LIVRE QUATOUZIÈME
L'émigration amena à l'étranger une famille de Provence dont il àera question dans le livre suivant , parce qu'elle devait avoir des rapports indirects avec notre abbaye détruite. La mission de celte famille devait être une mission d'ordre, d'espérance et de restauration; elle sera i étoile qui se montre dans le nuage.
Des sympathies existaient entre la Provence et Royaumont, depuis le treizième siècle^ Âu treizième siècle, la ri<!he contrée de Provence avait donné une épouse au fon-: dateur de Royaumont; elle avait donné des poètes qui demandèrent la permission d'accompagner Marguerite à la cour de France ; Marguerite, cette noble liile de Bérenger, comte de Provence, qui prit pour devise à son mariage une « Reine Marguerite » avec ces mots, mélange de ro* man et de latin : <x Reigna de parterrœ, ancilha de cœli.» Reine de la terre, servante du ciel ^ » Or, tandis que la noblesse émigrait de toutes parts, les de Mazenod, ancienne iamiile d'Aix en Provence, se transplantaient en Italie. On verra dans le livre suivant qu'il est important de suivre l'odyssée d'un jeune membre de cette fa-, mille provençale qui s'en alla errant de Turin à Florence, et de Florence à Venise. C'était le jeune Gharles-Joseph- Eugcjic de Mazenod, aux <(OLits caractérisés, à l'âme expansivc, doux en amitié, apôtre par le cœur, rôvant déjà la l égénéralion sociale de son i)ays par le christianisme. La famille de Mazenod avait le droit d'émigrer.
Us n'étaient pas des émigrés de la première heure. Après le 15 juillet 1789, le comte d*Ârtois, le prince de Condéetleurs familles étaient partis de Paris en même temps que les troupes, lis donnèrent le signal de cette première émigration que, scion une opinion, rien ne saurait excu-
' * On sait que saint Louis présenta, pour anneiu nuptial» h sa fiancée, une bagiie d'or émaillùe de lis el de marguerites, séparées pur un saphir sur- . monte d'un cniciiix. Ou lisait tout autour : Hors cet anci, pourrions- ' nous trouver anioi ? » Expression touc liante du triple lien qui unissait ï Louis à la France, à la religion, à Marguerite.
590 HISTOIRE DE ROYiUMONT.
ser, parce que le danger ne la inoUvait pas et qu'elle calevait d ailleurs au roi l'appui de ses défenseurs naturels. La reine, qui la jugeait pluà tard avec une sévérité bien amère, engageait alors tous ceux de ses amis dont l'impopularité était notoire à quitter la France. C'est elle qui décida le départ du duc .et de la duchesse de Polignac et de leur fille la duchesse deGuiciie. Cet exemple lut suivi. On émigra par ton^ pour suivre -la mode, sans plan, sans réflexion, avecFespoir d'un prompt retour ^ Mais d'autres émigrations eurent lieu ensuite sous la pression de motifs moins indéterminési alors que, devant l'échafaud et la spoliation, desfaïuillos entières durent aller demander la sécurité à la terre étrangère. Au point de vue de la politique et des intérêts de rancieane monarchie, rémigration était une erreur, une immense faute, on en convient, puisque l'expatriation de la noblesse militaire livrait l'armée à la révolution, imprimait fatalement aux actes de Louis XVI une phvsionomie de duplicité qui acheva de le perdre, et valut au royalisme cette qualificution de parti de l'étranger qui lue une cause plus sûrement que les conspirations et les émeutes ^ Mais ceux qui, plus tard, devant le régime de la Terreur, jugèrent à propos de quitter la France, usèrent du droit naturel de conservation. Comment [aii e un ci ime à la famille de Mazenod de s'être déliée de la magnanimité ou du patriotisme des jacobins de Paiis et de la Provence? Si Ton peut honorablement, comme on le prétend de nos jours, se dérober par la fuite à la justice des rois absolus, pourquoi serait-il nécessaire de subir jusqu'au bout celle du peuple? On ne peut pas exalter les réfugiés politiques de nos jours et en même temps déverser le blâme et le mépris sur les éini-
* Léon Arbniid. Marie-Antoioelie et set Corresponêaneet dans le Corre»' pondant, avril 1866.
* Béflexifm eritijues de H. Ph. Serret, sur VHUtoire dee trois éernUrs prmees de Cenié, de Grëtineau-Jol y.
UYRK 017AT0RZ1ÈME. 591
grés de 1791, 1792, 1793. Éniigrer, n'était pas nécessairement pour tout Fraaçais S'unir aux eimemis du dehors et prendre les armes contre la France* Les Maienod allèrent demander en Italie la permission de tourner le dos
aux coupe-jarrets du 10 août, la faculté de respirer Fair ci de vivre.
On ne saurait redire quel tableau uavraut la destruction de Téglise de Royaumont offrit pour ceux qui assisté* rent à cette lugubre scène. Certaines histoires tracent la physionomie de ces abâtardis du Bas-Empire, qui voyant les ruines fumantes de leurs principautés, s'étourdissaient entre un verre où frémissait un vin jovoux et les (infii s caprices que suj^gére le génie du sensualisme. On n aura pas le courage de s'étourdir devant les funérailles de cet être puissant qui avait eu vie, qui avait palpité pendant des siècles, et qui avait porté une âme dans une poitrine de granit. Le destin des empires venait de coucher dans la poussière la chère abbaye de saint I.ouis. 11 n'y a pas à s'abrutir devant ce spcclacle de deuil qui- attrista les flots tranquilles de l'Oise, les plaines vertes d'ar- * brcs du lis, les champs qui se gonflaient de moissons vers Boran ; les collines vertes et bleues d'Asnières et de Noisy dont le front monte jusqu^au paradis, disaient d^espérer. G^est à Pespéranee qu'il faut recourir. Aussi il faut dure ce livre en s'nrrélant au seuil du di\-Ht'u\iciije siècle. Bonaparte avait paru à T horizon; on avait passé de la convention au Directoire i Bientôt à la suite des déchirements anarchiques qui épuisaient la France, on avait vu le coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1^99). Le ^Premier consul, dont riiabileté comme général avait signalé au monde une stratégie supérieure, qui savait opposer de gros balaiiions, sur chaque .point successivement, aux forces disséminées de ses adversaires, quelque supérieures qu'elles fussent, était revenu depuis peu de temps couvert de gloire de ses campagnes d'Italie et de
m UISTOlRfi DE ftOYAUMONT.
son expédition d'Égyple. Une allianco eut lieu. Le plus jeune de ses frères, Louis, épousa «la ûlle, de Joséphine de BeauharnaiSf le 7 janvier 1802.
Il Allait neutraliser les profanations de Sophie Âmould aux ruines de Royaumont et purifier cette poussière sacrée de la souillure des pas de la danseuse. Il fallait qu à une femme d'ironie succédât une femme de sentiment. Assez de « la plaisanterie atroce, de la gaieté convulsive parmi des épisodes funèbres 1 » Le tour était venu pour les lar* mes, tombant d'un cœur élevé sur les débris d'un édifice qu'avait bâti saint Louis, qu'avait inspiré Blanche de Castille. Par une belle journée de la belle saison de l'année 1802, une tradition respectable assure que la reine Horiense, habitant le château du Grand-Baillon, vint contempler les ruines de lioyaumont. Du moment que cette tradition est pourvue d'authenticité, on ne quitte pas les débris de cette abbaye célèbre sans la consolation de penser qu'une àme tendre et sympathique vint pleurer devant ces grandeurs de la piété de nos pères, coiichêes dans l'herbe des prairies. Celle ame sensible, dont la vie fut si niôlancolique, répand de la poésie sur la dernière heure de Royaumont. C'est que' la future reine de Hollande avait une prédestination pour récapituler les écroulementsl Les époques de sa vie devaient se compter par les orages et les contrastes si nombreux qui la remplirent. Lorsque lionaparte revenait d'Égyple, toute la nation française avait salué le retour du vainqueur d'Aboukiry et Hortense avait vu pour la preioière fois les fêtes que la ville de Paris offrit à Bonaparte; mais elle n'oubliait pas, à cété de ces ovations, les tristes années de son enfaiice, la prison dans laquelle sa ru ère avait langui, Péchalaud sur lequel «on père, le vicomte de Beauharnais, était mort.
, On la retrouve aux ruines récentes de Tabbaye de Royaumont, quelques mois après que le cardinal Caprara