CHAPITRE XXII
picolas ï«. — Son éducation. — Goûts militaires de Nicolas et de son frère le grand-duc Michel. — Revue de Wilna. — Sévérité du tsar futur. — Son mariage avec la princesse de Prusse. — Mort d'Alexandre Ier. — Joarnée du 26 décembre 1825. — Vivent Constantin et sa femme la Constitution î — Avènement de Nicolas Ier.
— Il triomphe de l'émeute. — Vengeances. — La Pologne et le tsar.
— Administration. — Réforme militaire. — Le sabre envahit tout.
— Nicolas patriarche, empereur et Dieu. — Mort de Nicolas. — Avènement d'Alexandre II. — Considérations générales.
Né le 7 juillet 1796, sous le règne de Catherine II, son aïeule, le tsar Nicolas, si les dernières volontés de Catherine avaient été exécutées fidèlement , ne devait jamais régner. On connaît l'antipathie, on pourrait même dire la haine que cette femme impérieuse éprouvait pour son fils Paul Ier, père de Nicolas. Ces sentiments étaient poussés si loin, que par des dispositions testamentaires la grande impératrice avait privé du trône son fils au profit de ses deux petits- fils Alexandre et Constantin, entre lesquels elle avait, par un partage anticipé , divisé ses vastes possessions d'Europe et d'Asie. Alexandre était destiné par elle à demeurer dans le Nord et à continuer le titre de tsar de Russie; Constantin devait régner sur le Midi et prendre le titre d'empereur grec, avec l'obligation d'accomplir le vœu le plus cher de son ambitieuse aïeule, en s'emparant de Constantinople et en faisant de cette ville le siège de son nouvel empire. Ces dispositions , depuis longtemps arrêtées dans l'esprit de Catherine, ne furent point modifiées par la naissance de Nicolas, arrivée long-
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temps après celle de ses aînés, et la veuve de Pierre III mourut, chargée de crimes, de gloire et d'années, avec l'intime persuasion que Paul ne serait point empereur, qu'Alexandre et Constantin régneraient simultanément, et que Nicolas, alors âgé de quatre mois seulement, ne serait jamais qu'un grand-duc attaché à la cour de ses frères. On sait quel démenti les événements donnèrent à ses prévisions.
Personne dans le monde politique ne songea à se préoccuper du prince Nicolas, qui, encore enfant, commençait à peine son éducation sous les yeux de sa mère, en compagnie de son frère puîné le grand-duc Michel. Rien ne faisait en effet présager que Nicolas arriverait un jour à l'empire, et l'éducation de ce prince ne fut pas plus soignée que celle de ses autres frères qu'on ne destinait pas au trône. La faute en fut bien plus cependant à l'élève qu'aux personnes chargées du soin de l'instruire et de diriger son éducation. Nicolas ne répondit que médiocrement aux soins dont il était l'objet, et ne montra une véritable aptitude que pour la musique, qu'il cultiva avec passion, au point de composer luimême plusieurs marches guerrières. Le goût des arts résista chez Nicolas aux années et aux préoccupations du trône, et l'on s'accorde à reconnaître que si sa passion pour les beaux-arts ne fut pas constamment éclairée, elle fut toujours au moins sincèrement sentie. Les progrès de Nicolas dans la littérature et dans les sciences furent loin d'être aussi rapides.
Dès ses premières années, il manifesta cette réserve et cette dignité froide qui devait être plus tard un des traits dominants de son caractère, et l'on ne voit nulle part qu'il ait jamais existé entre lui et ses instituteurs aucun de ces rapports de douce familiarité qui devraient unir le maître et l'élève. Loin de là, il affectait de traiter ses professeurs avec une sorte de supériorité hautaine et blessante qui leur fit comprendre de bonne heure qu'ils
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ne seraient jamais considérés par leur orgueilleux élève que comme des mercenaires envers lesquels on s'acquittait avec de l'argent. Ses relations avec sa mère ne furent pas d'une nature affectueuse. Il en fut de même avec les compagnons de son enfance ; on ne lui connut jamais d'amis, et l'on chercherait en vain dans la liste des grands dignitaires de la cour de Russie, un seul homme qui ait dû sa fortune et son élévation à l'amitié de Nicolas. Si plus tard, devenu empereur, il se souvint de ses camarades longtemps oubliés, c'est qu'il jugea que leur courage, leur habileté ou leurs talents pouvaient le servir utilement, et qu'il était de son propre intérêt de les grouper autour de son trône.
Bien que Nicolas n'eût que cinq ans lorsqu'il assista à la terrible tragédie qui mit fin à la vie de son père et plaça la couronne sur le front d'Alexandre, on assure qu'il conserva toute sa vie le souvenir de cette nuit sanglante. Sous le règne d'Alexandre, Nicolas grandit et devint homme ; dès lors il s'adonna , comme la plupart des princes de sa maison , aux exercices militaires, et porta le culte de la discipline à un point qui peut être une qualité chez un subalterne , mais qui chez un prince peut être taxé de puérilité. 11 dut pourtant au grand-duc Michel de n'être pas le premier caporal de la famille impériale; les inclinations militaires étaient encore plus développées chez ce jeune frère que chez Nicolas, et poussées jusqu'à la manie. Ses colères étaient aussi burlesques que terribles , et il exécutait lui-même la plupart des sentences qu'il prononçait contre les infractions. Personne n'était à l'abri de sa justice, et chacun dans l'occasion était tributaire de sa canne; officiers et soldats, militaires et bourgeois, jusqu'à ses favoris eux-mêmes, étaient en certains cas l'objet de ses rigueurs.
Plus sévère peut-être au fond que son frère pour les fautes de discipline et les manquements au service,
Nicolas sut au moins conserver toujours une apparence de calme.
Une anecdote, qui se rapporte à Nicolas, suffira pour faire apprécier la manière dont les princes de la maison de Romanoff comprenaient la discipline militaire.
Ce prince, n'étant encore que grand-duc, passait en revue sur une place de Wilna les régiments qui composaient la garnison de la capitale de la Iithuanie. Pendant le cours de la revue, il remarqua, avec ce coup d'œil infaillible que ses courtisans appelaient le regard de l'aigle, plusieurs infractions à la discipline et aux règlements : c'était un bouton mal cousu, un pantalon mal tiré, un temps mal compris, un mouvement mal exécuté, et autres délits de cette importance commis par quelques pauvres soldats oublieux ou maladroits.
Nicolas avait pour les fautes de cette nature une mémoire implacable ; et quand la revue fut terminée, il ordonna à tous les délinquants, dont il avait fidèlement retenu les numéros d'ordre , de se retourner sur place de manière à lui présenter le dos , tandis que le reste de la troupe continuait à lui faire face. Tirant alors de sa poche un morceau de craie , il inscrivit le chiffre 200 sur le premier dos, 150 sur le second, 300 sur le troisième , et ainsi de suite , ayant grand soin , avec le sentiment d'équité dont il se piqua constamment, de proportionner le chiffre à l'importance de la faute. Puis, quand tous les délinquants furent ainsi marqués, il leur ordonna d'aller toucher le montant de la somme qu'ils portaient inscrite sur le dos : c'étaient des coups de knout pour lesquels Nicolas avait fait tous ces bons au porteur, et l'on sait assez avec quelle scrupuleuse exactitude le gouvernement russe acquitte ces sortes de dettes.
L'extrême jeunesse de Nicolas ne lui permit pas de prendre part aux grands événements qui agitèrent l'Europe sous le règne de l'empereur Alexandre. Cette première partie de son existence s'écoula dans l'oisiveté,
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à la cour de Russie. L'année 1814 arriva : la paix fut rendue à l'Europe ; mais de graves soucis préoccupaient encore le chef du gouvernement russe. 11 avait passé le milieu de la vie; son mariage datait de plus de vingt ans, et l'espoir d'avoir un héritier s'était évanoui pour lui. Daus ces circonstances on décida de faire voyager Nicolas, dont l'ambition commençait déjà à donner de l'ombrage à Alexandre. L'itinéraire de Nicolas fut tracé par l'empereur lui-même; il devait parcourir la France et l'Allemagne. Pendant cette longue pérégrination , il visita la plupart des cours de l'Europe, vint à Paris, et séjourna quelque temps aux environs de cette capitale. On supposa alors que ce voyage n'avait d'autre but que la recherche d'une femme ; c'en était peut-être le véritable motif, ce fut du moins le seul qu'on mit en avant. Personne , excepté Alexandre peut-être, ne pensait que Nicolas dût lui succéder; le droit d'aînesse appelait Constantin au trône, et c'était lui qu'on regardait partout comme l'héritier de la couronne, bien qu'on envisageât avec terreur l'avenir dont était menacée la Russie sous un prince dont le cerveau malade faisait craindre de voir se renouveler les extravagances de son père.
Pendant que Nicolas voyageait, Alexandre avait négocié son mariage avec Marie -Charlotte, fille aînée du dernier roi de Prusse et sœur de Frédéric-Guillaume 111 , actuellement régnant. Ce fut le 13 juillet 1817 que furent célébrées, à Saint-Pétersbourg, les cérémonies de ce mariage. Nicolas avait à peine vingt et un ans, Marie- Charlotte était de deux ans plus jeune. En adoptant la religion russe, conformément à la loi, elle fut baptisée sous les noms d'Alexandra-Fédorovna.
Il ne transpira rien dans le public, jusqu'en 1823, du projet qu'avait Alexandre de désigner Nicolas pour son successeur, et ce projet demeura un mystère de famille jusqu'au moment où il devint indispensable de le faire
connaître. Il est évident qu'Alexandre avait dû s'occuper longuement et. avec soin de cette importante question. Les rapports de la Russie avec l'Allemagne, et surtout avec la France, avaient jeté dans la nation, et principalement dans l'armée, des ferments de révolution qu'une main ferme et habile était seule capable, sinon d'étouffer, du moins de comprimer; et ce dut être en prévision des embarras qu'il léguerait à son successeur qu'Alexandre se décida pour Nicolas, qui lui offrait sous tous les rapports plus de garanties que son aîné le grand-duc Constantin.
Un an après son mariage, Nicolas devint père d'Alexandre Nicolaïévitsch, le tsar récemment proclamé.
Lorsque Alexandre mourut (1er décembre 1825), laissant le trône à Nicolas, les sociétés secrètes minaient depuis longtemps l'autocratie russe; Alexandre, de son vivant, tressaillait souvent au bruit de leurs menées souterraines. Les chefs de ces sociétés avaient résolu de profiter de ce moment d'hésitation et d'incertitude qui accompagne ordinairement un changement de règne, pour imposer au pouvoir nouveau les concessions et les innovations politiques dont leurs conciliabules secrets avaient d'avance préparé les éléments. Le 13 décembre 1825, une dernière réunion des conjurés avait eu lieu à la tombée de la nuit. Le prince Troubetskoï, les frères Bestoujeff, le prince Obolinski, Kahowski, Arbouzoff, le prince Alexandre Odoïevski, Poustchin, Batenkoff, Repin, Jakoubovitch , le comte Konovitzin, et Stchepin-Rostavski, les représentants des divers intérêts qui s'agitaient dans la conspiration , en faisaient partie. Dans cette réunion suprême, l'heure du combat, longtemps attendue, fut enfin fixée. Soulever et séduire une partie de la garnison , tromper ou combattre celle qu'on ne parviendrait pas à séduire, arracher au despotisme surpris et chancelant encore sur ses bases, les modifications convenues à un ordre politique dont on ne
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voulait plus, tel était le plan général. Répandre dans l'armée le bruit que l'abdication de Constantin n'existait pas, exalter les soldats par le sentiment de leur loyauté même, les appeler à la répression d'un coup d'État dirigé contre la légitimité, voilà les moyens d'exécution qu'on se proposait. Troubetskoï, placé au premier rang de l'insurrection, se chargeait, s'il le fallait, de frapper l'autocrate au cœur.
Le lendemain était le jour fixé pour la cérémonie de la prestation du serment au nouvel empereur par les corps composant la garnison de Saint-Pétersbourg. Le reudez-vous général des rebelles eut lieu sur la place du Sénat. De tous côtés débouchent les régiments révoltés, criant : Vivent Constantin et sa femme la constitution ! Dans leur profonde ignorance, les soldats russes croyaient acclamer, dans la constitution , l'épouse même de Constantin. La révolte, entièrement militaire à son début, commence à prendre une tournure populaire; des bourgeois uotables, des habitants de Saint-Pétersbourg parlent de s'y joindre; un hardi coup de main tenté sur le palais impérial peut en un instant livrer la victoire à l'insurrection. Nicolas n'a pas encore donné signe de vie. 11 est quatre heures du soir; le thermomètre marque 20° au-dessous de zéro.
Le nouveau tsar hésitait au fond de son palais ; il se réveille enfin , et sort à la tète des troupes qui lui sont restées fidèles. L'ordre d'ouvrir le feu est donné. Nicolas dispose d'une artillerie nombreuse ; elle vomit la mitraille à bout portant. Ce n'est plus un combat, c'est une exécution en masse, une boucherie. Les rebelles prennent la fuite, lorsque plus de deux mille d'entre eux sont restés sur le champ de bataille. Les chefs sont prisonniers; la Néwa reçoit les morts; les vivants doivent attendre le bourreau. Le tsar vient de ramasser une couronne dans le sang.
L'instruction du procès des chefs de la révolte que
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venait de braver Nicolas, dura six mois, pendant lesquels la terreur plana sur toutes les maisons. L'empereur se fit juge d'instruction, et dirigea cette procédure. Sur cent vingt-neuf accusés, trente-six furent condamnés à mort; les autres à l'exil ou aux travaux forcés.
Le 29 juillet 1826, les cinq condamnés à mort Pestel, Rylciefs, Mourawief, Bestoujeff-Roumin et Kahowski, ' sortirent de prison pour se rendre à pied à la place du Sénat, où, sur un vaste échafaudage, cinq potences avaient été dressées. La tète haute , le regard assuré, les condamnés gravissent fièrement les degrés de Téchafaud ; arrivés sur la plate-forme ils se livrent au bourreau. Les cordes qui soutiennent trois de ces infortunés se brisent; ils tombent de tout leur poids sur l'échafaudage, qu'ils enfoncent. Pendant une heure encore ils sont obligés d'attendre que le bourreau ait renouvelé ses apprêts. Le moment de la délivrance arrive enfin ; les condamnés s'embrassent avec effusion et poussent un dernier cri de : Vive la liberté! Un sourd frémissement parcourt la foule, qui s'incline involontairement.
« Quel pays, s'écria Pestel quelques instants avant sa mort, que celui où l'on ne sait même pas pendre un homme ! »
Ce fut toujours une des prétentions de Nicolas de paraître clément même en assouvissant sa vengeance : aussi, à la suite de ces exécutions, s'efforça -t- il de prouver que sa justice ne confondait jamais les innocents avec les coupables, et dans ce but il combla de faveurs certaines familles dont quelques membres avaient été envoyés en Sibérie et même à la mort. L'empereur fit offrir entre autres au père de Pestel une somme de cinquante mille roubles : le misérable accepta. En présence de faits semblables, on ne sait lequel on doit le plus mépriser, du souverain qui ose offrir à un père le prix du sang de son fils , ou du père qui est assez vil pour l'accepter.
La noblesse , qui tint peu compte à Nicolas de sa magnanimité forcée, ne lui pardonna jamais le sang versé par la main de ses bourreaux. Elle dissimula pendant trente ans, courba le front, mais n'oublia pas. L'empereur, de son côté, ne fut jamais dupe de ses semblants d'humilité; il savait que l'esprit d'opposition et de révolte s'était maintenu dans les rangs de ses boyards, et jusque chez ceux qui lui faisaient cortège et affectaient le dévouement le plus absolu. « Cette pensée de crainte, à défaut de remords, l'empêcha constamment de dormir, dit un de ses plus récents biographes : juste punition de ses rigueurs excessives. Ce ne fut pas peut-être la seule, et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette maladie mystérieuse et imprévue dont Nicolas fut frappé comme d'un coup de foudre, s'expliquait un jour par une représaille des sanglantes exécutions de 1825. »
Non content d'être sacré empereur à Saint-Pétersbourg et à Moscou, Nicolas avait encore voulu se faire couronner roi de Pologne à Varsovie. En 1828, une grande cérémonie eut lieu dans la capitale des Jagellons ; on remarqua surtout dans le discours officiel de l'empereur le passage suivant : « Que mon cœur, ô mon maître et mon Dieu, soit dans ta main, et que je puisse régner pour le bonheur de mes peuples et pour la gloire de ton saint nom, d'après la charte octroyée par mon auguste prédécesseur et déjà jurée par moi, afin que je ne redoute pas de comparaître devant toi au jour de ton jugement éternel ! »
Malgré la solennité de ces promesses, Nicolas se conduisit en persécuteur bien plus qu'en souverain de la Pologne ; toutes les libertés polonaises étaient opprimées par lui et par son représentant le grand-duc Constantin, ce digne fils de Paul Ier , remarquable par ses sauvages bizarreries. Sous un gouverneur de ce caractère, la Pologne, tyrannisée dans son honneur, dans ses intérêts, dans sa liberté et dans sa religion, ne supportait qu'im-
patiemment le joug odieux de ses maîtres détestés. Déjà, pendant un séjour de Nicolas à Varsovie, ou avait débattu dans des comités la résolution de fusiller le tsar sur la place même du palais; ce projet n'avait point eu de suite, mais le mécontentement couvait sourdement dans tous les cœurs, quand la nouvelle de la révolution française de 1830 vint le faire éclater.
Il n'entre pas dans le plan trop restreint de cet ouvrage de raconter les détails de cette lutte héroïque. L'espace et le temps nous manquent pour dire comment, après tant de glorieux combats, la Pologne succomba, les yeux vtournés vers la France, et lui tendaut les bras. Parcourons rapidement les annales de la Pologne, et contentonsnous d'y puiser les traits qui nous paraîtront surtout de nature à peindre l'homme dont nous esquissons le portrait.
« Dès que la révolution polonaise fut étouffée, dit un écrivain moderne, l'autocrate donna un libre cours à son ressentiment. Les supplices et les confiscations se succédèrent sans relâche. 11 y avait eu de nombreuses arrestations, et l'instruction de ce vaste procès fut si longue, que bien des prisonniers trouvèrent la mort dans leurs cachots.
« Le prince Sanguszko, héritier d'une des premières familles de Pologne, avait pris part à la révolution. Il fut fait prisonnier et condamné à la perte de la noblesse, à l'exil et à la confiscation de ses biens. Le jugement fut soumis au tsar, et l'on espérait qu'il se montrerait magnanime envers le prince captif; il prit une plume et écrivit en marge de l'arrêt : Le condamné fera le voyage de Sibérie à pied.
a Dès les premiers mois de l'année 1832 on rencontrait sur les routes de la Russie de longues colonnes de Polonais de toute condition , qui , enchaînés dix par dix , étaient conduits à pied en Sibérie. On calculait déjà à cette époque que plus de soixante mille Polonais avaient
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été ainsi envoyés dans les déserts glacés de la Russie asiatique. »
Des faits plus odieux encore, si c'est possible :
Un insurgé, Michel Wolowicz; était tombé sur le champ
de bataille : son cadavre fut traîné au gibet pour y être
pendu.
Une jeune fille de dix-huit ans, M,le Kavecka, pour avoir donné des vivres aux insurgés . fut condamnée à mort et fusillée.
Un Polonais, enrôlé de force dans les troupes russes, déserte et vient chercher un refuge auprès de sa mère. La malheureuse femme, chez laquelle la crainte des ' peines infligées à ceux qui recèlent un déserteur remporte sur l'amour maternel, va elle-même dénoncer son fils aux autorités russes. Nicolas est instruit de ce fait , et, enthousiasmé de la conduite de cette femme sans entrailles, lui décerne une médaille d'honneur et lui accorde une pension.
Les enfants eux-mêmes furent traités en conspirateurs. Des collégiens polonais furent accusés de tramer un complot contre la sûreté de l'État, et, à l'âge où les fautes les plus graves sont punies par le pain sec. ou le pensum, ils furent condamnés à la transportation. Il y avait parmi les condamnés des enfants de douze ans.
Les persécutions religieuses ne furent pas non plus épargnées à la Pologne. La manière dont le tsar procéda à son plan de conversion de ce pays au schisme grécorusse, put faire croire aux catholiques que les plus mauvais jours des persécutions étaient revenus pour l'Église avec un autre Néron. Sous l'inspiration de la pensée impériale, des prêtres russes se répandirent de tous côtés pour faire des prosélytes. Des soldats accompagnaient les convertisseurs, et les malheureux qui résistaient étaient traînés en prison et n'en sortaient que Russes orthodoxes. Les brutalités les plus atroces, les traitements les plus infâmes, étaient, sous le masque de la religion, prodigués
histoihe de Russie.
aux malheureux qui essayaient de résister aux apôtres envoyés par le tsar.
Parmi les faits les plus odieux de cette persécution, figurent en première ligne les traitements barbares in fligés par les convertisseurs russes aux malheureuses sœurs de Saint- Basile. Vivement pressées d'adopter la religion grecque, ces religieuses refusèrent avec une énergie de foi qu'on ne rencontre pas toujours chez les hommes en apparence les plus courageux. Promesses, séductions, tout fut mis en œuvre pour amener ces femmes héroïques à renier leur foi; mais elles demeurèrent inébranlables. On essaya alors des supplices; le fouet, la prison et la privation de nourriture furent employés comme moyens de conversion. On inventa pour elles des tortures inouïes : par ordre des prêtres russes, on les plongeait en plein hiver dans de l'eau glacée, et on ne les retirait de ce bain homicide que lorsque les forces et le sentiment les avaient complètement abandonnées. Rien n'y fit. Les martyres périrent presque toutes sous les coups de leurs bourreaux.
Ces faits, à peine croyables, se passaient en 1845; ils eurent alors trop de retentissement dans le monde entier, pour qu'il soit utile d'insister sur les détails. L'opinion publique s'en préoccupa vivement, sans que jamais un seul mot des journaux russes vint démentir aucune de ces circonstances.
Quelques années auparavant, Nicolas avait écrit au saint-père la lettre que voici :
« Très-saint père, je remplis un devoir qui m'est bien « cher en exprimant à Votre Sainteté combien je suis « touché des bontés dont elle a comblé mon fils pendant « son séjour à Rome. L'accueil plein de bienveillance et « de sollicitude vraiment paternelle qu'il a trouvé auprès « de Votre Sainteté lui a inspiré pour Elle des sentiments t( de Teconnaissance auxquels je m'associe bieu sincère- *< ment. C'est aussi du fond de mon cœur que j'accueille
« les vœux que vous venez de m'exprimer, très -saint « Père, en recommandant particulièrement à mes soins « les intérêts de l'Église latine dans mes États. Mon fils « m'a exactement rendu les paroles affectueuses que « Votre Sainteté a daigné lui confier pour moi. Je me « plais à y répondre par l'assurance renouvelée que je « ne cesserai jamais de mettre au nombre de mes devoirs « envers elle de protéger le bien-être de mes sujets catho- « tiques, de respecter leurs convictions, d'assurer leur « repos t etc. »
On a vu comment Nicolas savait tenir ses promesses les plus formelles.
Bien que Nicolas n'eût pas reçu de ses ancêtres une seule goutte de sang russe, il n'en avait pas moins au suprême degré l'esprit, les goûts, et surtout les défauts du peuple qu'il gouvernait. Il avait surtout, comme la plupart de ses sujets, une grande tendance à confondre l'apparence avec la réalité. Les Russes, ainsi que les Chinois et la plupart des peuples à demi civilisés, ont l'esprit d'imitation très-développé. Que l'on confie, par exemple, à un mécanicien russe une machine quelconque, il la copiera avec une exactitude admirable et en produira, en peu de temps, une seconde en tout semblable au modèle. Mais, ce travail accompli, demaudez-lui à quoi cela sert; il vous répondra qu'il n'en sait rien, et qu'il ne s'en préoccupe pas. La surface des choses frappe le Russe; mais il n'approfondit rien, et son habitude est de juger l'arbre sur l'écorce. Ainsi a fait Nicolas. Dans ses prétendues réformes il a quelquefois imité ses voisins, la Prusse et l'Allemagne notamment, sans s'inquiéter si ces habits d'emprunt étaient à la taille de ceux auxquels il les destinait.
On sait assez quel désordre régna de tout temps dans les institutions russes. L'administration est un chaos, la justice un coupe -gorge, les finances une caverne «le brigands. Trois proverbes russes peignent d'une ma-
nière vraie, mais douloureuse, le régime autocratique; les voici : Tout ce qui est à moi est au tsar. — Près du tsar, près de la mort . — Ne crains pas le jugement , crains le juge.
L'armée fut surtout le but des réformes de Nicolas. La garde impériale subit les premiers changements. Le nombre des adjudants généraux de l'empereur fut porté à cent vingt, et on leur adjoignit encore un nombre infini d'aides de camp ; on accorda à ces adjudants généraux le privilège d'exiger des tribunaux civils qu'ils leur soumissent toutes les questions qui pouvaient intéresser en quoi que ce fût les hommes placés sous leurs ordres ou les affaires de leur propre administration. Dans un pays comme la Russie , où la nation tout eutière a une sorte d'organisation régimentaire et où tout est militaire jusqu'aux employés civils, c'était placer la justice sous le contrôle du sabre. A dater de ce moment, en effet, et par suite d'ukases qui réglementèrent ces questions, la carrière militaire devint non-seulement la première, mais la seule, pour ainsi dire, qu'il fût permis de suivre en Russie. Les titres de colonel, de général, de lieutenant général , furent donnés aux employés civils et aux chefs d'administration. L'uniforme envahit tout : sous ce régime nouveau, la Russie devint une vaste caserne. « Cette manie de l'habit militaire, dit un écrivain, et cette uniformité d'éducation ne peuvent produire que des officiers médiocres et des administrateurs plus médiocres encore. Aussi existe-t-il en Russie grand nombre de ces maîtres Jacques, civils et militaires , dont on pourrait dire avec raison : propres à tout, propres à rien. »
C'est également chose étonnante que la facilité avec laquelle Nicolas se plaisait à faire passer un homme du militaire dans le civil , ou du civil dans le militaire ; et parmi les hommes les plus haut placés du règne précédent, on en pourrait citer beaucoup qui ont fait dans les régiments leur apprentissage de diplomates, tandis que
d'autres ont gagné dans le cabinet du tsar les grades importants qu'ils ont occupés depuis dans l'armée.
Par une contradiction singulière, Nicolas, idolâtre de l'état militaire, qu'il plaçait au-dessus de tout, imposa cependant plus d'une fois comme un châtiment le noble métier de soldat à ceux qui avaient encouru sa colère.
Un mot sur la religion en Russie.
Les tsars se sont efforcés de mettre le trône sur l'autel, et ils ont fini par y réussir. L'autorité religieuse est devenue depuis Pierre Ier un apanage du pouvoir temporel, et sous le règne de Nicolas surtout, l'Église grécorusse a admis comme un dogme de foi la domination spirituelle de l'empereur, véritable pape de la religion grecque, qui prend le titre de vicaire de Jésus Christ sur terre. Il y a plus : dans leur servile adoration, les Russes en sont arrivés à ce point qu'ils ne distinguent plus le représenté du représentant, et qu'on leur enseigne en plein catéchisme qu'il faut obéir au tsar, parce que le tsar est aussi un Dieu.
A sa mort, Nicolas était parvenu, comme ou l'a souvent répété , à mettre la tiare sur son casque et à concentrer dans sa main tous les pouvoirs souverains de l'Église gréco- russe. Quelque connue que soit cette circonstance, il n'est peut-être pas sans intérêt d'examiner avec quelle astuce Nicolas sut se servir de la religion pour étendre et consolider son pouvoir absolu.
Aucune décision importante ne fut prise, aucun projet arrêté, qu'on ne les eût à l'avance prudemment couverts des intérêts de la religion. La première guerre de Turquie ne fut entreprise , au dire des manifestes, que pour protéger l'Église orthodoxe, et faire valoir ses droits et ses privilèges contre les ennemis du Christ. On sait assez que la guerre actuelle n'eut point d'autre prétexte. Héritier du trône et des vues de Pierre Ier et de Catherine II , Nicolas voulait Constantinople. Son ambition, qui rêvait pour ses successeurs une domination universelle, oonvoi-
tait avec avidité cette première étape sur la route de la conquête du monde; et pourtant on vit cet apôtre couronné passer sous silence ses intérêts les plus chers pour ne mettre en avant que ceux de Dieu, dont il se disait le vicaire. La discussion des lieux saints devint l'occasion de la querelle, la protection des sujets grecs du sultan la véritable cause de la guerre. Ce ne fut point une guerre, ce fut une sainte croisade que le pape grec prêcha à ses sujets; et ce fut au nom de cette même foi qu'il envoya dans les montagnes de l'Asie et dans les champs de la Crimée ces hordes de barbares fanatisés.
Cette guerre, nous ne la raconterons pas ici : ce récit n'appartient pas encore à l'histoire; ce fait capital dans les annales du xixe siècle n'a pas encore reçu sa solution. En présence de l'incertitude de l'avenir, nous croyons devoir nous abstenir : les détails recueillis jusqu'ici sont d'ailleurs assez connus , et d'un autre côté leur grand nombre ne nous permet pas de les insérer dans ce volume.
La guerre entre la France , l'Angleterre et la Turquie, d'un côté, et la Russie de l'autre, se poursuivait avec acharnement : lutte de la civilisation contre la barbarie, du bon droit contre l'injustice; tous les regards étaient tournés vers Saint-Pétersbourg, quand une grande nouvelle retentit tout à coup d'un bout à l'autre de l'Europe. Le tsar Nicolas était mort le 2 mars 1855, à dix heures du matin. Cette nouvelle était si extraordinaire et cette mort si peu prévue, que personne d'abord n'y voulut croire. Mais les détails arrivèrent bientôt circonstanciés, et il fallut se rendre à l'évidence.
Malgré les prétendues certitudes dont quelques organes de la presse française se sont fait l'écho sur le genre de mort de Nicolas, de vagues soupçons ont persisté dans le public ; on se refuse à penser, en France, que Nicolas soit mort naturellement. Le peuple russe partagerait lui-même cette opinion, à en croire du moins les
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nouvelles de Saint-Pétersbourg, qui nous apprennent que le médecin du tsar (le docteur Mandt) a dû quitter la Russie pour éviter les effets de la haine publique, qui s'est hautement manifestée contre lui.
Le fils aîné de Nicolas, Alexandre deuxième du nom, né le 17 avril 1818, a succédé à son père. Comme Nicolas Ier , subitement enlevé dans la plénitude de sa force et de son pouvoir, était l'instigateur de la guerre, sa mort produisit une immense impression ; et quand on sut que le continuateur de la politique de Pierre le Grand avait cessé de vivre, on crut à un coup de la Providence. On s'imagina que l'ambition moscovite tombait avec son représentant, qu'on allait signer sur sa tombe les préliminaires d'une paix solide, et qu'il emportait avec lui les idées belliqueuses de ses ancêtres. Yain espoir ! les premiers actes d'Alexandre H ont dissipé ces illusions hâtives.
Quand aura lieu une solution si vivement désirée ? seul Dieu le sait, Dieu souverain arbitre de la guerre et de la paix.
La pénible tache d'historien que nous avions assumée est enfin accomplie : plus d'une fois, en retraçant les faits que nous venons de raconter, nous avons eu besoin d'une grande confiance en la sincérité des écrivains que nous lisions , pour ne pas nous demander si nous ne faisions pas un mauvais rêve , si nous n'étions pas la proie d'un horrible cauchemar. Sang et fange, voilà l'histoire de Russie depuis son origine jusqu'à nos jours : trop rarement quelque lueur de bien a éclairé la tristesse de notre sujet.
Pourquoi donc ce peuple a-t-il été le seul à ne pas suivre le progrès, à ne pas jouir des bienfaits de la civilisation? Non-seulement il n'a pas connu la civilisation religieuse, morale et politique; mais il ignore encore la matérielle.
Pour répondre à ces questions et à tant d'autres aux
quelles l'esprit du lecteur songe tout d'abord, on a adopté plusieurs points de vue : les savants et les philosophes, gens qui se font fort d'expliquer tout, se sont présentés; les premiers ont donné des raisons tirées de la position géographique de la Russie, du climat rigoureux de ce pays ; les seconds ont rappelé la pensée de Platon sur la nécessité de la philosophie pour civiliser les peuples, et sur le besoin qu'ont les souverains de posséder des notions philosophiques pour conduire leurs sujets.
Les raisons tirées de la position géographique d'un pays, de la température basse ou élevée qui y règne, sont assez trompeuses pour qu'on ait pu s'y arrêter quelquefois; mais elles ne prouvent rien ou prouvent peu. On peut citer tel peuple placé sous le même ciel que la Russie, et qui jouit des avantages moraux que le même climat , dit-on, a refusé aux Russes. Quant au raisonnement des philosophes , c'est un pur sophisme ; disons mieux, il est mensonger. Les philosophes ne datent pas de loin dans l'histoire, et le monde ne s'est jamais si bien gouverné que lorsqu'ils n'existaient pas encore. Depuis, avec les meilleures intentions qu'on ait voulu leur prêter, ils ont gâté et perverti tout ce qu'ils ont touché. Les appréciations des savants et des philosophes sont donc inadmissibles, et nous les abandonnons sans les examiner davantage.
Le seul principe qui puisse révéler entièrement le secret de la barbarie dans laquelle la Russie est encore plongée à l'heure qu'il est, c'est le principe religieux, l'idée chrétienne -catholique. C'est à ce seul point de vue que l'on doit examiner la Russie, c'est le seul qui nous découvre ce qu'on chercherait vainement ailleurs. Pour mieux juger le passé de la Russie, consultons celui des États européens, et de la France en particulier.
Avant la prédication catholique dans les Gaules , nos ancêtres étaient sauvages et barbares ; deux termes im-
pliquant la longue suite des vices qui déshonorent l'état primitif. La vérité luisit un jour pour eux, et ils la suivirent avec sincérité : elle les civilisa rapidement, et les conduisit à cette grandeur qui éclate à toutes les pages de notre histoire. Qui avait fait cette heureuse révolution? Le clergé catholique, dont les chefs, « les évèques (pour nous servir de la belle parole du protestant Gibbon) ont formé la France, comme les abeilles édifient leur ruche, a
La Russie, au moment de quitter l'idolâtrie pour choisir un culte chrétieu , a embrassé Terreur; elle est allée demander à Constantinople la religion grecque pervertie par Photius, et avec ce culte, qui n'avait plus que le prestige de la forme, elle a pris la civilisation raffinée, corrompue et corruptrice de Byzance. Dès les premiers jours où elle s'est jetée dans le schisme grec , la Russie a épousé l'erreur toute entière; erreur religieuse, morale et politique. Les vues qui ont déterminé la conversion du souverain russe ont-elles été bien pures ? en allant chercher le baptême à Constantinople, n'a-t-il pas trouvé un prétexte d'épier la faiblesse d'un empire qu'il convoitait déjà? L'histoire est là pour prouver que nous ne calomnions pas la conduite du premier souverain de la Russie qui a eu l'idée de changer de culte et d'imposer sa conversion à tout un peuple.
Chez les Gaulois, il y avait des catholiques avant que Clovis songeât à se faire baptiser : les exemples des peuples conquis ont entraîné la conversion du roi des Francs, et voilà pourquoi le catholicisme a été si vigoureux dans notre patrie; c'est qu'il n'a pas été impose, mais choisi et adopté librement.
Et puis, disons-le, les barbares Gaulois, les Francs païens, avant même de recevoir le baptême, l'avaient en quelque sorte mérité par des qualités, des vertus, dont les Pères de l'Église orientale les proposaient pour modèles à leurs auditeurs. Le catholicisme emprunta aux Romains
hlk HISTOIRE DE HUSSIE.
ce qu'il y avait de vraiment bon clans leur système politique, et le transmit aux Gaulois et aux Francs nouvellement convertis.
Mais qu'ont pris aux Grecs du Bas-Empire les Russes devenus chrétiens? Rien, si ce n'est tout ce qu'il y avait de ruse, d'astuce et de corruption dans leur caractère : telle a été leur première civilisation. Depuis, ils n'ont emprunté aux nations étrangères que le vernis imposteur de leurs manières; mais grattez cette surface légère, et vous trouverez, sous le Russe, le Grec du Bas-Empire.
En France et dans les autres pays européens, toutes les classes de l'État ont concouru à la civilisation et à la liberté sage dont un peuple bien constitué doit jouir : le roi, le clergé, la noblesse, les serfs euxmêmes, tant que cette classe a existé sur notre sol. Le clergé, en se recrutant parmi les serfs autant et même plus que parmi les nobles, a peu à peu conquis la liberté du peuple, en élevant d'abord ses membres d'élite à la dignité cléricale, sacerdotale et épiscopale. Les humbles et les petits de la veille étaient les puissants du lendemain; de leur première condition ils ne conservaient que le souvenir du bien qu'ils pouvaient faire et l'expérience de la misère. C'est par le clergé ainsi constitué que les peuples ont été affranchis et relevés moralement.
En Russie, rien de semblable. Le bas clergé, les simples prêtres ont toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui, humiliés presque autant que le dernier des serfs de la couronne. Dépouillés de l'autorité de la parole, ils ne peuvent faire entendre leur voix que pour commenter en chaire, et par ordre du prince, les décrels que chaque jour voit éclore. Quelle mission pour des prêtres ! et ce n'est que dans les pays schismatiques ou hérétiquos que se produit cet affligeant spectacle. Les païens anciens et modernes, les Grecs et les Romains, aussi bien que les sauvages idolâtres de la Polynésie, ont compris quelle
puissance le prêtre doit exercer sur toutes les classes de la société : seuls, le schisme et l'hérésie ont brisé ou asservi cette voix, qui gênait leur œuvre de destruction.
Est-ce ce bas clergé russe, avili par le sort que lui a fait le chef de l'État, passible de toutes les peines des serfs, sujet à toutes les vexations de l'arbitraire, qui jamais a pu s'interposer entre l'empereur et le peuple, invoquer la clémence de l'un, réclamer pour l'autre la liberté? Quant aux évèques et aux patriarches, ils se contentent d'un vain titre, et courbent le front sous la verge de fer de l'homme qui s'est constitué le souverain des corps et des âmes. Ce qui fait surtout la faiblesse du clergé russe, c'est qu'il ne peut en appeler du caprice du tsar à la raison éclairée du pape ; c'est qu'il ne relève point de la papauté, qui est la clef de voûte de toute civilisation, de toute liberté, ainsi que les philosophes et les hérétiques eux-mêmes ont été forcés d'en convenir dans de nombreuses circonstances.
Supposons maintenant à l'empereur de Russie les intentions les meilleures et les plus religieuses ; il restera toujours investi d'une double puissance qui l'aveuglera et le conduira au plus dure absolutisme. On Ta dit avec vérité, le sultan est moins despote que le tsar ; il dépend des chefs de la religion, il doit les consulter, déférer à leurs avis, et il ne pourrait pas impunément tenter de secouer leur joug : c'est ce pouvoir théocratique qui assure au peuple la conservation de ses droits.
Le tsar, revêtu de deux caractères qu'il est impossible de confondre sans réaliser une alliance monstrueuse, le tsar est forcément enivré de cette toute-puissance dont lui seul offre le type redoutable. Il ne relève que de lui-même; et c'est sur cette donnée inadmissible, sur ce mensonge criant que vit depuis des siècles l'empire russe : là est le secret de son esclavage , de l'abaisse-
ment ou plutôt de l'annihilation de son clergé et de sa noblesse.
Nous avons dit le passé et le présent de la Russie; quant à l'avenir que la Providence lui réserve, nous n'en saurions parler. Nous avons essayé d'exprimer en quelques pages des considérations dont le développement formerait un volume : cette tache suffisait à nos forces, et nous serions heureux si nos aperçus devaient être fécondés par les réflexions qu'ils inspirent.