LIVRE SIXIÈME
C'csl ainsi qu^au commencement du quatorzième siècle, on<(Iislribuait la journée à Royaumont ; et Ton senlail fort bien à cette époque, malgré une légère allèration de la foi, ce qu'il y avait de beau, de grand, de poétique et de méritant, dans ces journées du cloilre, ainsi divisées et remplies. Aujourd'hui de telles manières de vivre ne seraient pas aussi facilement comprises, et provoqueraient chez quelques hommes de vifs étonnements. Mais, pour juger toute chose, il faut se transporter dans les circonstances de temps, de lieu, d'idées, de préoccupations où se trouvaient les institutions et les personnes que Ton veut apprécier. Si Ton se plaçait a un point de vue exclusif, n'aurait-on pas le droit de trouver aussi étrange les organisations créées par l'industrialisme moderne et « ces vastes édifices de brique rouge, surmontés d'une immense cheminée au panache ondoyant, qui engloutissent dans leurs ilancs, depuis l'aube du jour jusqu'à la tombée delà nuit, des milliers de créatures vivantes ; » ces fabriques et ces manufactures qui encombrent les fertiles vallées de la France et de l'Angleterre, et donnent à la manière de vivre de plusieurs centaines de milliers d'êtres humains un singulier caractère ? Ce que faisaient les religieux de Boyaumont, dans le quatorzième siècle, en distribuant leurs journées delà façon qu'on vient de décrire, le voici : ce groupe d'hommes ne faisait pas de bruit, mais ils perpétuaient un dogme, celui de la dignité de Fôlre humain et du sens religieux de nos destinées immortelles ; ils formaient un anneau dans la grande tradition séculaire de l'immortalité humaine , pour disparaître de la scène du monde, une fois leur fonction accomplie. A Royaumont, au quatorzième siècle, on avait résolu le prolilcme de la manière de dépenser les vingt -quatre heures, comme on l'avait résolu, dans une multitude d'autres groupes disséminés sur le territoire de la France et de TEurope. Une journée, c'était, comme sous toutes les la-
iU HISTOIRE DE IlOYAUNOXT.
liludes et dans tous les climats, le lever, le coucher, laMc animale, les affaires, la vie intellectuelle, morale et sd ciale ; mais c'étaient toutes ces choses ennoblies, agrandies, sanctifiées par toutes les fatigues ducœur,parlouli^ les sueurs de l'âme, par toutes les tendresses de la prière. On faisait à Royaumont ce qui se faisait (sauf la nuance distinctive de chaque ordre et de chaque raonaslèrei i Haute-Fontaine {altus fons), qui compta parmi ses abbê^ Jean de Mont-Luc, Jean-Gaston de Noailles ; ce qu'on faisait à Bellcval (bella vallis), à Beau Lieu {bellus lomu c Châàlis, à Remiremont, à Ghaumont, à Froidefont, i^ Valsery {vallis serena)^ h Royal-Lieu {regalis /oa«), qui comptait parmi ses abbesses Renée de Mailly, Gabrielk de l'Aubèspine de Châteauneuf, Marie-Madeleine d'Escou bleau de Sourdis. Cette distribution des journées, 3< quatorzième siècle, restera comme un monument dt beaux temps de Royaumont, avant sa décadence. IndiMduellement, le religieux de Royaumont renonçait aux licn^ de la famille terrestre ; il renonçait aux aises et aux ilt gances de la vie ; celui qui avait été un puissant seign^f se mettait aux proportions d'un laboureur vulgaire; l'homme opulent, en s' ensevelissant dans le ch\ih\ n'avait plus « ces fenêtres aux riches draperies, cesappaïlements somptueux, ces lustres d*or, » toutes ces cIioî * qui satisfont l'imagination et le goiU des élégances. M^i' le religieux de Royaumont entendait avoir son livre »!' compte, son budget moral, et faire plus qu'équilibnTM' dépenses par ses recettes ; il ne quittait vingt que p<'m retrouver cent. C'est à ce point de. vue qu'on doit 5 placer aujourd'hui pour bien juger une journée deRojnumont au quatorzième siècle.
Il y en a qui se révoltent devant celte manière d'en tendre et de remplir la journée telle que la comprcnaien! nus bernardins. Pourquoi refuserait-on d'adopter loiioinl de départ qu'avaient les ordres religieux ? Une famille siu-