LIVRE DOUZIÈME
s'il réussirail mieux a secourir Turin qu'à prendre (iasal. 11 concerla, avec le prince Thomas de Savoie» Patlaqued^ retranchements du comte d'Harcourt, qui se trouvait
comme enfermé entre eux. Encore ici, le sot t des batailles s'était tourné du côté du drapeau de la France : le 11 juillet, d'Harcourt triomphait de la coalition des Espagnols et du beau-frère de la régente Christine. Ce heau-frère, le prince Thomas devait sortir de la ville et fondre sur le camp français, landisque Leganez atlaquei ait de sou côté ce uiéme camp. L'exécution ne répondit pas au projet : les Espagnols furent repoussés et battus de part et d'autre, et s'entr accusèrent du défaut de concert qui avait fait manquer l'entreprise : le prince Thomas li cLait pas sorti assez tôt, LegaïKz n'avait pas donné à temps le signal, sans ajouter les autres raisons permises ù des vaincus pour tromper le dépit amer de la défaite. MaisRoyaumont immortalisa, parun bas-relief en bronie, ce siège et celte prise de Turin, originale et exceptionnelle dans l'histoire des sièges et des batailles. On voyait dans ce bas-relief arriver des cavaliers par une des portes des remparts de la ville; c'était l'incident de la reddition, quand Turin se rendit au comte d'Harcourt, le 22 ou le 24 septembre, et que la ville fut réunie à la citadelle dans la main des Français. Au plan le plus saillant du bas-relief, se distinguait le brave d'iiareourt à cheval, se dirigeant vers le parlementaire de la ville; au côté gauche du basrelief, et derrière Henri de Lorraine, étaient massés une troupe de cavaliers dont l'un tenait un drapeau : à terrci des chevaux et des hommes blessés. Le vicomte de Turenne, lui-même, avait reçu une blessure dans uu des combats de ce siège.
Goysevox, artiste fécond, avait sculpté les bustes, admirables du reste, de Philippe de Champagne, de Richelieu, de Bossuet, de la duchesse de Bourgogne, de Ri- ^uud, etc.; il en devait un à celui qui, avec Condé et
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Turenne, fut incontestablement un des plus grands capitaines du dix-septième siècle, et que ses succès en Italie
avaient rendu justement fameux. 11 n'y avait pas seulement que le soldat dans le comte d'Harconrl ; il eut aussi de la vjleur comme homme privé, par ses qualités personnelleSy morales et religieuses ; il avait de l'importance, avant tout, dans Tordre des idées militaires, mais son individualité avait un cachet aussi dans la sphère des choses diplomatiques, intellectuelles* et administratives. D'Harcourt possédait ce qu'on appelle du caractère, cette énergie . virile de râme> cette loyauté inaltérable, qui rendirent inutiles les promesses par lesquelles on espéra réveiller én lui les amhitions cupides que toute nature tient en réserve. On lui lit souvent des oiïres qu'il repoussa avec conscience. 11 fut un type, un mélange des vertus guerrières de l'antiquité, alliées à une moralité qui Thonore exceptionnellement. D'Harcourt avait les Ifomm^j illmiresde ÎHutarque dans son cabinet de travail; il aimait à lire et à méditer Phistoirc dos héros de Tanliquité, il s'en nourrissait dans ses promenades, et, à force de contempler ces visages d'autrefois, il les empêchait de mourir en les ressuscitant dans le sieÂ. Il affecta toujours la rigueur de discipline des premiers Romains; il imita leur louable frugalité, il entendait quon devait se nourrir suffisamment, mais rien au delà.
On a dit que la vie des camps, avec ses 'dangereuses sollicitations, ne porta aucune atteinte à ses mœurs. On
cite, à son honneur sa conduite au siège de Pisca, en Bohème, et on la propose en exemple à la noblesse du dixseptième siècle. L'armée de Saxe, étant devenue maîtresse d'une ville qui l'avait bravée, ne respirait que la vengeance ; et les femmes de la ville allaient être les victimes
* Le recueil des lettres du comte d'Harcourt manuscrites avait passé dans les mains d'un cvêquede Troyes. On n'a pu en avoir des nouvelles à la BiblioUièque Biclielieu.
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du droit de la guerre S que des soldats surexcités interprètent quelquefois d'une façon étrange. «Tout s'en allai!, dit un écrivain du temps, à la violence, à la brutalité du soldat, s'il ne se lût trouvé un comte d'Uarcourt. » D'Harcourt, Tépée à la. main, déclara ses ordres ; il avisa contre les violences, et les femmes fur^t respectées. Il ne séparait pas la justice d'avec les sentiments religieux; et de ces dispositions combinées, il résultait un ensemble de mo-" destie, de loyauté, que l'histoire admire. Il ne souffrait pas le pillage dans les prises de villes ; et quant aux destructions accomplies, il réparait envers les particuliers ce qui était réparable*. Avant de se lancer dans un com* bat, il élevail sou îuna a Dieu, par une courte prière, et puis il volait, intrépide, au milieu de la mousqueterie ; il imitait en cela le grand capitaine qu'il avait pris pour maître, le comte de Tiliy, rival du roi Gustave-Adolphe. P'Harcourt avait donc un fond de religion vraie, qui ne se composait, dit un auteur du temps, ni de grands chapelets ni de médailles; sa piété avait de la profondeur, plus de ressort intérieur que démontre; et lorsque, après la prise de Casai, la population de la ville vint lui faire une ovation, au lieu de se laisser adorer lui-même, il proposa d'aller à l'Église adorer l'Éternel et chanter un TeDeum.
11 ne serait pas coniorme à la vcrité historique de penser que tout fût roses devant le comte dllarcourt, et que • cet homme de guerre trouvât tout tacile, même pour conduire ses 'soldats à la victoire et combiner ses plans de glorification pour nos armes. La loi de contradiction est 'au fond de tout ; nul être humain n'y échappe, dans aucun
pays, ni dans aucun temps. D'iiarcourt eut à prendre sur *
* D'Harcoiirt, li ôs-^jeune, fut lo premier sur les murailles de Pisca. que Ton emporta d'assaut, et ensuite le seul à faire respecter l'honneur de ia meilleure partie des femmes et des filles de cette ville, qui s'étaient naiivées dans un temple pendant le pillage. On raconte que eette action de diarité le mit en danger de sa vie.
* Il faisait restituer le JMitin ii^uste.U rendit un calice d'or à un prêtre.
lui de temp('irer la force de son caractère, pour supporter de ces oppositions sourdes et provocanles qui viennent des honniics ou des choses, dans la carrière militaire comme dans toutes les autres sans distinction. D eut à souffrir par rarchevéque de Bordeaux, si hautain, si irritable ét si ingénieux à tourmenter les autres. La situation si complexe que lui firent le roi et le cardinnl Richelieu, dans la conduite des affaires pour la guerre navale de Provence, mit à une rude épreuve la patience de son âme, et aurait pu fatiguer sa sagesse. Tandis que, par lettres patentes du 1*2 avril 1656, données k Ghantiîlf, Henri de Lorraine, comte d'Armagnac, avait été nommé parle roi généralissime des armées de terre et de mer, en Levant, n'envoya-t-on pas, le même jour, à Tarchevêque de Bordeaux, sorte de prélat guerrier, sa nomination de chef des eonsdls du rot, en V armée tumle, prés du comte d'Harcourt, pour Y assister dans tons les conseils qui se tiendraient et pour avoir la direction de la subsistance de l'armée^ , des vivres, de l'artillerie? Cette autorité, aussi illimitée que peu déf]nie,aussi extrèmeen fait qu'inqualifiable en droit, et qui semblait subordonner à M. de Bordeaux le généralissime des armées de terre et de mer, devait nécessairement amener et amena de fréquents conflits de juridictions et de pouvoir, des tiraillements et des lenteurs qui tournèrent au préjudice de la campagne; de même ' que de cette fusion de pouvoirs hétérogènes dans la personne de l'archevêque de Bordeaux, il ne pouvait pas sortir toujours une action très-sûre, très-décisive, très-p:énéralement salutaire. La situation élant ainsi hérissée d'incohé- ' rence, on comprend comment était paralysée d'avance l'instruction datée du 20 avril 1636, donnée par le roi à Chantilly, et investissant du commandement le comte d ilai'court, en enjoignant aux diverses forces de terre et de mer de marcher sous ses ordres, et de ne les recevoir de quelque autre personnes que ce pût être, si elle n'était
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pareîllemeiit fondée en nn pouvoir semblable scellé du
grand sceau. Et c'est là une des plus cruelles épines pour un cnpilnine placé à la ttMe d'une année; on disait à d llarcourt d'agir et de réussir, et il sentait qu'en même temps, en Tembarrassant, on le garrottait. .
D^Harcourt eut à mener les affaires de son pays et-de sa gloire au milieu d'autres difficultés, s'ajoutant à celle de l'archevêque de Bordeaux. A l'époque de Richelieu, on était encore en présence de l'incroyable confusion et de la multiplicité de pouvoirs et de droits rivaux; les prétentions les plus diverses et les plus exhorbitantes étaient représentées par les plus puissantes maisons de France, hautaines et jalouses dépositaires des dernières traditions d'indépendance léodale . Obligé de compter avec ces vestiges d'autrefois, le comte d'Uarcourt ne fut pas seulement gêné dans ses mouvements par Tombrageux archevêque de Bordeaux. Que d'embarras ne lui furent-ils pas suscités par le maréchal de Vitry, qui commandait en Provence, et qui prétendait avoir aussi, en qualité de gouverneur, la direction de l'expédition! Louis XUl écrivit bien une lettre, le 27 août 1656, pour couper court aux difficultés; si Farmée faisait une descente ou attaque dans les lies de Sainte-Marguerittî et de Saint-Honoré ou ailleurs en mer, dans les côtes ditalie, la roi décida que le comte d'Harcourt devait avoir le commandement; si c'était en terre ferme, dans le voisinage de Provence, le maréchal de Vitry commanderait alors à tout ce qui serait mis à terre pour exécuter l'entreprise. Les froissements, les piqûres, les aigres discussions continuèrent d'avoir lieu néanmoins entre MM. d'Uarcourt, de Vilry et de.Sourdis; ce qui entravait les opérations et rendait inerte la flotte française.. Et l'archevêque de Bordeaux était quelquefois si intempestif! Ayant ordonné, en novembre 4056, au coiule d'Uarcourt, d'envover une escadre à Menton, il mettait ce dernier dans la terrible nécessité de ne pas obéir à cet ordre,
3i2 HISTOIRE DE ROYAUMONT.
parce que c'eût été trop diviser ses forces; d*Uarcourt appuyait son refus de l'avis unanime et motivé des capitaines et pilotes de son escadre ; il écrivit, è bord de VAm-'
ral, le 7 novembre 1656, une lelire pleine de franchise et de convenance, dans laquelle il exposait au prélat ses rai* sons et rimpossibiiité d'obtempérer h ses désirs : « Sans n ces raisons, vous ne doutez pas, dit-il, que je ne livrasse « bataille aux ennemis sur votre avis et bon conseil. » 11 lui écrivit le lendemain, dennudanl à son tour au prélat quelques navires, pour attaquer les vingt-cinq galères mal armées des ennemis, qui étaient dans leFrioul; il finissait sa lettre ainsi : « Je finis et suis avec passion,
« Yotre trés-humble,
a D'Harcolm . »
Du reste» d'Harcourt avait de l'honneur ; il était spontané et chevaleresque ; il fut si outré de la conduite du
maréchal de Vitry, lorsqu'il avait osé lever sa canne, sut* le prélat de Bordeaux , qu'il avait voulu l'appeler en dueh L'archevêque instruisit Riclielieu de cctie circonstance, qui .révèle Tâme du comte d'Uarcourt. Voilà donc le per^ sonnage dont Tabbaye de Royaumont voulut bien accueillir les restes mortels à la fin du dix-septième siècle. Il est certain que d*Harrourt occupa ro|(iiiion publique, et qu'il fallait compter avec lui. Les lettres que le cardinal de Richelieu adressa, soit à d'Harcourt lui-même , soit à l'abbé de Royaumont, Mgr d'Ëscoubleau de Sourdis, témoignent de la haute considération que le grand ministre professai! pour cet homme de jïuerre éminent* et pour ce négociateur habile. Il y a des lettres de M. de Sabran, de M. de Noyers, tous deux chargés, de missions diplomatiques à cette époque, du comte Fabio Scotti, intéressé aux affaires du duché de Parme, ainsi que du P. Bonnet,
* Les victoires de Condé ont fuit plus de bruit , non qu'elles aient été plus décisives, mais les proportion? en hommes en furent plus granilcs. A part le siège de Lbenda, d'ilarpourt lut toujours et partout vainqueur.