‹ Histoire de RoyaumontChapitre 188 sur 263 · LIVRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATORZIÈME

drait qu'il eût tenté rimpo8$ible afin qu'on laissât yïm le puissant édifice^ ornement et orgueil de la eontr^e* On regrettera toujours qu'il n'ait })as imaginé un expédient efficace, pour donner un but d'ulilité immédiate au maintien de rédilice, de manière tout à la fois à donner satisfaction aux passions du moment, et à conserver un monument si précieux à tant de titres.

La démolition de relise de Royaumont» loin de se jus^ tifier, renfermait de tristes énonnités. fille était un crime envers le culte cal hulique, envers la grande idée religieuse que ce culte persoimifiait, la seule idée synthétiquement complète et uniquement sauUe qui ait rayonné sur le monde. Cette clause de démolition des édifices religieux, si elle était officielle, était l'inspiration injuste, impolitique d'une haine coupable contre le catholicisme. Ce serait horiteux et illogique à un peuple de prétendre, au nom de la démocratie, persécuter un culte et détruire ses symboles. Démocratie doit signifier calme dans la force, dispositions libérales envers tous. .Le peuple français commit une inconséquence atroce en ordonnant «ou tolé« rant ces démolitions.

Il y eut en outre, quand on démolit l'église de Royaumont, un crime d'ingratitude et d'offense à la nienuiire d*un de nos plusgrands, du meilleur de nos rois, et a^surément le plus saint et le plus poétique. On ne pouvait rien fajre de plus cruel, de plus outrageant à ses cendres que de renverser la chère basilique où il pria, où il pleura, où il ensevelit ses enfants. Ne fallut-il pas, par la force des choses, en expulser les tombes })i juiières et supprimer rho>î)ilnHlé du sépulcre? Joignez le crime d'iconoclaste contic la civilisation et les arts. Ce serait à douter du progrès humain, si les époques de transformation sociale et politique entraînaient nécessairement avec elles la dévastation des belles œuvres du passé. On disaitqu'on abattait les monuments de la superstition. Arriére

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les gens qui, rédigeant une déclaration des droits de l'homme, ne se présenteraient aux idées théologiquos,

qu'armés du marteau qui détruit! L'église de Royaumont était inviolable du haut de sa majesté séculaire, de sa splendeur gothique, de ses beautés architecturales, ,de ses vieux souvenirs. On regrette eniin que les démolisseurs de la belle église de Royaumont n'aient pas hésité à déchirer une page moderne de l'histoire nationale localisée dans la contrée. L'église de Royaumont n'était-elle ' pas, à un point de vue spécial, l'immortalité garantie à un grand capitaine du dix-septième siècle, par le temple chrétien? Abattre de tels murs, c'était anéantir un édifice dans lequel la mémoire de Henri d'IIarcourt-Lormiine s^était empreinte où identifiée aux pierres elles-mêmes; c'était effacer l'apothéose d^une grande illustration militaire, etbaniiii d'une sorte de Panthéon cliivtien le général qui rendit le nom français redoutable à la fière maison d'Espagne; Ce fut donc une terrible fatalité révoluti0nnaire qui , porta le marquis deTravaimet à consentir à la démolition de l'église. Néanmoins si Ton ne saurait douter que, lorsqu'il devint acquéi enr, on lui ait imposé pour condition la démolition de la basilique, on ne doit d'ailleursaucun remerciincnt au marquis pour avoir exécuté avec une promptitude ingrate la condition imposée et pour l'avoir remplie avec une déplorable fidélité. L'on peut dire, pour parler avec notre homonyme du dix-huitiéme siècle, Tauteur des Considérations sur les mœurs s*expliquant sur Tordre donné par Louis XIV en 1710, de démolir le couvent de Port-Royal des Cliamps : « L'ordre de démolir la basilique de Royaumont fut exécuté avec fureur. » Ce qui augmente la tristesse, c'est qu au moment où le marquis de Travannet entra en possession de l'abbaye, on n'était

* Duclos.

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pas encore en 1795. Hébert n'avait pas encore fait décréter par la Convention, sous l'absurde prétexte d'égalité, la desduclion des clochers de la capitale, des flèches des diverses églises do I l ance. Ce décret ne vint que le 11 novemhre 1795^ D'autre part,, on sait .que même au plus fort de la tourmente, un grand nombre d'églises furent aliénées à des particuliers qui en disposèrent comme ils voulurent, et les transformèrent en granges, magasins, écuries, usines, halles ou théâtres.

Qu'était-ce donc que l'acquéreur de Royaumont ? On ne ' peut dire que sa conduite relativement à la destruction du monument de saint Louis soit un problème de l'histoire. Tout en exécutant les lois, jusqu'à quel degré essaya-t-il d'une respectueuse résistance? Quelles indemnités proposa-t-il pour qu'on épargnât le bel édifice du treizième siècle? On Tignore, et il ne serait pas équitable de coniondre son noble caractère et son nom honorable avec les noms de ces révolutionnaires rétrogrades, de ces brocanteurs de ruines, plialange odieuse de gens aux yeux desquels « les chefs-d'œuvre de l'art ne valaient pas plus que des moellons et de In t>rraille^ » Quant à ses principes religieux et politiques, le marquis de Travannet était dans les idée« de la Fayette et de Mirabeau; il appartenait à ce groupe de la noblesse qui se ralliait au progrès, au redressement des désordres. En religion, cette fraction de la noblesse se proposait la tolérance, non point comme indifférence ou mépris des religions, mais connue lin des guerres et des querelles religieuses qui duraient depuis trois cents ans; elle voulait la fin du mélange du spirituel avec le temporel; elle voulait que Ton ne vit plus les' richesses du sanctuaire ou trop grandes ou trop inégalement partagées, c'est-à-dire, elle voulait que tout rentrât dans

* La société connue sous le nom de Bande nairet était rex^ression dernière de cette philosophie négative qui avait renié Dieu et la biénircbie liumaine.

HISTOIRE DE ROYAUMOiNT.

Tordre. En politique^ eette noblesse libérale avait compris la nécessité de poursuivre la fin du despotisme, -des extorsions, de la féodalité, des corvées, de la torture, de la liaslille, des lettres de cachet, du commerce des noirs, de l'entassement des malades dans un même lit.

N'y avait-il rien d'utopique et de rêveur chez le marquis de Travannet? 11 se trouva déçu comme tant d'autres, parce qu'il était dépassé. Quelles sont, en ce monde, les théories les plus généreuses qui ne soient traversées, dans leurs cours, par quelque limon étranger, 'qui ne soient * grossies par des affluents qu'elles n'ont pas demandés et dont les immondices viennent salir la pureté de leurs eaux et dénaturer leur point de départ ? Selon quelques historiens, le parti de la noblesse auquel s'était rangé M. Travannet, appelé parti des fwvateursy n'aurait même pas été sérieux et n'aurait renfermé qu'un proupc de mystilics. Le marquis de Travannet serait siirtiilciiienl de ceux qui se tirent les protecteurs ou les disciples des philosophes, sans trop comprendre où on les menait, ils jouaient volontiers au citoyen, tant qu'il ne s'agissait pas d'en remplir les devoirs; ils fondaient des associations patriotiques, ils cédaient au mouvement des idées, sans avoir la conscience de la grandeiu du mouvement*. Toutefois, quand vinrent les grands bouleversements sociaux, le marquis de Travannet ne quitta pas la France ; il sut garder encore un peu de foi à la vie; au milieu du découragement génè- .ral, son portrait révèle cette quiétude de l'ame, jointe à une petite pointe ironique qu'ont quelquefois les physio-

* En 4784, les Mémokeà teereU donnent le rapport de l'un de leors correspondants : a Vous me demandei ce que c'est que la SociAé patriotique

bretonne. C'est une fie ces n<;<îorialion<: si à la mode qui se forment sans trop savoir pourquoi. On a donné, au lieu des assemblées, le nom lastucux de Tonple de la Pati4e. Les patriotes bretons, pour augmenter l'éclat de leurs solennités, se sont associé plusieurs femmes célèbres, telles que madame la comtesse de ISantais, madame la comtesse tle Genlis, inadaine la baronne de Bourdic el madame la comtesse de Beauliarnais, qui \ienl loul récemment d'ùlrc proclumce citoyenne; c'est le terme mystique. »

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nomies du Midi*. De Travannet avait une très-belle tcle; dans le dessin de Souquet, il porte la chevelure poudrc'C comme à la fin du dix-huitième siècle, la cravale blanche aux nœuds abondants, l'habit aux larges bords relevés autour du cou, qu'oA appelle à la Robespierrè : son œil fin et profond, semble indiquer l'aptitude aux combinaisons financières*.

Le marquis de Travannet, spéculatif en politique, no laissait pas d'être un homme Irès-pra tique dans le commerce dans la vie ; tandis qu'il déplorait les lugubres catastrophes de la révolution, il saisit les occasions qui sWrirent de conclure des marchés avantageux. Innocent des écroulements, il profita des circonstances pour réaliser des prohts. 11 avait supporté les transes et les alarmes de l'incendie; n*était-il pas juste qu'il cljerchàt un lieu de repos, pour s'y dédommager de ses terreurs, après que le sinistre serait passé? Nature 'calculatrice, bonhomie au sein du positivisme, confiance qu'inspire la loyauté de la conscience, on retrouve ces diverses révélations dans la gravure qu'on possède de lui. On interrogerait vainement le beau portrait du marquis, on n'y trouverait pas la révélation du secret de la dénmliiiou de l'antique basilique. Tout est noble et serein dans cette physionomie. L'ovale de sa figure était distingué ; il avait les yeux bleus , le teint coloré ; ses cheveux étaient châtains, terminés par une queue avec un nœud de ruban noir ; il était d'une taille ordinaire, haut de buste ; il alliait à sou origine méridionale le caractère froid du Nord, un esprit lent et réfléchi avec de grandes capiacités de mathématicien et de calculateur; ce qui explique ses heureuses spéculations et l'immense fortune qu'il avait su acquérir. Yoils^ Tacqué-

* M. de Travannet était des envii-ons d'Albi. Entre AlLi et Castres, on trouYG le Roc-Travannet. Lous XVf le créa marquis,

• Portrait dessiné par Soiuiuct, frravi; par Chrétien» înTenlenr du physlonolrace. Passafre Saint-Honoré, à Pari$.

m UISTOIRE DE HUYAUMONT,

reur de Royanmont en i791 ; son portrait reflète l'honnête homme, Phomme inoffensif, incapable par lui-même

de déoouronner la contrée d'un monmuent qui faisait sa célôbrilé ; le marquis de Travaiinot était trop g(;ntillionime pour y songer. Aussi, l'on se perd dans l'oeuvre de démolition, à laquelle il ne sut pas opposer de lenteur. Lui, le loyal ami de Mirabeau et de la Fayette S aux idées saines et larges, pourquoi fut^l réservé à voir son nom à côté d'un acte de dévastation si inopportun?

La destruction de Uoyauinont était-elle irrévocable? Tout i annonçait en 1795 : et .aucun ludice, au milieu de tant de débris, ne pouvait élever des propbéties d'espé* rance sur Royaumont qui- venait de mourir. Il y aurait eu • folie à croire que Tabbaye pouvait renaître, après cette révolution que venait d'accomplir la France, « la plus grande révolution qui ait instruit, vengé, glorifié, épouvanté l'univers. » Cependant, I on voit quelquefois tout ' renaître dans les ruines, et une vie abondante et nouvelle surgir des' tombeaux. 11 faut laisser le sommeil de la tombe engendrer peut-être une résurrection inespérée; qui sait, si l'émigration n'emmenait pas à l'étranger quelque iaioiile qui conservera le feu sacré du souvenir, et qui, de retour en des temps calmes, $e dévouera à la réparation des grands désastres? Ne viendra*t-il personne pour reverser la vie sur des ossements desséchés ? Le vent emporte les poussières impalpables qui volent de région en région, et qui se déposent ^suite sur le sol, où le soleil et les tièdes ondées les visitent, produisent la végétation la plus inattendue et les plantes les plus belles.

* La famille de Trariuiiict possède «ne lettre, écrite par Mirabeau à M. de Travaiinot, dans laquelle le grand orateur lui disait ; « Mon cher marquis, a je ne pourrai pas venir ce soir, je vais au château. » La date est du jour où l'on croit que Mirabeau s'était vendu à la cour. Voy. la Correspondance de Mirabeau avec le comte de la Marck, dépiili' do h noblesse du llainaut, qui servit d'intermédiaire outre la cour ol Mirabeau, et qui indique le 1"' janvier 1790 comme commencement do ces relations.

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