‹ Histoire de RoussillonChapitre 26 sur 40 · PL, XIII · texte numérisé non relu

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durant l’époque moderne, nous signalerons comme caractéristiques du xvri* siècle l’église de Prades et l’église Saint-Mathieu à Perpignan.

Au xvi* siècle, les artistes roussillonnais sont nombreux et plusieurs d’entre eux sont fort habiles. Peintres et sculpteurs reçoivent, des églises et confréries, de bonnes commandes, et des « amateurs » aussi recourent à leurs talents. Parmi les peintres perpignanais, Philippe Brell, Joseph Brell, Antoine Peytavi et Jean Perles sont au premier rang. Perles : et Peytavi, qui sont associés, peignent, en 1565, pour l’église des Dominicains de Perpignan, le rétable de Notre-Dame-du-Rosaire, aujourd'hui à Saint- Jacques, non loin du rétable de la Verge dels desemparats, notable pièce du xvi° siècle. Les deux artistes peignent encore ensemble le rétable de l’Immaculée Conception de la cathédrale Saint-Jean de Perpignan sculpté par le fuster (menuisier) Pierre Barofet dans le style touffu et rutilant du plus riche mauvais goût espagnol.

Le buffet des orgues, situé à côté de la chapelle de la Conception, est remarquable par le travail de sa boiserie, dont les arabesques à jour et les motifs bien révélateurs de sa date sont d’un effet heureux. Les volets sont peints à la façon d’un dyptique, et l’on y voit figurée Salomé apportant à sa mère, assise à table avec Hérode, la tête de saint Jean-Baptiste, tandis que, dans une tribune qui domine la scène, joue une cola de Joglars (troupe de musiciens), l’un tenant la saquebute, un autre la cornemuse, les deux derniers des hautbois. La date de 1504 est inscrite sur cette œuvre.

A côté des artistes locaux, il faut faire leur place

992 à HISTOIRE DE ROUSSILLON: + is PAR RUr

aux Sgen. Cest nn Espagnol venu . du royaume de Léon » qui est chargé de peindre le rétable de la chapelle de Raymond-de-Penyafort,

dans l’église des Dominicains de Perpignan, en 1608; c’est un sculpteur de Ripoll, Joseph Casamira, qui reçoit, en 1640, pour l’église de la Réal, la commande du rétable de saint Julien et sainte Basilice, tarifé à 500 livres « moneda de Rossello »: Le Carcassonnais Meler exécute le rétable des saintes.

Eulalie et Julie pour la cathédrale Saint-Jean (1675), œuvre colossale, surchargée en reliefs et en dorures, bien inférieure au splendide rétable tout en marbre du maître autel dû à Barthelemi Soler, artiste de Barcelone. Cette belle page, qu'il faut placer entre 1620 et 1625, et qui est universellement admirée, se recommande autant par l'ordonnance que par l’exécution. Ses figures en haut-relief sont remarquablement soignées, et l’on croit sentir, à l’allure générale du faire, que l’auteur avait vu les

grandes œuvres des maîtres italiens de l’âge pré-

cédent.

Un autre Catalan, Lazare Tremullas, de Villefranche-de-Panadès, exécuta un rétable de Notre- Dame-du-Rosaire pour l’église des Dominicains en 1643; puis, en 1649, il agrandit le maître autel du couvent des Carmélites Déchaux. La même année

pa

le supérieur, Joseph de Sainte-Thérèse, confie à

Luc Guadangor la dorure d’une partie de ce rétable pour 320 livres de Perpignan. Le contrat passé à

ce sujet montre bien ce qu'était alors la condition des artistes, car l’une des clauses oblige le supé-

rieur à loger et à nourrir pendant la durée du tra-

vail le peintre et un ouvrier qui l’assiste. En 1654,

LA CHPRLIPA LION ROUSSILLONNAISE MODERNE. 203

Late s'engage encore à faire pour le même couvent le rétable de saint François de Paule, et lorsque ce laborieux meurt, en 1656, sa veuve remet le soin de terminer les besognes dont il s’est chargé à Louis Générès.

Louis Générès, « architecte et sculpteur », était un Perpignanais. Il nous a laissé la preuve de son talent dans le rétable du maître autel de Saint-Ma-

-thieu, achevé en 1697. Perpignanais aussi était ce Rago qui peignit le rétable de Saïnt-Raymond-

de-Penyafort, aux Dominicains de Collioure.

Mais aucun nom d'artiste n’égale chez nous celui des Guerra, et moins encore celui de Rigaud.

Antoine Guerra, né à Perpignan, le 4 décembre 1634, mort en 1705, était fils d’un tailleur, Jean Guerra ; deux des trois fils d'Antoine furent, comme

leur père, des peintres distingués, surtout le pre-

mier, Antoine Guerra Minor, quijouit d’une grande vogue à Madrid et fut peintre du roi Philippe V. Le musée de Perpignan possède deux œuvres de lui, Saint Elme et Saint Mathieu.

Par une coïncidence souvent remarquée, Hyacinthe Rigaud (/igau en catalan) naquit aussi d'un tailleur perpignanais, Mathias Rigau. Mais il avait de qui tenir puisque le père et le grandpère de Mathias étaient peintres : leur nom figure dans maint acte depuis la fin du xvi° siècle. Plus encore que Guerra, Rigaud s’est haussé au grandart. Il a francisé l’orthographe de son nom et il est devenu le peintre de Louis XIV. N’était-il pas né l’année même de l’annexion du Roussillon, en 1659 ? Les portraits des grands hommes du grand

Pro ltaaisess HISTOIRE DE ROUSSILLON. ‘à

siècle, dont Rigaud est l'auteur, et qui Honordns les grands musées de l’Europe, forment une galerie si célèbre qu'il serait superflu, ici, de les énumérer.

Un Roussillonnais devenu le peintre par excel- Jence des gloires de la France monarchique, c’est bien là, dans le domaine des arts, la preuve éclatante de l'assimilation parfaite de la province conquise par Louis XIII, non sur ses habitants, mais sur les Espagnols d’Olivarès.

Et, tandis que la francisation du pays se poursuit, tandis que le régime français étreint le Roussillon comme les autres pays de la France soumise à la royauté absolue, la vie du Moyen Age continue pour le peuple: même labeur, et aussi mêmes distractions et mêmes fêtes.

C'étaient, avant 1659, les événements de la Cour de Madrid qui entrecoupaient la monotonie de l'existence ; cérémonie funèbre en l'honneur de Marguerite d'Autriche, femme de Philippe IT, le 9 novembre 1611; en l'honneur de Philippe III luimême, le 13 mai 1621. Ce sont, après 1659, les événements de la Cour du Louvre, puis de Versailles, qui remplissent le même office; c’est ainsi, par exemple, que le mariage de Louis XV est fêté à l'Hôtel de ville, tandis que des feux de joie s’allument sur la Loge; mais les fêtes les plus brillantes du siècle sont celles des 22, 93 et 24 octobre 1781. Il s'agissait de célébrer la naissance du Dauphin, le futur Louis XVII, et pour la première fois on vit figurer dans le programme une distribution de pain aux pauvres : il y eut aussi un feu

d'artifice et l’on fit couler une fontaine de vin à la porte de l'Hôtel de ville.

Les processions conservent leur même éclat :

processions régulières, comme celles de Corpus, ou processions occasionnelles, comme celle qu’on organise en cas de peste, sans oublier la procession de saint Gaudérique, réservée pour les temps de sécheresse. Les coutumes se conservent, comme la langue, et la lenteur des communications préserve ce coin de terre lointain de tout ce qui pourrait le dénaturer; bref, le vernis officiel qui le recouvre en apparence n’entame point son originalité profonde.

S1 le peuple mène la même vie sous les Bourbons que sous les descendants de Charles-Quint, la haute classe tend à se modifier, moins par l'effet de la « francisation » que par la vertu d’une

évolution dont toutes les provinces donnent alors

le spectacle. La bourgeoisie monte de plus en plus. Ne disions-nous pas qu’elle prétend à la noblesse? En même temps, elle prend goût à la politique. C’est l'élaboration d’un esprit public. En 1776, un sieur Nanteuil fonde, à Perpignan,

un journal, d'ailleurs éphémère, destiné à paraître

trois fois par mois. Ge vénérable ancêtre de la - presse roussillonnaise porte un titre compliqué, mais digne d’être transcrit ici : Affiches, Annonces et Avis divers de la Padeinco) du Roussillon.

À partir de 1784, deux Loges maçonniques existent à Perpignan, l'Égalité et la Sociabilité. Les

membres sont surtout des négociants, des bour-

geois. Les gens qui se piquent d’être instruits

inclinent à devenir ce que le français classique

“UÈRES

| 206 NPA HISTOIRE DE ROUSSILLON. as

appelle des libertins. On discute les Ho Ouhee

Voltaire et plus encore Jean-Jacques Rousseau. Une noblesse orgueilleuse et généralement dis-

solue, une haute bourgeoisie ambitieuse et pro-

digue, une classe moyenne craïntive, mais hantée

d'égalité et de réformes, un clergé trop souvent avide et mal discipliné, tel est, dans son ensemble, l'esprit public en Roussillon à la veille du bouleversement révolutionnaire. Qu'on y ajoute les ferments de révolte que cache mal, à cette date, un peuple sans instruction, accablé d'impôts, abreuvé de mépris, poussé aux gestes de colère par l’inso- . lence et l’opulence des privilégiés : lorsqu'un beau Seigneur se prélasse par les rues dans sa chaise à porteurs, il n’est point rare d'entendre les cris des miséreux qui insultent le maître et la valetaille ‘ : « picassou ! arri bourrou ! » Les exaspérés de la veille seront les sans-culottes du lendemain.

1. On pourrait traduire en français, sinon littéralement, du moins en équivalent : « à la chie-en-lit ».

TRE Re ä L RE PR oh ee RE ce A

Les élections de 1789. — L'organisation nouvelle. — Incidents locaux : l'affaire du régiment de Touraine. — La Constitution civile du Clergé et les complications religieuses. — Progrès de l’idée républicaine. — Les difficultés économiques, les assignats. — La crise de 1792. La Patrie en danger : le péril espagnol. — Les Gonventionnels ; l’armée des Pyrénées-Orientales et la campagne de 1793 : généraux et représentants en mission. — Le Roussillon envahi : marche de Ricardos. — Le Camp de l'Union; la campagne en Cerdagne. — Bataille de Peyrestortes et rôle de Gassanyes. — Dagobert et Dugommier. — Campagne de 1794. — La Union successeur de Ricardos. — Bataille du Boulou. — Reprise de Banyuls et de la côte. — Reprise de Bellegarde et-prise de Rosas. — La réaction thermidorienne. — Application de la Constitution de l'an III. — La crise du Directoire en Roussillon; Cassanyes et Augereau

à Perpignan.

L'événement initial de la Révolution est l'élection de 1789. Au mois d’avril de cette année mémorable les trois ordres furent appelés, dans toutes les provinces, à nommer leurs délégués aux États Généraux du Royaume. À Perpignan, la campagne électorale et les votes furent assez calmes. Toute- fois, un désaccord s’accusait déjà entre la Noblesse et le Tiers État. Dans le sein même du Tiers quelques divergences de vues s'étaient manifestées entre bourgeois et villageois. Ces derniers avaient . demandé, sans succès, qu’on insérât dans le « cahier

tot OS | ie HISTOIRE DE ROUSSILLON.

des dolce » — Lentable programme RU — la suppression de certains privilèges de la ville.

La liste des députés élus aux Etats est la suivante : François Terrats, Hyacinthe-Xavier Tixedor, : Julien Roca et Sauveur Graffan, pour le Tiers État; " l’évêque Leyris-Desponchez et le chanoine La Boissière, pour le Clergé; Banyuls de Montferré et Coma- Serra pour la Noblesse. Les quatre élus du Tiers s’attachèrent fermement au parti des réformes; les élus des ordres privilégiés eurent une attitude moins persévérante : les deux députés ecclésiastiques firent abandon de la dîme, mais se liguèrent ensuite avec les tenants de l’Ancien Régime ; les deux députés de la Noblesse se laissèrent porter un moment par le courant démocratique, mais se découragèrent vite et optèrent pour la contre-révolution.

La prise de la Bastille, au 14 juillet, eut son contre-coup en Roussillon. Des désordres éclatèrent. À la fin de juillet, les administrateurs de l’Ancien Régime prirent la fuite ou furent chassés, et la garde nationale fut organisée.

L'Assemblée Nationale ayant brisé le cadre des anciennes provinces et institué les départements, le département des Pyrénées-Orientales fut établi : il comprenait, outre le Roussillon et la Cerdagne française, quelques lambeaux empruntés au Lan- . guedoc : Corbière de Sournia, Pays de Fenouillèdes. Notre département se subdivisait en trois destricts : Perpignan, Céret, Prades. Dans ce système, Perpignan était, en même temps que chef-lieu de dépar- : tement, chef-lieu de district. Les districts étaient | eux-mêmes divisés en « FARIOnS » eten« munici- . palités ».

À la tête du département, la nouvelle Constitution avait placé un « Conseil général de département », corps élu qui nommait dans son sein un procureur général syndic et un dérectotre de huit membres; chaque district avait un « Conseil du district » et un procureur syndic. Les élections eurent lieu à la fin du mois de mai 1790, et les administrations locales furent dès lors constituées. . Parmi les membres élus au Conseil général, il faut citer : Moynier, maire d’Ille; Sébastien Escanyé, . de Mosset; le marquis d’Oms de Tort, futur émigré ; Ribes, avocat à Perpignan; de la Ferrière, d’Ille; l'abbé Mathieu, de Perpignan; Isidore Lavila, de . Mosset; Siau, de Perpignan; enfin, François-Xavier de Lucia, qui devint procureur général syndic du : département.

Au Conseil du district de Perpignan, on remar- 'quait Foulquier, de Saint-Paul-de-Fenouillet : | Cassanyes, de Canet; Isidore Muxart, Birotteau, . A. Tastu de Perpignan : ce dernier devint procureur syndic du district.

. Le Conseil du district de Céret prit pour procureur syndic Jaubert, et, parmi ses membres figuraient Il’avocat Campdoras, Talrich, de Serrallonga, et - Companyo, de Céret. :

Julien Roca, député aux Etats Généraux, fut choisi comme procureur syndic par le Conseil du district de Prades, dans lequel siégeait, entre autres mem- “bres, un prêtre d'idées avancées, Laurent Delcasso, de Saint-Pierre-dels-Forcats. |

En somme, les « Patriotes » — ainsi s’intitu- “laïent les partisans de la Révolution — avaient le dessus à peu près partout. Les « Aristocrates », par HISTOIRE DE ROUSSILLON. 14

Cet COCA Te nb rase 5” ,

contre, n'avaient obtenu qu’une très faible minorité. Mais, dès ce moment, sur chaque point du territoire, les partis se constituent et s’observent, et tous suivent avec une fiévreuse attention les graves événements de Paris.

Le 14 juin 1790, le « Conseil du département » se réunit pour la première fois dans l’hôtel de l’Intendance, devenu le « Département » : c’est l'hôtel de la préfecture actuelle. À peine cette installation étaitelle achevée qu'éclata l’affaire du régiment de Touraine. Ce fut un incident retentissant, et dont il est bien difficile de se faire une idée nette dans le détail en présence de commentaires variés et contradictoires. Soldats et « bas-officiers » (sous-officiers) de ce régiment, en garnison à Perpignan, fraternisaient avec la garde nationale, qui arboraïit la cocarde tri= colore « signe de ralliement de la Nation ». Les officiers, tous aristocrates de marque, voyaient d’un mauvais œil ces compromissions. Le colonel du régiment n’était autre que le vicomte de Mirabeau, frère cadet du grand orateur. On l’appelait Wirabeau- Tonneau.Ce gentilhomme, d'opinion trèsrétrograde, accourt de Paris, se répand en récriminations, puis quitte brusquement la ville en emportant les cravates des drapeaux du régiment, emblèmes inséparables des drapeaux eux-mêmes. Alors, le régiment se soulève. On se saisit du maire, le marquis d'Aguilar, dont Mirabeau a été l'hôte : on conduit le maire à la citadelle et on le retient comme otage. Le colonel était à Toulouse : c’est dans cette ville, qu’on put le joindre et lui faire restituer les cravates. Cet incident tumultueux (19 mai-26 ]; juin 1790) avait. passionné au pue haut point les esprits. Patriotes et.

| aristocrates avaient vivement discuté la mutinerie | des soldats de Touraine, et l’élan des partis adverses s'en trouva singulièrement accéléré.

Comme partout, les c/ubs envenimaient les que= relles locales. Il s’était formé à Perpignan un Club pro qui rayonnait dans tout le département » et qui devint la Société des Amis de la Constitution. Parmi ses adhérents on remarquait le procu- | . reur général syndic Lucia, homme supérieur, attaché | aux idées de réforme et de progrès, mais aussi aux | principes d'ordre et de tolérance. Les royalistes créèrent, de leur côté, la Société des Amis de la Paix qui vint s'installer en face des Amis de la Consti- . tution, dans la rue Fontfroide. Tel était l’état des . esprits que l'élection d’un maire révolutionnaire,

l'abbé Guiter, ne put s’accomplir sans qu’on en . fût venu aux mains (5 décembre 1790).

… La Constitution civile du Clergé ajouta aux pas- | sions. Aussitôt promulguée, elle souleva, en Rou- … sillon, les mêmes difficultés qu'ailleurs. Lucia et Les . patriotes avaient dénoncé au Conseil du département l'attitude des curés qui refusaient de lire au prône . la nouvelle loi. Sa mise à exécution créa tout naturellement un schisme. Parmi les curés, les uns con- * sentirent à prêter serment, les autres refusèrent.

Les premiers furent. appelés « constitutionnels » ou | « assermentés » ; les seconds, « réfractaires » ou « insermentés ». La Constitution civile portait élec- . tion des évêques par le peuple : le 1° février 1794,

Deville, curé de Saint-Paul-de-Fenouillet, fat élu . « évêque du département des Pyrénées-Orientales » a la place de Leyris-Desponchez. A la ville, dans Be village, dans chaque paroisse, la lutte était

désormais ouverte entre clergé constitutionnel et clergé réfractaire. Les catholiques attachés à la discipline orthodoxe et aux directions de Rome refusaient au clergé constitutionnel toute autorité; de son côté, le pouvoir civil considérait le clergé réfractaire comme en état de rébellion. Moines et curés se cachèrent, se réfugièrent dans les campagnes, particulièrement en Vallespir. Plusieurs, dès ce moment, émigrèrent. Ils furent suivis par des fidèles de toutes les classes de la société, surtout par des nobles. La plupart de ces mécontents s’installèrent à. Figuères, d'où ils surveillaient les événements et entretenaient sur la frontière un état permanent d'inquiétude. L’émigration fut interdite, considérée par le gouvernement comme un crime; les biens des émigrés furent ensuite saisis et vendus au profit de la Nation. De même, les biens des couvents furent confisqués et mis en vente. Les « Biens Nationaux » ainsi vendus devinrent des objets de spéculation. De nombreuses églises furent désaflectées dès ce moment. :

Pourtant, il n’était pas encore question de république. Les éléments les plus avancés croyaient à. la possibilité d’une monarchie constitutionnelle. La fuite et l’arrestation de Louis XVI à Varennes dissi- | pèrent cette illusion.

À la nouvelle que le roi avait tenté de passer à. l'étranger et avait été arrêté, puis ramené prisonnier. à Paris, la France entière fut ébranlée : la foi monarchique était frappée à mort. L'idée qu'il fallait, fonder l'État nouveau sur une autre base que la. royauté fit, à Paris et dans les provinces, des progrès immédiats : en Roussillon, comme partout, les

contre-coup de l'incident de Varenne détermina la naissance d'un parti républicain.

Déjà, le 29 juin 1791, l’un des membres du conseil général, Foulquier, écrivait de Saint-Paul-de- Fenouillet à Lucia en se déclarant « républicain »

et en parlant de ses amis les « républicains ».

À mesure que les événements précipitaient la marche de la Révolution, les esprits s’échauffaient chez nous de plus en plus. Voici qu’un nouvel incident "militaire surgit au mois de décembre 1791. Il y avait, en ce moment, à Perpignan deux régiments d’infanterie, le 20° (ci-devant Cambrésis) et le 70° (cidevant Médoc), plus le 12° bataillon de chasseurs et : deux compagnies du régiment d'artillerie de La Fère, détachées à Perpignan depuis le 18 mars. En de fréquentes occasions s'était manifesté le dissentitiment qui existait entre les officiers et les patriotes. Le comte de Saillans, commandant le 12° chasseurs, était le plus hostile aux idées nouvelles. Il se fit l’âme d’un complot qui n'allait à rien de moins qu’à livrer la Citadelle aux Espagnols. Le maire Guiter eut vent de l'affaire et agit vigoureusement. Le comte de Saillans, découvert, prit la fuite; il alla alors organiser une nouvelle conspiration au Camp de »Jallès, mais il fut pris peu gprès et mis à mort par - des paysans. Le recours à l'étranger était la tentation des « aristocrates » aux aboïs; c'était, en même temps, l’écueil de leur opposition, car le sentiment français y répugnait, et les « patriotes » puisaient dans l’indignation du peuple le meilleur de leur force. L'administration départementale avait fait arrêter plusieurs complices du comte de Saillans, militaires “ou civils, pour les déférer à la Haute cour d'Or-

914 HISTOIRE DE ot

léans : ils n'y arrivèrent pas, car le peuple les massacra à Versailles, le 4 septembre 1792 (massacres dits « de septembre »). |

Cependant, la crise économique prenait les proportions d'un désastre national. Survenant à un moment de détresse financière, après de mauvaises récoltes et le ralentissement du courant économique, la Révolution avait trop fortement secoué le corps social pour n’en avoir pas ébranlé, en quelque sorte, la santé.

Le malaise social se traduit aux yeux par la. dépréciation monétaire. Une monnaie de papier fut créée, les assignats nationaux. Or, le cours des assignats baissait chaque jour. Déjà, le 26 janvier 1791, Lucia écrivait : « La perte des assignats est forte, elle est de 30 % et personne n’en veut. ». Un double prix se créait sur toutes les marchandises, : l’un en espèces, l’autre en assignats, et, chaque jour, l'écart entre les deux prix allaït s’élargissant. |

Pour remédier à cette anomalie, les autorités municipales et départementales pressent, à la Mon-. naie, l'émission de « pièces d’un sou », pour aider aux. transactions, et la frappe de pièces de 15 et 30 sous, | grâce à l'argenterie enlevée aux couvents et aux. églises supprimées; ces espèces étaient destinées à. garantir l'échange des assignats. :

Mais la crise de confiance ne faisait que : s'aggraver. L'émission de bzllets patriotiques (25 mars 1792), la création d’une boulangerie municipale et la formation d’un syndicat de boucherie acceptant ces! billets ne furent que des palliatifs insuflisants. IL fallut recourir aux mesures de Dane d'autant plus

déprimantes et vexatoires; le 7 avril 1792, la municipalité de Perpignan prit un arrêté aux termes duquel les denrées de premières nécessités (pain, viande, vin et huile) ne pouvaient avoir qu'un prix unique, fixé d'office, et payable indifféremment en

espèces ou en billets. C'était le cours forcé avec tous ses inconvénients, et, dans ces conditions, la crise ne pouvait que se perpétuer.

La nervosité des populations n’en devenait que plus menaçante, et tout devenait prétexte à l’agitation. Les haïnes privées se donnaient carrière à la faveur des divergences politiques. Le carême et la semaine sainte de 1792 provoquèrent une recrudescence de dévotion chezles uns, un nouvel accès de sévérité chez les autres à l’égard des prêtres réfractaires qui officiaient encore. Ceux-ci profitèrent des cérémonies et des devoirs de la conscience pour exiger de leurs fidèles, à l'approche de Pâques, le serment de ne jamais entendre la messe d’un assermenté; ils refusèrent la communion à quiconque ne voulait pas prêter ce serment; ils refusèrent également l’absolution à quiconque avait acquis des domaines nationaux. Il y eut des manifestations et des contre-manifestations. La municipalité prit alors des arrêtés pour expulser «tous les prêtres remplacés dans leurs fonctions publiques ». La Législative, avant de se séparer, déclara banni du royaume tout prètre qui ne préterait pas le serment exigé par la loi, et qui, par conséquent, n’adhérerait pas à la Constitution civile.

Il ne restait plus en place que les assermentés, c’est-à-dire ceux que le pouvoir civil reconnaissait, mais dont les Catholiques purs ne voulaient pas.

DB ru HISTOIRE DE ROUSSILLON.

Beaucoup cessèrent alors de demander les sacrements à des ministres officiels que Rome condamnait comme schismatiques; la vie religieuse fut à peu près suspendue dans le pays, tandis que l’émigration devenait plus générale, favorisée par la proximité de la frontière et la propagande de ceux qui, réfugiés) à Figuères et déjouant toutes les surveillances, ne cessaient d'entretenir des relations suivies avec leurs amis connus ou secrets.

Ce qui sauva la France et la Révolution, ce fut, à n'en pas douter, le péril extérieur. La déchéance de Louis XVI, la déclaration de la Patrie en danger, autant de manifestations du patriotisme. Un souffle d'ardeur nationale passe alors à travers le pays. On vote avec joie pour la Convention Nationale qui va incarner la France; on s apprète à prendre les armes pour défendre la liberté, et voici que pour la première fois La Marseillaise est chantée à Perpignan où vient de se former une « Compagnie franche ». L'enthousiasme déborde, Aux jeunes gens se joignent les hommes mariés : ce sont « les volontaires de 92 », qui se lèvent et la vivacité catalane consacre, à cette heure solennelle, le don de soi quele Roussillon a consenti jadis à la France monarchique. ‘

Aux termes de la Constitution, Le électeurs formaient les assemblées primaires de canton pour nommer les délégués appelés eux-mêmes à désigner les députés. Cette élection à deux degrés eut lieu les 26 août et 2 septembre 1792. Les députés envoyés par notre département à la Convention furent : Guiter, maire de Perpignan; l'avocat Birotteau;

. (Phot. Sites et Monum, qu T.C.F.) — La Loge de mer (Perpignan),

Le Castillet

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