan où le parti des « Patriotes » dominait de plus en plus.
Presque en même temps, le 9 octobre, Lucia succédait à Guiter comme maire de Perpignan. Après avoir été procureur général syndic du département, 1l avait été député à la Législative; rendu maintenant à sa ville natale, 1l en devenait le premier magistrat. C’est surtout dans ses nouvelles fonctions qu'il donna la mesure de ses vertus. Dans une adresse qu'il envoyait à la Convention, le 25 octobre, Lucia disait : « Chargés de DÉRéboton de vos décrets, nous ne souffrirons point quil soit porté la moindre atteinte à la sainteté de la Loi. Nous sommes ile: elle régnera seule ou nous mourrons pour elle ». Fidèle à ses idées de sagesse, il ne cesse de se dire l’ennemi des « factieux » et de flétrir les « hommes de sang » qui « ne rougis-
sent pas de prêcher le meurtre et la révolte ». Jaco-
bins exaltés, maratistes fougueux avaient, dans le maire de Perpignan, un adversaire convaincu. Et, lorsque après les élections départementales du 11 novembre le Conseil du département se fut donné pour
Lo . HISTOIRE DE ROUSSILLON.
président Sérane, dont les opinions étaient conformes à celles de Lucia, un petit groupe d'hommes se trouva formé, dévoué à l’intérêt public, prompt à épargner aux administrés les excès révolutionnaires, prêt à tout pour défendre la frontière contre la menace espagnole de plus en plus redoutable.
A la fin du mois de septembre suivant, Lucia reprit les fonctions de procureur général syndic; avec Sérane, Roussel, La Ferrière et Moynier, il assura la marche à peu près normale de tous les services, malgré la fièvre populaire que les échos de la Convention ne cessent plus d'entretenir et d'accélérer.
Le procès de Louis XVI, quise termina par la condamnation et l'exécution du roi (21 janvier 1793), obligeait nos Conventionnels à manifester leurs opinions. Birotteau reconnut Louis XVI coupable et passible de la peine de mort, mais avec sursis jusqu'à la paix; Guiter, Girondin décidé, mais républicain assez pâle, reconnaissait la culpabilité de Louis XVI, maïs le déclarait inviolable; Fabre,
malade bien à propos, garda la chambre durant tous
les débats et fut ainsi dispensé de se prononcer; Montégut et Cassanyes votèrent délibérément la mort de « Capet ».
Quant à l'esprit public en Roussillon, à cette épo-
que, il est défini en ces termes dans une lettre de Lucia : « Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour maintenir l'esprit public à la hauteur où il doit être. Militaires, citoyens, corps administratifs,
tout marche d'accord. Le « Maratisme » ne fait.
aucun progrès : le républicanisme, l’indivisibilité de
la République est le vœu commun. Nous ne redou-
tons point l’ennemi extérieur, mais nous faisons des
vœux pour que la Convention, faisant une fois entière justice des intrigants, nous permette de croire qu'elle veut sincèrement, comme nous, que tout plie sous l’autorité de la loi ».
C’est bien de la Convention elle-même que Lucia redoutait l’écroulement de ses rêves : l’avenir devait
bientôt justifier ses craintes.
Entre Girondins et Montagnards, la lutte était devenue terrible au sein de la Convention. À mesure que le péril étranger croissait, les esprits s’échauffaient, s’habituaient aux mesures extrêmes. La Commune de Paris stimulait le zèle de la Montagne et dictait sa conduite à l’Assemblée. Le 31 mai 1793, Paris soulevé réclame l'arrestation de vingt-deux députés girondins. Birotteau, député des Pyrénées- Orientales, est du nombre. Il s'échappe, va à Lyon, y fomente l'insurrection contre la Convention.
À Perpignan et dans le département, la « Révolution du 31 mai » avait provoqué des protestations véhémentes. La Société populaire de Perpignan, notamment, qui réunissait les plus ardents patriotes, suivait, à cette date, Birotteau et Guiter. De Lyon, . Birotteau entretenait une active correspondance avec ses amis, et l’une de ses lettres servit un peu plus tard à faire condamner à mort l’un de ses partisans, Dougados. La Terreur commençait. Sérane, Escalaïs, Fabre devaient payer un peu plus tard de leur vie leur attachement aux idées girondines, et Lucia lui-même se vit contraint de résigner ses
fonctions. Il devait mourir de maladie à Paris le 94 mai 1794.
Partout, la Montagne prenait le dessus. Dans les Pyrénées-Orientales aussi, les plus chauds prenaient
la tête du mouvement, et Cassanyes devenait, après Lucia, le véritable inspirateur des Roussillonnais, tandis que Birotteau, ayant quitté Lyon pour se joindre aux Bordelais dressés contre le Gouvernement du Salut public, était livré à une commission militaire et condamné à mort. Delcasso, député suppléant, prit sa place à la Convention, où ses
opinions le classèrent tout de suite parmi les plus hardis.
La menace extérieure fournit la véritable explication du triomphe des Montagnards. De même, c'est la guerre avec l'Espagne qui explique la conversion en masse des Roussillonnais aux idées extrêmes que deux seulement sur cinq de leurs représentants à la Convention avaient originairement professées.
Les premiers bruits d’une agression espagnole avaient été répandus au mois de mai 1792. Au cours de l’été et de l’automne suivants, ces bruits commencèrent à prendre consistance. Les autorités locales, saisies d'inquiétude, avaient alors eu l’idée de consulter l'ambassadeur de France à Madrid, et celui-ci, le 19 octobre, leur répondait : « Les dispositions de l'Espagne à l'égard de la France sont malveillantes peut-être, mais éloignées de se manifester par des hostilités. » .
Lucia voyait plus elair que le diplomate officiel. Le péril extérieur le préoccupait. Le 5 janvier 1793, il considérait la rupture comme imminente. Écrivant à Servan pour lui demander des troupes et du canon, ilajoute : « La campagne peut s’ouvrir ici d’un moment à l’autre ». Mais les appels de ce sage restèrent vains. La Convention avait envoyé, il est vrai, des
commissaires ; peu favorables à Lucia, dont les idées étaient, à leur sens, troptièdes, ces commissaires ne proposèrent pas les mesures efficaces que le procureur général syndic avait estimées indispensables.
Pourtant, au moment où les rois se solidarisaient contre la République naissante, le roi d’Espagne, Charles IV, pouvait d'autant moins rester en arrière
-qu'ilappartenaït lui-même à la famille des Bourbons.
La mort de Louis XVI n’était-elle pas un défi qui l’obligeait à prendre les armes contre les « Régicides »? En Catalogne, l'esprit public était très surexcité. Les préparatifs militaires étaient d'autant plus actifs que les émigrés français y collaboraient avec ardeur.
Tandis qu'en France le pouvoir exécutif se borne à créer sur le papier une « Armée des Pyrénées- Orientales » qui n’est, suivant le mot de Lucia, qu « une montre sans ressorts », l’armée espagnole de Catalogne se masse, imposante, sur les Pyrénées. Alors, la Convention prend les devants et, fièrement, déclare la guerre à l'Espagne, le 7 mars 1793. L’enthousiasme patriotique acclame chez nous ce geste audacieux, et l’on danse à Perpignan. Cependant rien n’était prêt pour la lutte. Nos plus vaillants volontaires étaient partis pour de lointaines frontières; le conflit avec la puissance voisine, bien que prévu dès longtemps par Lucia, prenait les autorités révolutionnaires au dépourvu.
Le 13 mars, trois commissaires de la Convention
arrivent à Perpignan. Pendantun mois, ilstravaillent sans relâche à élaborer les premiers éléments de la
défense. Le 13 avril, nous les voyons à Béziers. À peine y étaient-ils depuis trois jours que le général
! espagnol Ricardos, à la tête d une armée solide et
bien pourvue d'artillerie, mettait le pied sur le sol roussillonnais.
L’invasion commença le 17 avril. Elle eut lieu simultanément sur deux points : d’une part, à Saint- Laurent-de-Cerdans ; d'autre part, au col Portell, à l’ouest de Bellegarde. Maureillas, Le Boulou furent enlevés. En vingt-quatre heures, Ricardos se trouva maître de la haute vallée du Tech et de la ville de Céret. À Céret, La Houllière, vieux général qui : commandait alors à Perpignan, avait envoyé 3.000 volontaires sous les deux généraux de brigade Villot et Gautier-Kerveguen. Ce petit corps de républicains
fut vite rompu, dispersé, obligé de se retirer en
désordre sous la protection du canon de Perpi-
gnan.
Les Espagnols avaient négligé les forts de Pratsde-Mollo et des Bains, qu’ils savaient dégarnis. Toutefois, ils ne surent pas profiter du désarroi de nos troupes pour marcher immédiatement sur Perpignan. Ils se répandirent sur les deux rives du Tech, tandis que le col Portell livrait passage à leur grosse artillerie. Puis, ils se mirent à bloquer Bellegarde. Au bénéfice de ce retard, Perpignan put se mettre plus sérieusement en défense.
À l’annonce de l'invasion, les commissaires de la Convention revinrent de Béziers en toute hâte.
C’étaient Brunel, Rouyer et Le Tourneur. De concert avec les administrateurs du département, ils lancè-
rent un vibrant appel aux populations de tout le
Midi. L'appel fit écho. En peu de jours, dix mille
volontaires affluaient, accourus principalement de
l'Hérault, de l'Aude, de la Haute-Garonne, voire du
Gers et du Cantal. Des généraux arrivaient en même
temps : de Flers, Grandpré, Solbeauclair, Dagobert, Aïnsise forme cette Armée des Pyrénées-Orientales qui devait tant de fois se couvrir de gloire : le jeune et vaillant de Flers en fut le premier général en chef.
La tactique révolutionnaire est, par excellence, la tactique offensive, qui semble convenir si éminem-
ment au tempérament français. De Flers, l’inaugu-
rant en Roussillon, ordonne à Dagobert de surprendre l’ennemi campé en avant du Boulou. Dagobert obéit et engage le combat près de la grande ferme de Mas Deu. Des renforts, amenés par de Flers en personne, permettent à Dagobert de se bien tenir, et notre artillerie réussit à déblayer la plaine et les monticules voisins, lorsque, à la chute de la nuit, une panique s'empare brusquement des troupes trop
neuves qui luttent si vaillamment depuis plusieurs
heures. Le cri de « Sauve-qui-peut! », malencontreusement poussé par les gendarmes nationaux du général Dugua, affole littéralement les jeunes volontaires, qui cèdent tout à coup le terrain et courent se réfugier derrière les remparts de Perpignan (19 mai).
Ricardos ne les poursuit pas, fidèle à son principe de lenteur, et les républicains reprennent courage.
Campé au cœur du Roussillon, l'Espagnol obligeait cependant la Convention à prendre des mesures plus importantes. Un petit corps de volon-
aires ne pouvait suflire à déloger l’envahisseur :
la France était ouverte de ce côté à l'étranger. Les représentants du peuple, commissaires de la Convention, furent chargés d'y pourvoir. Gaston, Fayau,
- se joignirent, en mai, à Brunel et à Le Tourneur.
Ces quatre représentants sont remplacés bientôt par Leyris, Bonnet, Projean, Fabre et Espert. Puis Gaston revient pour remplacer Espert, tandis que Cassanyes vient remplacer Projean (15 juillet). Ce fut Cassanyes surtout qui, grâce à son activité, décida de la revanche. |
Pendant qu’on avisait du côté français à réparer les effets de la négligence passée, les Espagnols
s’établissaient solidement sur le territoire recon-
quis par leurs armes. Ils tiennent Corneilla-del- Vercol, Elne, Argelès. Les forts de Prats-de-Mollo et des Bains ont été facilement occupés. Bellegarde, après une magnifique défense, a cédé à une pluie de mitraille et a capitulé le 25 juin. Le 13 Juillet, Ricardos porte son quartier général à Trouillas. Au sud de Perpignan, les Français, sous la direction du colonel Vialis, chef du génie, avaient formé le « Camp de l’Union », et, le 14 juillet, l’anniversaire de la prise de la Bastille y fut célébré par eux si bruyamment que le général espagnol put entendre, de son camp, cette Marseillaise dont les mâles accents déjà célèbres avaient résonné sur tant d'autres frontières en chant de victoire.
Le 17, un duel d'artillerie s'engage, si violent qu'on l’a comparé à la fameuse canonnade de
Valmy ; puis les têtes de colonnes de l’armée espa-
onole s’ébranlent. Mais Cassanyes a harangué les volontaires du Camp de l’Union. Son éloquence enflammée a électrisé les cœurs. D'autre part, Ricardos a atténué l’élan de son attaque en déta-
chant un corps pour aller passer la Tet au nord de
Perpignan. L’effort des Espagnols se brise contre
nos retranchements et Ricardos recule. L'ère des.
succès était ouverte pour l’armée des Pyrénées-
Orientales.
Sous les ordres du général Lancaster, gouverneur de Puigcerda, une seconde armée espagnole
! avait envahi le territoire français. Cette armée de
. Cerdagne était venue camper au col de la Perche, » tout près de Montlouis. Dagobert et Cassanyes y
courent avec une poignée d'hommes, et, après un vif combat, le 28 août, non seulement refoulent
. Lancaster, mais s'emparent de Puigcerda, menaçant l'Espagne chez elle.
Puis Cassanyes et Dagobert se retournent contre le général Crespo, que Ricardos a détaché pour | donner la main à Lancaster et à qui un traître a . livré Villefranche le 4 août. Le 6 août, un parti
ennemi menace Eus. Le conseil de la commune . refuse de céder : « Les hommes libres d’Eus, dit-il,
. ne composent jamais avec des esclaves et ils sont - tous prêts à périr plutôt que de trahir le serment qu ils ont fait à la République ». A cette fière répli- . que, les Espagnols répondent en mettant Île feu au village; mais le 2 septembre, arrivé sur les
© hauteurs qui dominent la rive gauche de la Tèt,
. près de la forêt de la Clavera, au lieu dit Les Liane cades, Crespo se heurte aux vainqueurs de Lan- . caster et se voit rejeté avec sa division dans le - fond de la vallée sur Prades. Les deux combats
de la Perche et des Llançades comptent parmi les
. plus vifs et les plus glorieux de toute la campagne.
Les forces de Lancaster étaient anéanties, les troupes de Crespo étaient en déroute.
Cependant, Ricardos lui-même avait concu le
projet de couper la retraite de Dagobert vers la
plaine et de rejeter sur la rive gauche de la Tet le gros de l’armée française. Les commissaires Fabre, Bonnet et Expert, ayant suspendu de Flers, avaient donné le commandement à Barbantane.
C'était un choix malheureux. Incapable de manœuvrer, Barbantane ne sut pas arrêter Ricardos qui franchit la Tet le 29 août et s'établit fortement à Corneilla, puis sur les hauteurs de Peyrestortes. Par ce mouvement, l'adversaire avait réussi à couper les nôtres en deux, car, tandis que la majeure partie des troupes républicaines était restée au Camp de l’Union, une division, celle de Montredon, chassée de Corneilla, avait fui sur Salses. Barbantane éperdu avait partagé son sort.
Cette conduite peu digne du général en chef souleva les plus vives protestations dans Perpignan. Aujourd’hui encore, en Roussillon, on dira d’un écervelé qu’il est « un barbantane ». Le pauvre tacticien qui portait ce nom devenu proverbial fut dépouillé en hâte de son commandement. D'Aoust lui succéda, tandis que la division réfugiée à. Salses était confiée à Goguet. |
Jeune et énergique, d'Aoust opposa un beau.
sang-froid aux attaques de plus en plus pressantes. de l'Espagnol. Ricardos, en effet, s’efforçait de. rejeter les troupes du Camp de l’Union dans Perpi-.
gnan. La ville s’alarme, mais d'Aoust fait bonne contenance dans la nuit critique du 2 au 3 septembre. La situation, néanmoins, demeurait très dangereuse. Il était temps que Cassanyes vint apporter au gros de l’armée le réconfort de sa pr sence. | |
Le 16 septembre, l’éloquent Conventionnel re-
joint à Perpignan son collègue Fabre, et, tout aussitôt, son influence se fait sentir. Ricardos a commis l'erreur de disperser ses forces; il occupe à la fois Ponteilla, Peyrestortes, Argelès, Prades; il a même
négligé de couper les communications entre Salses
et Perpignan. Le 17 septembre, de bon matin, les Espagnols attaquent un poste important que d’Aoust avait établi au Vernet. Les nôtres battaient déjà en retraite, lorsque Cassanyes accourt au pont de la Pierre, les arrête, les harangue, les ramène au feu. Pendant ce temps, d’Aoust a tiré des troupes du Camp de l’Union; il arrive et se
joint au détachement dont le fougueux représentant
du peuple a pris en personne le commandement.
Alors s'engage un violent combat d'artillerie et de
mousqueterie; les Espagnols, mis en fuite, rega- | gnent leur camp de Peyrestortes. Or, Cassanyes a compris qu'il faut profiter de l’élan des Républi- . cains. Il court à Salses, met en marche Goguet et sa division. Fabre et d’Aoust mènent, de leur côté,
les vainqueurs du Vernet. Ceux-ci combattent plusieurs heures à Peyrestortes et leur état de fatigue les empêche de faire l'effort décisif; mais l’arrivée de . Goguet et de Cassanyes leur rend soudain tout leur * courage. Les Espagnols sont pris entre deux feux. . Le corps de d'Aoust, d’une part, la division de Goguet, . d’autre part, se ruent sur le camp ennemi, enlèvent les retranchements. À dix heures du soir, les … débris de l’armée de Ricardos étaient en retraite … vers le camp de Trouillas. La brillante victoire de Peyrestortes reste, dans nos annales militaires, . l’action décisive qui a brisé l’invasion espagnole de 1793 et sauvé, non seulement le Roussillon,