‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 28 sur 35 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Paul Ier. — Disgrâce de Souvarof. — Caractère sombre de Paul I<". — Sa résistance aux influences de la révolution française. — Il porte la guerre en Italie. — Il s'allie avec Bonaparte. — Sa mort. — Alexandre monte sur le trône. — Lutte entre Alexandre et Napoléon. — Traité de Tilsitt. — Ses clauses secrètes. — Campagne de Russie de 18î«. — Bataille de Leipzig. — Chute de Napoléon. — Entrée des alliés en France. — Alexandre I" à Paris. — Son retour en Russie et sa mort. — Jugement porté sur son caractère.

A la mort de Catherine II, sa mère, Paul était âgé de quarante-trois ans; la vie solitaire qu'il avait menée avec sa famille n'avait fait qu'accroître les mauvais penchants que Catherine reconnaissait en lui; après un long voyage en Italie et en France, il revint à Saint-Pétersbourg plus rempli de haine, plus soupçonneux, plus irrité et plus endurci qu'il n'en était sorti dans sa jeunesse ; mais il s'était habitué à la sobriété , à l'activité et à l'ordre ;

sou caractère s'était formé et avait acquis beaucoup de fermeté. Le lendemain de la mort de sa mère, il fut proclamé empereur, et son fils aîné, Alexandre, héritier présomptif du trône. On regretia moins Catherine quand on vit les dispositions que prit le nouvel empereur dès son avènement au trône ; c'étaient autant de bienfaits pour le peuple et pour la cour. Il rendit la liberté à douze mille Polonais détenus prisonniers dans la forteresse de Schlusselbourg, et honora le mérite du brave Kosciusko , leur chef, en lui faisant présent d'une maison et d'une pension de douze mille roubles.

Vint le moment de s'occuper des funérailles de Catherine : c'est alors que le souvenir de l'assassinat de son père se réveilla vivement dans le cœur de Paul; il résolut de le venger. Les anciens serviteurs de Pierre III furent tirés de la retraite où ils s'étaient pour la plupart ensevelis; ses portraits reparurent. Paul fit retirer avec beaucoup de pompe le cercueil de son père du caveau où l'on s'était empressé de le cacher lors de sa mort. Il fut exposé auprès du cercueil de Catherine, et on célébra à la fois les funérailles des deux époux. Rien ne pouvait rappeler d'une manière plus imposante le meurtre que Catherine s'était flattée peut-être d'avoir fait oublier par la durée et l'éclat de son règne. Pour que la vengeance fût complète, Alexis Orlof, le principal complice de ce crime, fut forcé de suivre le cercueil de sa victime. Mais était-ce bien un mouvement de piété filiale qui le poussait à déshonorer sa mère pour rendre aux restes d'uu père de vains et tardifs honneurs?

Au milieu des affaires importantes qui se pressaient autour de lui, le nouvel empereur ne parut avoir une attention suivie et sérieuse que pour le militaire ; on voyait évidemment que Paul voulait imiter le grand Frédéric. On l'entendit un jour dire : « Le matin je veux être Frédéric, et le soir Louis XIV. » Parole bien ambitieuse ! La tactique prussienne lui paraissait un

chef-d'œuvre d'invention : il s'efforça de l'adapter à son armée, sans songer aux modifications que la différence des mœurs nationales devait y apporter. Jusque alors le soldat russe avait eu un costume simple et commode; Paul lui fit prendre l'uniforme prussien, et n'oublia même pas les cheveux frisés et la longue queue. Il fît faire des modèles de queues pour être envoyés aux divers corps d'armée. Quand le général Souvarof ouvrit le paquet de modèles qui lui avait été adressé, il secoua la tète, et dit, selon sa coutume, en petits vers russes : « Ces queues ne sont pas des baïonnettes, et cette poudre ne prend pas feu. » Paul apprit cette saillie et la popularité qu'elle avait acquise dans l'armée ; il n'aimait point Souvarof, et songeait à le destituer comme tous les autres serviteurs de sa mère; la plaisanterie du vieux soldat lui servit de prétexte. Non content de l'avoir privé d'emploi, l'empereur l'exila dans une terre éloignée.

Les ministres éprouvèrent presque tous le sort de Souvarof. Dans toutes les administrations on vit arriver de nouveaux fonctionnaires qui n'avaient point figuré sous le règne précédent. Les monuments qu'avait laissés Catherine ne furent pas plus respectés; Paul en changea une partie en casernes. Un grand nombre d'emplois civils furent supprimés, et les dépenses du trésor considérablement diminuées. Paul favorisa le commerce de la Russie; il travailla à l'exécution du projet qui existait depuis longtemps de joindre par des canaux la Baltique à la mer Noire. Il fit ouvrir les canaux de Novgorod, Marin Saisk, Berezin et Oginsk, qui ne furent achevés que sous le règne d'Alexandre.

L'acte le plus important du règne de Paul fut la loi de succession qu'il publia en 1797, et qui fut déclarée acte constitutionnel de l'empire. La succession au trône ne devait plus dépendre des caprices du souverain. C'était au fils aîné de l'empereur et à toute sa postérité mâle que devait appartenir la couronne; au défaut de l'aîné, le

second tils et sa postérité mâle sont appelés au trône; au défaut de mâles , les enfants ou descendants femelles y ont droit, eu observant toujours la proximité. La majorité du souverain est fixée à seize ans.

Paul avait continuellement devant les yeux le sort de son père; il semblait redouter sans cesse une nation qui avait laissé égorger Pierre III, et pour ne pas être, comme ce monarque, la victime de ses sujets, il voulut les éloigner de sa personne par la terreur. Sa femme même, quelque estime qu'il eût pour ses vertus, ne fut pas exempte de cette espèce de proscription ; et si quelqu'un lui parlait bas en sa présence, Paul ne manquait pas d'adresser des reproches à l'un ou à l'autre. Un jour elle s'entretenait à voix basse avec un ministre étranger; Paul l'interrompit brusquement par ces mots foudroyants : « Madame, vous vous préparez peut-être à jouer le rôle de Catherine ; mais sachez que vous ne trouverez pas en moi un Pierre III. » Dans cette méfiance, il exigea avec la dernière rigueur les signes par lesquels les anciens Russes avaient eu coutume de marquer leur respect et leur soumission au souverain. Si sa voiture passait par les rues, il fallait que les équipages qu'il rencontrait s'arrêtassent et que toutes les personnes descendissent pour le saluer à pied. On punissait sur-le-champ ceux qui y manquaient, sans faire la distinction des personnes. Une dame qui venait à la ville chercher un médecin pour son mari malade à la campagne, eut le malheur de ne pas faire attention à la voiture de l'empereur qui passait ; elle fut aussitôt mise en prison, et ses domestiques furent envoyés à l'armée. Effrayée de cet ordre sévère, et désespérée d'être séparée de son mari, la dame perdit la raison, et le mari mourut sans secours. Deux autres femmes furent punies avec plus d'inhumanité encore pour la même faute : elles furent rasées et fouettées.

Les malheureuses conjonctures de l'époque dans laquelle Paul était arrivé au trône contribuèrent à fortifier

HISTOIKE DE RUSSIE, tfft

son humeursombre et soupçonneuse: il avait sous les yeux l'exemple fatal de la révolution française, dont les maximes commençaient à circuler en Europe ; elles retentissaient sur les bords de la Baltique. Aucune mesure ne sembla à Paul assez sévère lorsqu'elle tendait à travailler dans le sens contraire de la révolution. Tandis qu'on faisait jurer en France fidélité à la constitution, les fonctionnaires publics en Russie furent obligés de jurer haine à la république et à l'anarchie. Paul traça des bornes à l'esprit de ses sujets comme au territoire qu'ils occupaient. Une censure inflexible empêchait l'entrée des livres étrangers, et examinait avec rigueur tout ce qu'on publiait -en Russie. De nombreux agents de police surveillaient la conduite et même les sentiments des individus. Les étrangers n'étaient reçus dans l'empire qu'avec une inquiétude mauifeste; on en renvoya un grand nombre, et ceux auxquels on permit de rester vivaient dans une gène faite pour les dégoûter bientôt de ce séjour.

Mais rien n'excuse les manies bizarres dont Paul entremêlait ses soupçons et ses craintes exagérées. Il avait en horreur les chapeaux ronds et les pantalons, et ne voulait pas qu'on en portât. Pour en abolir l'usage, il s'y prit comme autrefois Pierre 1er lorsque ce prince voulut abolir la mode de la barbe. Des Cosaques avaient ordre d'enlever et de déchirer tous les chapeaux ronds qu'ils verraient dans les rues : il y eut des gens battus parles soldats, et même envoyés à l'armée pour avoir cherché à conserver leurs chapeaux .

Paul s'était contenté jusque alors de s'opposer aux influences de la révolution française ; mais les conquêtes de la République, Pitt , et sa haine personnelle contre les républicains, l'engagèrent à entrer dans l'alliance de l'Autriche et de l'Angleterre contre la France. Ses alliés réclamèrent Souvarof pour général en chef de l'armée coalisée; Paul le leur accorda, et écrivit luimême au vieux soldat dans des termes flatteurs et

mérités. Souvarof vole à Saint-Pétersbourg, se rend de là à Vienne, où il est reçu comme le libérateur de l'Europe, et nommé feld- maréchal. Sous le règne de Catherine , il avait terminé par des coups de maître les guerres de Turquie et de Pologne ; cette impératrice lui réserva le commandement des armées qui devaient agir contre la république française. Souvarof, qui hàfesait autant que Catherine et Paul le républicanisme, écrivit plusieurs fois à sa souveraine : « Mère, fais-moi marcher contre les Français. » Quand Paul, à son avènement au trône, changea les dispositions de sa mère, Souvarof en tomba malade de chagrin. Enfin ses vœux furent exaucés. A la tète d'une armée formidable, il devait faire rentrer les armées républicaines dans les limites de leur patrie, relever le trône , et y rétablir les princes qu'elles en avaient vu descendre. Telle était du moins l'intention secrète de Paul; ses alliés en avaient une autre moins désintéressée, mais ils ne la faisaient pas encore connaître.

Comme l'Italie offrait de grandes ressources, comme c'était dans ce pays que les Français avaient fait le plus de progrès, Souvarof convint avec l'empereur d'Autriche que l'Italie serait le théâtre de la guerre (1799). L'armée autrichienne était auprès de Vérone : Souvarof lui amena un renfort de quarante mille Russes, accoutumés à vaincre sous sa conduite. Voyant qu'une fois maître du nord de l'Italie, il le serait plus facilement de la partie méridionale, le premier plan de Souvarof fut de percer par la Lombardie. Le 26 avril, il passa la rivière d'Adda, s'empara du camp français, et deux jours après il fit son entrée triomphante à Milan. Un grand nombre de places où les Français avaient laissé des garnisons tombèrent au pouvoir des alliés; ceux-ci assiégèrent Mantoue et les citadelles d'Alexandrie et de Tortone; Turin même devait être investie par leurs troupes. Après avoir fait une entrée solennelle dans Alexandrie, accompagné du grand-duc Constantin et du général Mêlas, Souvarof se

dirigea sur Turin, commença le bombardement de cette ville et la prit au bout de quelques jours; mais la citadelle ne se rendit qu'un mois après.

Le général Moreau s'était retiré avec les débris de son armée dans le pays de Gèues ; le général Macdonald se hâta de venir à son secours : Souvarof ne put que prévenir son arrivée, mais sans aucun autre succès pour le moment. Peu de temps après, Mantoue, à la suite d'une longue résistance, ouvrit ses portes au général russe, qui s'illustra encore par la victoire de Novi, où périt le brave Joubert. Souvarof avoua que jamais victoire ne lui avait été disputée avec autant d'acharnement. Tortone se rendit trois semaines après la bataille de Novi. Souvarof pouvait se flatter d'être maître de la haute Italie ; le seul poste important qui restât aux Français était la ville de Gènes. Il s'apprêtait à leur arracher celte place, quand les intrigues des cabinets vinrent traverser ses plans, et firent perdre tout le fruit de cette glorieuse campagne.

Souvarof avait déplu à l'Autriche en rappelant , après la prise de Turin , le roi de Sardaigne dans ses États ; elle ne put cacher alors ses véritables intentions, qui étaient de garder les conquêtes des armées combinées en Italie; en levant une armée, composée de tous les contingents des princes de l'empire, elle espéra se maintenir en Italie sans le secours des Russes. Paul Ier entra en partie lui-même dans cette idée. Les cours alliées convinrent alors de faire agir les Russes en Suisse; mais cette entreprise échoua, quoique confiée à Souvarof. Les Russes furent défaits par les généraux français Masséna et Soult ; et la campagne de Suisse, en sauvant la république française, fut pour nos armées le commencement d'une série de triomphes qui depuis lors ue furent interrompus que par de très -faibles revers. Voyant l'impossibilité d'occuper la Suisse, Souvarof repassa les Alpes et se prépara à retourner en Russie. Vainement l'Autriche et l'Angleterre voulurent- elles le ramener à la

IHSTOUIE DE RUSSIE.

coalition; il resta inflexible, et Paul persista dans les mêmes sentiments.

Deux expéditions manquées suffisaient pour donner au tsar de l'aversion pour les coalitions. L'expédition de Hollande, entreprise avec les Anglais, fut plus courte, mais aussi moins honorable pour les Russes que la campagne d'Italie. La guerre de Hollande ne dura pas deux mois, et fut très - glorieuse pour les armes françaises. Paul Ier fut détrompé de Terreur dans laquelle Pavaient induit les alliés sur l'anarchie de la France et sur la facilité de la vaincre. Il témoigna son mécontentement aux ambassadeurs d'Angleterre et d'Autriche , et reçut trèsfroidement Souvarof, qui à cette époque revint à Saint- Pétersbourg. Le vieux général mourut bientôt après de chagrin.

Les arrestations et les exils étaient permanents; de nombreux prisonniers étaient transportés en Sibérie. On ne laissait souvent à ces malheureux qu'une heure pour arranger leurs affaires ; puis on les envoyait sous un climat rigoureux, sans leur accorder les moyens de se garantir contre un froid glacial. La colère de Paul frappait indistinctement toutes les classes de la société ; les courtisans , les gens de lettres, les militaires, les marchands, les femmes, tous encouraient pour des fautes légères la peine de l'exil ou du knout. On continuait de faire la guerre aux chapeaux ronds, aux cheveux courts et aux pantalons. La censure sévissait contre les livres étrangers; comme on n'avait d'abord aucune liste des ouvrages défendus, on prit l'index de Vienne. Il en résulta d'étranges méprises : différents livres de piété de la religion grecque qui étaient prohibés à Vienne furent aussi rejetés par la censure russe.

Tandis que Paul prémunissait son empire contre les dangers de l'anarchie, le pays qu'il avait vu dévasté par ce fléau avait déjà cessé d'être agité par les factions. La France, en mettant les rênes du gouvernement entre les

mains de Bonaparte, était rentrée dans Tordre et reprenait crédit chez les puissances étrangères. Elle sollicitait ralliance de la Russie contre les Anglais , et Paul , qui n'avait haï que les républicains, s'unit franchement à la France (1800). Il y a lieu de penser qu'il serait resté fidèle à ses engagements, et qu'il aurait appuyé de toutes ses forces le système de Bonaparte, si une fin prématurée ne l'eût enlevé; il fut trouvé mort le 24 mars 1801. On s'accorde à croire qu'il fut assassiné par quelques nobles mécontents; mais les détails de cet événement tragique ne sont pas encore connus d'une manière authentique. Son fils aîné Alexandre lui succéda.

Bien que d'une constitution forte en apparence, et d'une taille élevée , ce prince fut dans sa première jeunesse d'une santé délicate. Sa grand'mère, Catherine II, qui le destinait au trône à l'exclusion de Paul Ier, le tint soigneusement éloigné de son père. Dès l'âge de seize ans, Alexandre fut uni (9 octobre 1793) à Louise-Marie, troisième petite -fille du grand-duc Frédéric de Bade, qui prit, en entrant dans la communion grecque, le nom d'Élisabeth Alexiewna. Après la mort de Catherine II, Alexandre se vit écarté des affaires par la défiance ombrageuse de l'empereur son père ; et il avait atteint, dans de paisibles études, sa vingt-quatrième année, lorsqu'une catastrophe imprévue le fit monter sur le trône. Aussitôt après la mort de son père , Alexandre fut salué empereur par les conjurés dans la cour même du palais où il attendait l'abdication de Paul Ier, sans se douter du crime qui allait être commis. Rien ne prouve qu'il eût pressenti ce fatal dénoûment; cependant il est certain qu'il avait eu des rapports avec les conjurés, et que le chef du complot avait habilement semé des défiances et des soupçons mutuels dans l'àme du père et dans celle du fils; qu'il avait obtenu le consentement de celui-ci, non pour l'assassinat, que les conjurés eux-mêmes n'avaient peut-être pas prévu, mais pour l'arrestation de

1 empereur et son abdication forcée. Ce qui prouverait encore cette assertion , si une foule de témoignages n'étaient venus l'établir, c'est qu'Alexandre n'infligea d'autre peine que celle de l'exil aux chefs de la conspiration , et que plusieurs d'entre eux furent même honorablement employés sous son règne.

Il quitta le palais Miehaïlof , où le crime avait été commis et où il habitait un appartement au-dessous de celui de son père, et se rendit au palais d'hiver, où il reçut les hommages et les serments de tous les corps de l'État. Les premiers actes du nouveau règne annoncèrent des jours heureux pour la Russie. Le jeune souverain s'empressa de révoquer les absurdes et vexatoires ordonnances qui avaient signalé les derniers moments de son père, et il disgracia tous ceux qui par leurs avis avaient trompé la justice de Paul et contribué à diriger vers la tyrannie le caractère inquiet et soupçonneux de ce malheureux prince. Il délivra tous les prisonniers détenus dans les forteresses, et rappela de Sibérie cette foule d'exilés qu'y avait entassés un aveugle et capricieux despotisme. Les impôts furent réduits, les poursuites suspendues, et toute amende remise aux débiteurs du fisc. Le commerce reçut de nombreux encouragements; l'introduction des livres étrangers obtint une grande extension, et la liberté de la presse une latitude plus grande encore. Il est vrai qu'un peu plus tard Alexandre parut se repentir de quelques-unes de ces concessions, et qu'il y imposa des limites; il est également vrai que l'inquisition d'État, supprimée le 2 avril 1 801 , fut rétablie le 3 janvier 1 802. Quant à l'extérieur, ses premières pensées et ses premiers rapports furent également pacifiques et généreux. Il mit tin, par une convention, aux différends que Paul avait eus avec l'Angleterre. Il maintint les traités qu'il trouva établis avec la France, et parut vouloir sincèrement vivre en bonne intelligence avec celui qui , sous le titre de consul, en était devenu le souverain. L'entrevue

qu'Alexandre eut, au mois de juin 1802, à Memel, avec le roi de Prusse, n'eut pour objet que l'indépendance de l'Allemagne, menacée par les envahissements de la France. De retour daus ses États, il poursuivit ses réformes dans toutes les branches du gouvernement.

En annonçant à ses peuples son avènement au trône, Alexandre avait déclaré qu'il marcherait sur les traces de Catherine 11, son aïeule. Or, on sait que le système politique de cette princesse fut d'étendre la civilisation dans les provinces les plus reculées de l'empire, et d'assurer la prépondérance, ou plutôt la domination de la Russie, sur l'Europe et sur l'Asie. Alexandre se montra toute sa vie fidèle à ce double système.

Cependant le traité d'Amiens, qui semblait le gage de la tranquillité de l'Europe, avait été moins une paix qu'une trêve; les éléments d'une guerre générale se développaient chaque jour. Le bon accord entre la France et la Russie était à la veille d'être violemment brisé. L'exécution du duc d'Enghien (1804) excita de la part d'Alexaudre les plaintes les plus amères : il refusa de reconnaître Napoléon comme empereur; celui-ci se répaudit contre lui en des paroles violentes, et la guerre fut inévitable. Ainsi commença entre les deux colosses européens cette lutte qui devait être si longue, si sanglante, et ne se terminer que par la ruine de l'un des deux adversaires.

Le mémorable traité de Tilsilt, qu'Alexandre et Napoléon signèrent le 7 juillet 1807, à la suite d'une entrevue qu'ils eurent sur un radeau construit au milieu du Niémen, est un des faits les plus importants et les plus extraordinaires de la diplomatie européenne. Par cet acte, l'empereur de Russie reconnut Napoléon dans toute sa puissance et dans tous ses titres, y compris celui de Protecteur de la Confédération du Rhin, et il reconnut aussi ses frères comme rois de Naples, de Hollande et de Westphalie. Alexandre promit sa médiation entre la

m HISTOIRE DE RUSSIE.

France et l'Angleterre, et il s'engagea, si cette médiation était refusée, à subir toutes les conséquences du système continental. Voilà quelles furent les stipulations ostensibles de Tilsitt; mais, pour les observateurs éclairés, il resta démontré que des conditions secrètes, et bien autrement importantes, avaient été arrêtées entre les deux souverains. Le texte que nous reproduisons ici, et qui fut publié pour la première fois en 1834, révèle toute la portée de ce traité.

« I. La Russie prendra possession de la Turquie européenne, et étendra ses conquêtes en Asie autant qu'elle le jugera convenable. — II. La dynastie des Bourbons en Espagne et la maison de Bragance en Portugal cesseront de régner. Un prince de la maison de Bonaparte succédera à chacune de ces couronnes. — III. L'autorité temporelle du pape cessera. Home et ses dépendances seront réunies au royaume d'Italie. — ÏV. La Russie s'engage à aider fa France de sa marine pour la conquête de Gibraltar. — Y. Les Français prendront possession des villes situées en Afrique, telles que Tunis, Alger, etc. ; et, à la paix générale, toutes les conquêtes que les Français pourront avoir faites en Afrique seront données en indemnité aux rois de Sardaigne et de Sicile. — VI. L'ile .de Malte sera possédée par les Français, et il ne sera fait aucune paix avec l'Angleterre tant qu'elle n'aura pas cédé celte ile. — VII. Les Français occuperont l'Egypte. — VIII. La navigation de la Méditerranée ne sera permise qu'aux navires et vaisseaux français, russes, espagnols et italiens. Toutes les autres nations en seront exclues. — IX. Le Dauemark sera indemnisé dans le nord de l'Allemagne par les villes lianséatiques, sous la clause cependant qu'il consentira à remettre son escadre entre les mains de la France. — X. Leurs Majestés les empereurs de Russie et de France conviendront ensemble d'un règlement, d'après lequel il ne sera permis à aucune puissance de mettre en mer des navires marchands, à

moins qu'elle ne possède un certain nombre de bâtiments de guerre. » .

Les secrets de la politique de Napoléon à cette époque s'expliquent très- bien par ce peu de mots qu'un officier de son état -major (le général Jomini) écrivit alors du théâtre des événements : « Nous venons de faire avaler un verre d'opium à l'empereur Alexandre ; et pendant qu'il dormira, nous allons nous occuper ailleurs. » Des écrivains russes, et notamment l'aide-de-camp d'Alexandre, M. de Boutourlin, déclarent nettement que le traité de Tilsitt était trop onéreux à la Russie pour qu'elle pût le considérer autrement que comme un moyen de gagner du temps. Ainsi, pour la ruse et le calcul, aucun des deux souverains ne le cédait à l'autre; mais on voit que, plein de confiance dans son habileté et de dédain pour la jeunesse et l'inexpérience d'Alexandre, Napoléon fut en cette occasion la dupe d'un prince nourri dans l'astuce des cours, qui cachait sous une apparence d'effusion et de candeur un esprit subtil et impénétrable. Ce fut sous le vain prétexte de compléter le système continental, et en conséquence des conventions de Tilsitt, que, vers le commencement de 1808, Alexandre tourna ses armes contre le roi de Suède, Gustave IV, son beau-frère, qui venait de conclure une alliance avec l'Angleterre. Il fit envahir la Finlande , et , pour hâter une conquête à laquelle il mettait le plus grand prix, Alexandre joignit à la force des armes des moyens peu dignes de la réputation de loyauté et de grandeur qu'il s'était acquise. Ainsi fut consommée cette conquête si longtemps convoitée par les prédécesseurs d'Alexandre, cette conquête qui assure l'ascendant de la Russie sur la Baltique, et met sa capitale à l'abri des dangers que lui avaient fait sentir plus d'une fois les rois de Suède , et surtout le père de Gustave IV.

A celte époque, Napoléon essuyait dans la Péninsule des revers éclatants, et qui apprenaient aux puissances

du Nord qu'il n'était pas impossible de résister à ses armes. Ce changement de fortune excita de sourdes rumeurs parmi ses ennemis; et, dans la crainte que l'amitié d'Alexandre n'en fut ébranlée, il provoqua la réunion d'Erfurth , où l'empereur de Russie se rendit dans le mois d'octobre 1808 , et où il donna de nouveau à son redoutable allié des témoignages multipliés d'estime et d'admiration. On n'a pas oublié l'espèce de mouvement dramatique auquel il s'abandonna au spectacle, lorsque, entendant ce vers devenu célèbre :

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux,

il serra la main de son grand ami, comme il l'appelait alors, et s'inclina profondément, disant avec une effusion tout à fait théâtrale : « Je neïai jamais mieux senti. »

Le principal résultat des conférences d'Erfurth fut la confirmation de ce qui avait été convenu à Tilsitt. Napoléon fit quelques réclamations sur l'invasion de la Finlande, qui n'avait pas été formellement décidée à Tilsitt, et ce fut là le motif pour lequel il exigea la suppression de l'article secret relatif à la Turquie. Alexandre dut en être profondément blessé ; mais il ne pensa pas que le temps de la franchise et de la résistance ouverte fût arrivé; il continua donc de dissimuler. C'est aussi aux conférences d'Erfurth qu'il faut rapporter la demande que fit Napoléon de la main d'une princesse russe, demande qu'Alexandre sut éluder sous des prétextes de religion et d'affections de famille dont Napoléon ne fut ssns doute pas entièrement dupe.

Avant de se séparer, les deux empereurs écrivirent une lettre collective au roi d'Angleterre pour l'engager à la paix : ainsi qu'on devait s'y attendre , cette lettre n'eut point de résultat. Alexandre, comme le révèlent de curieuses correspondances conservées dans, les archives d'Angleterre, était l'ami secret et dévoué de cette puissance, qu'il envoyait féliciter dans les termes les plus

flatteurs à chacun des désastres qu'elle causait à Napoléon. Il recevait comme portugais les navires britanniques, et favorisait de tout son pouvoir dans ses États le commerce de cette puissance, qui l'aidait si bien.

Dès 1811 Napoléon faisait ouvertement d'immenses préparatifs de guerre, et il n'en cachait pas le but, qui était l'asservissement de la Russie elle-même, contre laquelle il était irrité. Malgré les réclamations et les plaintes de la Russie et de l' Angleterre , il n'avait pas cessé d'étendre ses conquêtes, et le continent européen presque tout entier obéissait à ses lois. Alexandre seul conservait encore quelque indépendance, et ce reste d'indépendance il allait le perdre s'il eût cédé à toutes les exigences du système continental, devenu chaque jour plus intolérable. Irrévocablement décidé à ne point fléchir devant la fortune de Napoléon , Alexandre se prépara donc à la guerre. On connaît trop bien la mémorable campagne de 1812, pour que nous entreprenions de la raconter une fois de plus. Nous arrivons à la catastrophe de Leipzig, où les alliés obligèrent Napoléon d'accepter contre toutes leurs forces réunies cette terrible bataille des nations, ainsi qu'on l'a nommée. Elle dura trois jours (16> 17 et 18 octobre 1813). Napoléon y perdit la moitié de son armée, et il n'échappa lui-même avec l'autre moitié que parce que le corps autrichien qui devait occuper le seul point de retraite qu'il se fût ménagé, n'avait pas réussi à s'en rendre maître. Après une aussi grande victoire, les armées confédérées ne firent plus guère qu'une marche triomphale jusqu'au Rhin. Arrivés à Francfort (1er décembre) , les trois monarques envoyèrent à Napoléon des propositions de paix qui ne furent point acceptées, et ils publièrent alors, sous le titre de déclaration, un manifeste violent, bientôt suivi de l'envahissement du territoire français, sous des semblants de justice et de pacification, après la lutte héroïque que Napoléon venait de soutenir contre l'Europe entière. L'invasion de la France

HISTOME DE RUSSIE.

fut en conséquence résolue, et elle s'effectua en même temps par la Suisse, par Coblentz et par Cologne, dans les premiers jours de janvier 1814.

Le 31 mars de cette année, Alexandre fît son entrée dans Paris à la tète de ses troupes , ayant à ses côtés le roi de Prusse, et saluant de la manière la plus gracieuse la foule des habitants qui se pressaient sur son passage. A son arrivée sur le boulevard, il s'écria plein d'émotion : « Je ne viens point en ennemi. Je vous apporte la paix et le commerce. La paix, l'amitié, le bonheur des Français, voiià mon triomphe. » A ceux qui lui demandaient les Bourbons il disait : a Déclarez - vous d'une manière positive, légale, et nous vous répondons du reste. » Après la revue, il se retira dans l'hôtel de Talleyrand, ne voulant point habiter le château des Tuileries. Un conseil fut sur-le-champ convoqué : après bien des discussions, Alexandre se décida pour le rappel des Bourbons sur le trône de leurs aïeux. Il alla au-devant de Louis XVIII jusqu'à Compiègne , dans une voiture toute simple, accompagné de deux personnes seulement. Le 3 mai, jour fixé pour l'entrée de ce prince, il contempla d'une fenêtre le cortège royal, et sembla vouloir que dans cette journée les Français n'eussent des yeux que pour leur monarque. Enfin , dans la nuit du 31 mai, il partit pour l'Angleterre avec le roi de Prusse ; de là il passa en Hollande, et rentra le 25 juillet 1814 à Saint- Pétersbourg, où il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie.

Il nous reste, après ces détails rapides sur la vie et les principaux actes du règne d'Alexandre , à dire quelques mots de son caractère personnel.

Comme son rival Napoléon , il se montra toujours impatient du repos, et l'on peut dire sans exagération qu'il a passé la moitié de sa vie en voyages et en courses militaires. Dès le commencement de 1818, il partit pour visiter la Pologne, puis les provinces méridionales de

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son empire, la Tauride, la Nouvelle-Russie, la Bessarabie, les Cosaques du Don, et il signala ce voyage de quinze cents lieues par un grand nombre d'actes de munificence et de fondations utiles.

De retour dans sa capitale, Alexandre s'occupa activement de réformes utiles, nécessaires au bonheur de ses peuples, consacrant le reste de son temps à des rapports diplomatiques avec les princes ses alliés.

L'année 1825 approchait de sa fin lorsque Alexandre mourut.... Ici nous nous arrêtons, car nous ne pouvons soulever le voile qui couvrira longtemps encore les derniers moments de ce prince. Périt -il d'une manière violente, expira-t-il à la suite d'une courte maladie, c'est ce qu'il est impossible d'affirmer. On a aussi parlé de poison ; mais cette accusation est si communément produite, qu'on ne doit l'admettre qu'avec une excessive réserve. Quoi qu'il en soit, la nouvelle de la mort d'Alexandre fut accueillie dans tout l'empire avec les signes d'une vive et sincère douleur, et cette douleur trouva de la sympathie dans toutes les contrées. On peut dire aujourd'hui avec vérité que ce prince avait partout des amis et des admirateurs.

Dans une brochure consacrée à sa mémoire, M. Oowaroff, président de l'académie de Saint-Pétersbourg, a présenté Alexandre sous des traits assez ressemblants, bien qu'ils soient un peu flattés. « Ilabile à manier les hommes, Alexandre possédait une élocution facile... un tact délicat des convenances. Affable sans familiarité, imposant sans affectation, doux sans faiblesse, rien ne résistait à la séduction de ses manières. 11 exerçait un empire absolu sur les esprits, et portait dans les affaires ce coup d'œil exercé qui, au premier aspect, en détermine les limites. . . cette présence d'esprit qui en démêle avec promptitude le véritable sens... »

Il ne fut pas exempt d'ambition : les invasions de la Finlande, de la Perse, celles des provinces turques et

polonaises, enfin les conventions de Tilsitt et les exigences de Paris et de Vienne , tout cela prouve assez que ses vues ne furent pas toujours désintéressées. Mais sous ce rapport on peut dire qu'il ne fut que le continuateur de ses ancêtres. L'esprit de conquêtes était dans sa famille comme une sorte de tradition : il n'eut qu'à suivre les plans commencés par Pierre le Grand , par Catherine II, et nos événements contemporains nous prouvent qu'il n'y a pas mis la dernière main...

La dissimulation était le trait distinctif de son caractère, et Napoléon le reconnut trop tard; il s'écriait sur le rocher de Sainte-Hélène, en parlant d'Alexandre : « C'est un Grec du Bas-Empire ; il faut s'en défier. »

Alexandre fut peut-être encore plus remarquable par l'élégance et la beauté de ses formes que par les qualités de son esprit et de son cœur, et il n'était rien moins qu'insensible aux flatteries qu'on lui adressait à cet égard. Mais il fut affecté de bonne heure d'une surdité qui, ne faisant que s'accroître avec l'âge, lui donna pendant les dernières années de sa vie des habitudes taciturnes et un aspect sombre.

L'histoire de ce prince tient une grande place dans les premières années du xixe siècle, et il a eu en France, en Angleterre, en Russie et en Allemagne, une foule d'historiens.

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