LIVRE QUINZIÈME
comment empêcher l'espèce humaine de se quereller? L'oîsivelé, à défaut de raison positive, engendrerait la chicane. Les archives de l'Oise coîi servent les pièces de procédure d'une affaire judiciaire entre les religieuses de Saint-Martin-lès-Borran et la comtesse de Parabère, en 1755. Quoique sur un fond rustique, ce ne fut point une pastorale; il s'agissait de pâture, de pâturage et de vaches; une des \aches, appartcnanl au couvent, et mal gardée par le berger des religieuses, s'étant aventurée sur l'endroit appelé la grande iVoii^, terrain probablement de madame de Parabère, un de^ hommes de la comtesse saisit la vache en flagrant délits et l'emmena en fourrière. De là une réclamation en justice par les religieuses. •
On n'a point à apprécier ici le rôle et le caractère de " nuuianie de Parabère et sa figure dans la Iriste société de la régence ; on ne refuse point à mademoiselle Coat* quer de la Yieuville , devenue la femme de Jean-César- Alexandre de fiaudean, comte de Parabère, des qualités brillantes d'esprit et de cœur. Madame de Parabère, qui avait été élevée pour ainsi dire avec la duchesse de Bcrry, s'était empreinte de son caractère insouciant et léger; sa manière, qui se résumait dans une intarissable gaieté, ne plut que trop au célèbre duc d'Orléans. Un moment vint, à travers les laisser-aller de la régence qiic l'histoire a flétris, moment où madame de Parabère dut-quitter la coin (lu régent; elle-niôme venait de prendre une de ces résolutions solennelles, pi upres aux natures élevées. On lit dans le Journal manuscrit de la Régence : « Madame de Parabère s'est retirée dans un monastère, résolue d'y passer le reste de ses jours pour réparer sa vie scandaleuse, ayant été très-vivement touchée de la mort subite de son valet de cliunibre, tombé mort en lui versant du café, et pénétrée des avis salutaires que le curé de Doran-sur-Oise lui avait donnés en particulier avec beaucoup de zèle, et des parallèles que ce pasteur avait faits II. 45
m HISTOIRE DE HOYAUHÛNT.
pobtiquement dans son église de la ^îe du moiide avee
celle de rêternité, que celte dame avait enteudus quand il prêchait »
Le pont sur l'Oise, qui relie aujourd'hui Boraa et sert de route à Boyaumont, ne date que de 1840. Le passage devant Boran se faisait au moyen d'un bac; il y a des actes du règne de saint Louis concernant le péage. Ce
bac suppléa au pont qu'un avait construit plus haut, du temps dp Forcupation romaine. Dès le commencement du dix-huitième siècle, on avait projeté ce pont , dont l'exécution n'a eu lieu que cent ans plus tard ; l'idée en avait été soulevée * par le duc d'Orléans, régent de France, qui venait souvent dans le pays de Royaumont, au temps du prince Fiançois-Armand de Lorraine, abbé commendataire.
Que ne devait-on pas attendre, au dix-neuvième siècle, de la résidence seigneuriale de Boran? On était persuadé que de ce foyer de loyauté et de bienveillance pieuse partirait un cri de réveil pour Royaumont : ce château de
Boran, qui est comme une sentinelle en face de Royaumont et qui seuibie indiquer du doigt au voyageur Tancienne résidence de saint Louis et de Blanche de Castiiie, ne devait-il pas vulgariser l'amour des ruines de Royaumont? n y a des êtres auxquels IHeu a communiqué le don de populariser les bonnes causes. C'est un grand honneur, quand Dieu donne à une créature une semblable organisation morale. Le château de Boran appartenait
* Journal de la Régence, 15 jarivier i721. Un historien ajoute : « Madame
lie i'arabère yh'\x\. ot mourut dans ccUe rèsoUitioii de douce piété, Ijieii qu'elle gardai un cœur très-aimant et des sentiments d'maie vivacité touohante. »
* Une querelle, pahiîtiaii-il, aurait ajourné la construction, et une contrée tout entière aurait dû pitîr à cause des débats de deux individus. La tradition locale prétend que le fameux récent cessa ses voyages à i'occa^'ion d'une querelle avec la iFamc du château, (jui aurait répandu malicieusement de l'huile sur J'iiabit du prince. Il ne fut plus question dès lors <l« pont, et par conséquent de route entre Boran et Royaumont.
encore, en 1789, à l'un des descendants do la comtesse de Parabère, à Louis-Baraubéde Baiidoan, comte deParabùre, vicomte et baron de Pardaiihan , premier barou d'Armagnac, chanoine-né de la cathédrale d'Auch ^ Les habitants du château de Boran n^ont pas changé au dix* neuTième siècle; le château appartient toujours aux de Sancy, de la famille des Parabère *. De tels voisins de liuyaumontn auraient-ils rien ressenti à l'endroit de noire monument historique?
Ce n'était encore qu'un premier mouvement de recom* position de l'abbaye de Royaumont, qui s'opérait sous des formes diirerses, d'une manière éloignée, et quin'eut pas d'interruption peudani cinquante années, mouvement qui prenait sa naissance dans un élément de sympathie qu'on ]^uinommerï élément sentimental; la suite de Thistoire va nous montrer un s^nd mouvemeiU plus direct de reconstitution de T abbaye, mouvement parallèle au pre* mier, s'étendant aussi sur le parcours des cinquante premières années de ce siècle. On peut désigner ce mouvement par l'expression de mouvement réel j parce qu i! . portera inuiiédiatement sur les choses. On admirera, eu suivant la trame des faits, la force restauratrice qui anime l'univers mettant la main sur les réalités et sur la poussière qui fut vivante antérieurement, et passant des ruines à la recomposition de ce qui était autrefois, (i'csl pourquoi nous avons ici, dés le début, à suivre les révérends pères oblatSy depuis leur évolution initiale, parce qu'ils avaient pour la renaissance de Royaumont junc prédestination spécialement marquée.
m. Période de Mtjr de Ma%enod et des obUUs. Cependant d'autres événements s'accomplissaient sous le
* li ligui-ait ù 1 assemblée de âeniis de 1789, relative aux états généraux, parmi la noblesse de la elifttelleiiie de Greil.
* Madame de Sancy est l'une des rlames d*iioiineur de IMoipcTalrice.
ctel de Provence; et Fœuvre mystérieuse qui devait préparer la renaissance de Royaumont suivant sa progression»
élaborait les matériaux et les instruments futurs nécessaires à l'opération rénovatrice. En reprenant la chaîne des faits, on est ramené aux dernières années du dix-huitième siècle. Tandis quele général Bonaparte se couvrait de gloire dans les deux fameuses campagnes d'Italie, le jeune GharlesJoseph-Eugène de Mazenod, que nous avions laissé, subissant les changements de séjour de sa famille, se transportant successivement â Turin, à Venise, à Naples, à Palerme, avaiigrandi; il était parvenuà Télat d'homme. Qu'était-ce que ses nombreux déplacements sur la terre italienne? On eût dit, comme s'il recherchait les vestiges d'un saint homme, d'un grand et pacifique conquérant qui n'éfait plus depuis dix ans, de saint Alphonse de Liguori. • Cette belleâme et cette belle intelligence étaient dignes, du reste, de projeter de spiritualisLes eilluves dansTàme du jeune de Mazenod. Mais que se passa-t-il comme mystère psychique, quel incident avait jailli dans les années adolescentes du jeune émigré, c'est ce qu'on ne peut trop dire, comme on ne peut expliquer ces courants d'idée, ces déterminations d aptitudes, et ces directions de carrière qui se prononcent au jeune âge avec absolutisme, comme on ne sait pourquoi on voit tout à coup jaillir et se déclarer une source d'eau vive, à un endroit de la montagne où on ne l'attendait pas. Toutefois, bien jeune encore , Gharles-Joseph-Eugène de Mazenod , qui avait cherché un asile à Turin, où il fit une partie de son éducation au collège des nobles, « s'y était fait remarquer par son intelligence et l'énergie de son canictère, » Mais étant passé de Turin à Venise, c'est là qu'il avait laissé apparaître une particularité significative; c'est là que se développèrent dans l'âme du jeune de Mazenod ces pensées de foi, ces goûts dessinés qui étaient l'annonce de la carrière cxccplionuciic qu il devait ouibrubscr. En cfict,
IJVRE QUINZIÈME. 70»
le phénomène de la vocation du jeune de Masenod se prononçait de 1797 à I8OO5 et devenait une chose presque décidée. II conçut la pensée de se consacrer h l'état ecclésiastique, cl dut l'aire part à ses parents de Tordre d'idées qui le préoccupait. « Mais comment cela pourra-t-il se faire? lui dit un de ses oncles; tu es l'unique héritier de notre nom. — Rien ne ferait plus d*honneur à notre famille que de liiiii par un prêtre, » réplit|ua Tintrôpide el pieux jeune homme. Si le jeune de Mazenod avait été doué à ce moment de l'intuilion prophétique, il aurait ajouté : « Je dois ressusciter de la tombe Tan tique abbaye où vécut saint Louis; je dois préserver de l'oubli un des plus intéressants souvenirs de Blanche de Gastille et de son fils. Ma postérilc spirituelle associera cette Oiuvre aux nombreuses œuvres de son dévouement. » M. de Mazenod avait continué ses études à Venise sous la direction de son grand-oncle, chanoine de la métropole d'Aix, et de son oncle , son prédécesseur sur le siège épiscopal de Marseille. L'arrivée de l'armée française à Venise, puis dans les États napolitains, obligea la famille de Mazenod à se retirer successivement à Naples et en Sicile, où elle passa trois années.
Un sauf-conduit du Premier consul étant venu le trouver à Palerme, M. de Mazenod^revint en France en 180.â, libre encore de tout engagement; il parvint enfin à obtenir de sa famille S en 1808, l'autorisation d'entrer au séminaire de Saint Sulpice *. On ne larda pas à distinguer M. de Mazenod dauh celle sainte maison où il reçut le diaconat des mains du cardinal Fesch , il prit une certaine part au fameux concile n^ional de 1811 % et ensuite Té-
* Les parents et les amis ofTriren tau jeune de Mazenod les plus brillantes positions pour le détourner de sa Yocation exceptionnelle ; on faisait agir jus-
qu';') l'iiî41iience du cardinal légat pour le d''cidcr à roslor dans \e monde.
- Le (u'iùltro M. tmery lui accorda une aifection toute particulière; M, do Mazenod suppléa, dans le séminaire, comme directeiu', les supérieurs exilés.
' Mgr de tfaxenod était à ce concile comme ctaargé des céréaMnies, et ctomme interprète des évôques italiens et des cardinaux romains.
710 lilSIOlHE ï)^ KÛVÀUMOiNT.
vêque d'Amiens, Mgr de Mandolx, son compatriote, lui* ayant donné la consécration sacerdotale (1811), le prélat désirait s'attacher M. de Mazenod en qualité de vicaire général. M. de Mazenod se déroba à ce désir, recherchant un ministère d*un autre ordre; il se sentait attiré vers Tévangélisation des classesouvriéres^il rêvait, pour ainsi parler, les prédications ëvangéliques, à la missionnaire, à la Bridainc, pour sa chère Provence. Les suggestions ne manquèrent pas dans sa famille, pour attirer sa jeune ambition du cùté des dignités; il avait un oncle qui était ou allait être évèque de Marseille, en 1825 (nommé en 1817); son père lui-même, homme d'un caractère droit, désintéressé et loyal, n'était peut-être pas le dernier à faire des objéctions. Mais il fallait que, dans le mystérieux enchaînement des affaires humaines, la corrélation s'établît entre les intérêts des groupes et les intérêts généraux. Qu'on laisse donc se déployer les événements de la troisième période du dix-neuvième siècle, au sein desquels surgira la, connexion entre Boy umont et Mgr de Mazenod. Pendant que M. Joseph Yander Mersch arriwt à Royaumont, l'ère des oblats commençait.
Charles-Eugène de Mazenod, jeune émigré, rentré en France depuis le commencement de l'empire, et qui avait fait ses études thèologiques à Saint-Sulpice, s'ètant retiré de Paris pour travailler dans sa ville natale, s'y révéla sous un aspect qui, de proche en proche, et par une série de causes et d'effets, devait piéparer les éléments de la renaissance de l'abbaye de Royaumont. M. de Mazenod avait-il une supériorité exceptionnelle d'intelligence? élait-ce un homme à se frayer des routes nouvelles dans les champs de Tidée? avait-il de ces têles scientifiques qui inventent eL créent dans le domaine des arts, de Tin*
1 U ne voulut pM recevoir la consécration sacerdotale dn 4»rdinat Maury. Son grand respect pour l'autorité du saint-siége lui faisait «i quelque sorte redouter l'approche de l'administrateur nommé du diocèse de Paris<