LIVRE ONZIÈME
vouée aux Italiens et aux Espagnols. Aussi , lôrsque le voyage royal des Pyrénées avait été décidé pour les ma-
ria{^es espagnols, les premiers méconlentemenls du prince de Condé avaient éclaté parla publication d'un pamphlet qui eut alors un grand retentissement, et qui portait le titre de la Cauandre françoisej manière de prophétie sur les conséquences fatales de Thyménée conclu avec la maison d^spagne. D'antres pamphlets plus vifs encore s'attaqua ient au maréchal d'Ancre, à la reine mère, et préparaient toutes les violences de la guerre civile. Le prince de Condé, dit un historien, s'était déjà retiré dans ses domaines de Greil, où il se montrait afTable et populaire à tous; on le voyait à pied, parcourant les villes et les bourgs, réveillant les affections de ses vassaux, les excitant les uns ies a u 1 1 es contre le gouvernement du maréchal d'Ancre; M. le Prince cherchait même à entretenir l'esprit belliqueux parmi les paysans^ et c'est dans cet objet qu'il publia un tir à Parquebuse à Greil-sur-Oise, où durent concourir les villes de Senlis, Glermont, Mantes, Pontoise, Beaumonl jAsnicics), Luzarches, Verberie et Sninl-Leu. . Le prix était cliose niagiiifuiue ; celui qui donuti ail de •cent pas loin trois l'ois dans Panneau, devait gagner une enseigne de diamants et pierreries de la valeur de cinq mille livres. Ce forent les braves arquebusiers de Beaumont qui eurent toute la gloire du jeu ^ Cela mainte*
• l'ontoise avait son magnifique hàtel de l'Arquebuse, avec de iteaux jardins et de bèlles terrasses. L'organisation des arquebusiersp milice bourgeoise , toujours encouragée par les princes, remontait à une époque
reculée. On vit souvent celte chevalerie bourg:coise, dans nos longues guerres contre les Aii-jflais et les ducs de .Normandie, enfanter des prodiges de courage poui' l indépendance du pays. Henri III avait accordé une eiemption d'impOts pour un an i celui qui serait vainqueur dans le tir du Papegai. Dans ses jours de joute, la compagnie invitait les chevaliers des arquebuses voisines, et leur donnait le? fêles les plus brillantes. « Il fesoist c beau aussy veoir arriver >• tous ces joyeux chevaliers de Hantes, de Neulan, de Nagny, de Beaunxmt-suMHse» de Paris, de Heaux I Chaque compagnie avaft sa devise. Ceux de Paris étaient appelés Badauds, ceui de llenlan Uib9M, eeiukào Mantes CA*^, ceux de Beaumont et d'Asnîéres
Digilized by Coogle
nait ic goût militaire des bourgeois et des paysans , dans les villes des domaines du prince de Condé *.
Voilà pour la physionomie de la contrée; mais qu'en était-il de la situation du monastère lui-même de Royau-
moiit?
L'a})bayc avait à sa lèlc, «lopuis 1622, comme abbé commcnda taire, un homme ccicbre, mis en relief par Eugène Sue, Henri d'Escoubleau de Sourdis. D'une ancienne famille d'èpée, lils de François d'Escoubleau^ marquis de Sourdis et d'AlIuye, etdlsabello BaboudelaBourdaisière, lanlc dcGabriclle d'Kslrées, l'abbé Henri d'Escoubleau de Sourdis, né en 1594, était le troisième frère du cardinal François de Sourdis, qui avait fait du bruit par ses démêlés avec le parlement de Bordeaux. Notre abbé, Henri de Sourdis, qui avait un esprit capable de grandes choses', fut choisi pour succéder à son oncle paternel Henri, dans l'église de Maillezais, à l'âge de dix-huit ans, puis • sacre évôque par son irèrc, dans la chartreuse de Paris, le iU mai 1G25. Après la mort du cardinal de Sourdis, il
CtovAwNilarf , eeax de Pmitoise Uturten ; dietons qui n'étaient pas pris
en mauvaise part. [Hist. de Pantoise, par M. Trou, p. 172.)
* Capcliguc, Birhelteu, Mazarin et In Fronde, toino I. — Henri II de Montmorency, riont l'échafaud de Toulouse a iinmorlalisé la mémoire, et» que couronna comme d'une auréole sainte 1 amour de celte pieuse Marie des Ursins, sa femme, fut exécuté le 30 octobre i653, à Toulouse. La première branche ducale des Hoatmorenejr s'éteignait avec Henri II. Louis XIII rendit ses biens, par lettres-patentes de 1C33, à Cluirlotte de Montmorency, sa sœur, qui avait épousé Henri 11 de Condé en iOOR Ce iiondé était le fils posthume d'un autre Henri qui n'avait échappe a la 8aiiit*Bartliélemi qu'en abjurant. Les lettres ^patentes de i63S, en resti*,
' tuant à la princesse de Condé le domaine de son frère, avaient réservé à - Louis XIII, ei ]wuv son iisripre, Chantilly, qui devint un rendez-vous de chasse, en Htème temps qu un lieu de séjour temporaire pour le monar-^ que et sa cour. Hais à la mort de ce prince» la reine régente» Anne d' Autriche, remit k Henri 11 de Coudé l'universalité des biens qui formaient autrefois le duché-pairie de Montmorency Lorsque ce Condé avait fait sa soumission sous la régence de Marie de Médicis, il l'avait fait payer cli ' re* ment; il obtint des places fortes et de sûi'eté pour lui-^tuéme. Il eut pour lîb, en 1621, Louis II, prince de Condé, quon appela d'abord duc d'Ënghien, et qui devint le grand Condé. Henri II de Condé mourut en 1040. (F. les biugrapli. et ChanUUyf par Rousseau-Leroy.)
* JHctiouu, Imtor» de Uoreri.
L1VRË ONZIÈME. 175
reçut, le 16 juillet 1629, le bretqui lui conférait la dignité archiépiscopale de Bordeaux ^ et entra en possession de son siège le 2 décembre de la même année. Fort avant
dans la confiance et dans rîntiinité de Richelieu, dont il avait, pendaiil quelque leiiips, gouverué la maison, M. de Sourdis accompagna Louis XllI dans les guerres d'Italie et au siège de la Rochelle; après la reddition de celte ville» on le chargea de purifier solennellement l'église de Sainto^Mai^erite, profanée par les hérétiques. En 1629, suivant Louis XIII en Piémont, lors de la prise Suze, il reçut du roi la nussioii de relever la religion catholique, dans la vallée de Pragelle, d'y extirper l'Iiérésie et d'y régler tout ce qui aurait rapport aux intérêts de TÊglise. Enfin, le 14 mai 1655, il fut admis au nombre des commandeurs ecclésiastiques de la milice du Saint-Esprit, à Fo!ilain( l)le;ui, partageant cet honneur avec le cjudinal de Uichelieu, le cardinal de la Valette, Claude de Rèbe, archevêque de Narbonne, et Jean-François de Gondi, archevêque de Paris.
Les contempot*ains s'accordent à reconnaître les hautes qualilùs, les qualités hnllaiiles qui distin«;uaieiil sa per- - sonne. « Il avait hcaiicoii|» d'esprit, » disent nnaniinemeniles chroniques, il avait Lair agréable, et disait bien les choses , il était brave, et entendait assez la guerre ^
* Oiiplqne^ contemporains ses détracteurs lui contestaient les talents militaires. M. Eugène Suc s'e«t clinr^n- de rétablir les aptitudes de l'abbé de Uoyaumoiit, à cet égard. On peut voir <Ians lu Collection des document tïïé^U êur FHittoire de France, i» série, HittairepoUUgue, la correspondance de Henri de Sourdis, relative aux affaires maritimes ; on y découvre une heureuse intelligence des opérations slratéfriques, relatives, soit aux sièges et aux débarquements, soit ni6me aux coinJbat« sous voile. Hais, quant aux connaissances nécessaires & la conduite et à l'évolttli(Hi d'un vaisseau, elles naanquaîent à M. de Bordeani comme i presque tous les nuilraux de cette époque. La correspondance de M. de Sourdis et ses actions navales révèlent (en dehors de ce point) un sens stratégique lorL droit, une rare intelligence du fort et du £sàbie des places ou des ports de guerre, un instinct très-fia et très^ûr des opératiiHis navales. Ses apti« tudes militaires et navales sont donc incontestables.
Au si^at da M. de Sourdis, on diseuia cette question théologique» àsavoir ;
Digilized by Coogle
m ' UISTUIKE DE llOYAUMONT.
Adroit, il savait gagner les gens, quand ii les avait entrepris. Henri d'Escoubleau de Sourdis aurait pu être un des
grands et illustres abbés de Royauniont, un de ses supérieurs utiles, s'il eût eni|)l(iyé au soin de Tabbaye de Royaumont, et le grand crédit qu'il avait auprès delliche- 11 eu et surtout les belles faeultës qu'il avait reçues du ciel; mais un caractère inquiet et bizarre attira des orages de toutes sortes dans sa vie: et l'abbaye ne reçut de son abbé qu'un appui très-incertain et très-peu défini. Henri d'Escoubleau avait une grande bravoure de pensée ; nous ne savons s'il peignait ce qu'il sentait, mais il disait ce qu^il pensait et ce qu'il sentait avec une franchise qui n'était pas exempte de rudesse et de crudité. Cette pétulante franchise fut même l'agitation et la fatalité de sa vie, elle transforma son existence en une carrière de conflits et de compétitions perpétuelles. Obligé de guerroyer pour lui-même, il fut inutile à l'abbaye de Royaumont, à l'époque des grands débats.
On avait dope nommé l'abbé de' Royaumont , âgé de trente-quatre ans, àrarchevéché de Ibrdeaux, en juillet 1629, après la mort de son frère ainé le cardinal, qui occupait ce siège. On regrettera toujoux s que cette nature d'homme n*ait pas su s'absorber dans ses devoirs d'évèque et d'abbé de Royaumont, dans ce grand archevéchéde Bordeaux et cette abbaye de Royaumont, qui auraient suffi à son zèle; mais cprallendre de Henri d'Escoubleau, organisation des plus excentriques et des plus maladives S
Si un pn^lat peut prendre les armes et aller à la guerre sans irrégularîtt^. Il parui, il cot o^^nl■fl, un long ot curi^^tsx mr-irmiro, intitulé : ie Prélat dans les armées ou l'Envie abultuc sous les armes dun grand prélat. Il cstitiséré, dans le tome III de Gorrespoiidance de Tabbé de Royaurooot. On répond, dans ce ménunre, d'une manière afilrniativc : entre autres considérations, on s'apptite sur les mœurs du temps, qui faisaient prendre ani princes de l'Eglise une part active aux affaires de l'État.
* II fut longtemps malade à la fin de sa vie; on raconte que, de chagrin qu'il avait de mourir, il fit fouetter un ^nd page,^le jour de Is Pentecôte, pour la raison que ce page étant de garde, et voyant l'ardievéque endormi,
LlVttK UAZIÈME. 177
qui se jeta au-devant des complications, au lieu de les fuir? Il suivit deux carrières au lieu d'une, celle des armes et celle de l'Église; el il les parcourut en les intliuil, selon l'esprit du temps. Ët n'était-ce point, préalablement, le système de nomination des abbés de Royaumont, et spécialement Pinstitution elle-même des abbés commendataires, que le cardinal de la Rochefoucauld aurait dû soumettre à une élude et à une réforme? 11 est vrai que, lorsque la puissance séculière avait mis la main sur quelques biens d'Église, il n'était pas facile de lui faire lâcher sa proie. Mais quoi de plus irrégulier que cette institution d'abbés commendàtaires, souvent fort étrangers à l'ab* baye, n'y paraissant quelque fois jamais, pouvant rester indifférenis à la question de régularité, et ne donnant signe de vie que pour percevoir les revenus du monastère^? Un abbé de Royaumont, qui n'avait pas même le temps de voir son abbaye, qui accompagnait Louis Xlil au siège de la Rochelle, où il eut Tîntendance de Partit* ' lerie et de la direction des vivres, qui prenait ensuite part à rexpédilion d Italie, el qui concourut plus tard, avec le comte d'Uarcourt, comme président du conseil de la marine, à la reprise, sur les Espagnols, des lies de Saint- Honoré et de Sainte-Marguerite, en Provence, n'était-ce
8*en était allé à Vêpres. Talicmant, qui rapporte coUe anecdote, demande si c'était là un crime qu'un arclievéqae dût punir. Mais Tallemant estpïl
très-voridique?
' Mgf d Escoiiblpau de Sourdis avait en même temps l'ubbaye de Prulli, celle de tSaiiu-Jouin-de-Marne, etc., etc. — Une conversation de l'abbé de itancé BTee l'évéque de Commtnge, trente ans plus tard, montre que l'evêque de Comminge trouvait à redire à l'état d'abbé commendatairc ; l'ëvêque avouait que se trouvant pourvu d'une ;il)I);iyc, outre son évêcbé, il en avait toujours en scrupule. 11 disait à Raucc qu'il .ivait autant de scrupule de se voir abbc comraendalaire, que de la pluralité des béuélices ; qu'il n*a?Bit jamais pu mettre sa conscience en repos qu'en remettant les revenus (fui lui appartenaient en qualité d'abbé, entre les mains du prieur claustinl, yu)nr les employer en réparations à renfretien des religieux, et en aumùues aux pauvres du lieu; qu'enOn, il voyait bien qu'il fallait qu'il se défit de son abbaye pour n'avoir rien à se reprocher. (L'abbé de Harsolliera, Vk de FêMé ée Bimé, 1. 1, p. 123.)