CHAPITRE VII
il sort de la dynastie régnante , et se divise entre les grands , pour se disséminer encore dans la petite noblesse.
11 n'y a donc eu , dans les causes de la longue supériorité de la Pologne sur la Russie, rien d'intrinsèque : elle s'est trouvée forte, bien plus de la longue faiblesse de l'empire russe que de sa propre vigueur , tandis qu'en Russie , et tout au contraire, au milieu des horribles déchiremens de la Moscovie par les Tatars , par les Lithuaniens et par elle-même, il existe un noyau, un principe de force constitutive, par la tendance à la concentration de tous les pouvoirs, dans une dynastie d'origine militaire , immémoriale, et chef de sa religion.
Ce principe travaille sourdement; il perce peu à peu au travers des siècles , en dépit des circonstances , tournant tout au profit du trône russe, qui, tel qu'un colosse grandissant dans l'ombre, en sort tout à coup formidable pour écraser de sa gigantesque grandeur tout ce qui l'environne.
riK DU TOME Pr.EMIER.
Note (i) , Page 19.
Les noms varègucs qui nous sont parvenus sont Scandinaves , et Nestor dit positivement que les Varègues étaient des Russes.
Constantin Porphyrogënète remarque la difTérencc de la langue slavonne à la langue russe.
Les chefs des peuples qui , vers 862 , conquirent Novgorod et Kief, étaient Scandinaves ; cela est prouvé par leurs noms. Ces chefs donnèrent à leurs conquêtes , le nom de Russie ( V, Nestor ). Ils étaient donc Russes , et les Russes, Scandinaves.
Les Russes qui vinrent , en 839 , avec l'ambassade que l'empereur grec Théophile envoya à Louis , fils de Charlemagne , furent reconnus pour être Normands. Liutprand assure que ce fut après un soupçonneux examen. Or les Francs devaient alors se connaître en Normands. Ces Normands se plaignaient des pays et des peuplades ennemies qu'il leur avait fallu traverser pour aller à Byzance. Ils demandèrent à être reconduits de France par mer, dans leur pays.
Ville-Hardouin dit qu'à la prise de Constantinople par Baudouin , comte de Flandre , croisé , et allié des Vénitiens , les Warangiens, ou , selon lui , les Angles
OU Danois , repoussèrent les Latins avec leurs haches. Ces Warangiens formaient la garde des empereurs du Bas-Empire.
D'ailleurs , les anciennes guerres des Scandinaves avec les Slaves du Nord et les tribus fenniques sont connues. Les Suédois descendirent dans TEstonie au cinquième siècle , et bien souvent avant comme après. Stourlezon cite plusieurs mariages entre les piinces et les princesses de Suevie et de Finlande. Ces attaques du Nord et ces alliances finirent par une conquête. En 984 . on voit les Normands raaitres de la Livonic et de l'Estonie , et les Varegues russes, de tout le reste de la Russie d'Europe.
Rurick ne commence t-il pas sa conquête par Ladoga et Bielozero ? Pourquoi donc croire qu'il vient de la Prusse , comme le dit Lomonosof ? Et quand il viendrait du Niémen et de Rugen . comme il l'assure , Prœtorius ne dit-il pas qii'Alarick et ses successeurs goths étaient rois des Rugiens ? et Procope n'appellet-il pas les Rugiens . Goths ?
OIeg impose un tribut sur les Novgorodiens pour entretenir ses Varegues. Igor envoie demander des secours aux Varegues insulaires. \"la(limir se retire chez les Varegues , et revient avec eux. laroslaf a recours aux Varegues d'au-delà les mers. Ces princes russes étaient donc d'une même origine que ces V^arègues , pour s'aller ainsi jeter dans leurs bras? Or, celte origine insulaire et d'au-delà les mers n'est-elle pas Scandinave.
Karamsin ( page 45, vol. P"- ) dit aussi que les \ a-
règnes étaient Goths ou Normands ; qu'il y a eu de temps immémorial , en Suède , une province nommée Rossiagen , dont les habitans étaient appelés Rhos ou Rotses , etc. Au reste , le Kuriscli-haf , dans la vieille Prusse , s'appelait aussi Roussna ; le bras nord du Memel s'appelait Rhss , et ce pays PoRussié ; car ces Rhos ou Ross étaient des Suédois qui , selon Karamsin , avaient conquis la Prusse. Une des plus anciennes rues de Novgorod s'appelait la rue de Prusse, Enfin , vers i56o, Iwan IV, revendiquant la Suède comme le patrimoine de ses ancêtres , dit positivement que les Varégues d'Iaroslaf étaient des Suédois.
On sait encore que Sigurd , beau-frére du roi de Norwége , était sujet de Vladimir , et avait sa confiance ; que Trygwason , roi de Norwége , se réfugia en Russie. Tout cela pouvait arriver sans que les Grands-princes russes, et ce qu'ils appelaient leur cour ou leur garde , fussent Scandinaves. Mais ou peut en inférer aussi , qu'une même origine attirait ces princes les uns chez les autres.
Le savant et judicieux Levesque dit que les Russes ne peuvent pas avoir été Slaves. Il ajoute qu'il est seulement possible que les Ouigours , Huns sibériens , se soient répandus jusqu'à la Livonie , et aient été les premiers Russes ; qu'ainsi les Russes peuvent être descendans des Huns : mais comme tous leurs noms connus étaient goths , il dit qu'alors , avant d'avoir conquis les Slaves , il faudrait qu'ils eussent euxmêmes été conquis par les Goths ; ce qui est bien moins vraisemblable que l'opinion des laborieux et I. 28
3a6 VOTES.
exacts auteurs allemands , qui donnent aux Russes une origine gothicjue.
Enfin 5 quoi qu'il soit de la première origine des Varègues russes, toujours est-il vrai qu'au neuvième siècle , leurs alliances , leurs guerres , leurs moeurs , leurs climats et leurs noms , les avaient déjà tant et depuis si long-temps confondus avec les Scandinaves, qu'il est impossible de les en démêler. Et pourquoi croire qu'un peuple si fameux dans le Nord , soit plutôt sorti de ces tribus fenniques , toujours obscures , que de ces Golhs conquèrans du monde ?
Sait-on si le nom russe, pris généralement depuis Rurick , ne vient pas de lui ? ou bien plutôt si les Slaves, qui appelaient Russalks leurs demi-dieux des eaux, ne donnèrent pas ce nom aux pirates varègues Scandinaves , bien plus véritablement demi-dieux de ces eaux qu'ils ècumaicnt?
Mais veut-on plus de preuves sur l'origine Scandinave des Russes ? écoutez une traduction littérale de Nestor , leur plus ancien annaliste. Dans les années 860 , 61 et 62 , les f^arègues vinrent de delà les mej's , et les Nos^gorodiens , etc. , leur rejusèrent le tribut convenu. Lisez ensuite. Les Noi>gorodiens passèrent la mer chez les Farcgues rouss ; car ces f^^'arègués s appelaient Rouss , comme d'' autres Swie ( Suédois ) , d'autres Ourmians ( Normands ) , d'autres Angles i d'antres Goths. Us leur demandèrent des princes , f/ui vinrent ai^ec toute la nation ; et de ces f^arègues , le pajs de No^'gorod s'appelle terre russicnnc.
WOTES. 327
Strahlemberg , officier suédois de Charles XII, assure que , de sou temps , les Finois appelaient encore la Suède, Rosslagen , et les Suédois Ruedzalains. Il ne doute pas que les Varègues russes ne soient sortis de la Scandinavie.
Quant à Lacombe , il ne sait sans doute pas plus que moi , pourquoi il dit qu'un prince nomme' Russus donna son nom à la Russie.
Le Russe Lisakewitz dit positivement ( Hist. de Noi>gorod ) que les Varègues étaient Golhs , et s'appelaient Russes ; que les Roxelains étaient des Goths descendus dans le Midi au quatrième siècle, et qu'une province suédoise s'appelait jadis Rosslagen ».
' Il faut dire ici que Malte-Brun comLat cette opinion ; il croit les Russes issus des Roxolans, anciens haLitans de la Russie centrale. Ces Roxolans étaient connus parleurs guerres contre l'empire romain , en 68 , 166 et 270. On les voit , vers le milieu du quatrième siècle, soumis tantôt aux Huns , et tantôt aux GotliS, maîtres de ces contrées depuis Ilermanrik. Ajoutons que Malte-Brun cite Suhm et Snorron contre l'opinion qui place le Lerceau des Russes en Scandinavie. Toutefois , il ne semble pas que ces autorités soient assez fortes, et le nom de Rojcelani assez semblable à celui de R.usse , pour détruiie la masse de preuves qui résultent de toutes les citations précédentes. Croyons donc toujours que les Varègues étaient à la fois et Russes et Scandinaves, en attendant que les Russes d'aujourd'hui en décident eux-mêmes ; car on assure qu'ils s'ajjpliquent à cette recherche avec un zèle , une intelligence , un esprit de critique et une science qui , tous les jours, font des progrès remarquables.
3j8 >otes.
Struwe, dans sa Dissertation sur les anciens Russes ^ ouvrage rare et fort curieux , dit que les plus anciens auteurs suédois ( il cite Saxo-le-Danois ) parlent del'existence d'un peuple ross dans le premier siècle ; que Riss ou Ross , en celte , signifie èléi^ation : d'où il infère que les Riss ou Ross étaient des montagnards scandinaviens ; que leur paysétait situe' à l'est du golfe Bothnique ; que de là ils s'étendirent au nord et au sud du Ladoga , en Estonie , etc. , etc. Il trouve chez les religieux de Saint -Berlin , en Flandre , la certitude que les Russes envoyés par l'empereur grec Théophile à Louis-leDebouuaire , parlaient la même langue que les Suédois.
Sur soixante-deux noms d'envoyés d'Oleg et d'Igor à Byzance , on verra que trois seulement sont slaves , et cinquante-neuf évidemment Scandinaves.
laroslaf épouse Indigerge , fdie du roi de Suéde, sans doute par reconnaissance des secours qu'il avait reçus des Varégues. On remarque , de plus, que Harold , frère du roi de Norwége , était chef des Varégues , gardes d'iaroslaf ; puis ensuite Lleifur , fils de Rognwaid. C'est qu'on donnait à des Varégues Scandinaves des chefs Scandinaves.
On sait que Liutprand avait appris de son beau-père Vitricus , témoin à Byzance du massacre des Russes de l'armée d'Igor, que ces Russes étaient de la Scandinavie , et en parlaient la langue.
Codinus dit que les Varégues de la garde de l'empereur grec lui souhaitaient une longue vie en anglais. Vovez la curieuse Dissertation de Lerberge sur les
doubles noms russes , c'est-à dire Scandinaves et slavons, des cataractes du Borysthène. Enfin , d'Anville croit aussi que c'est de la Scandinavie que sont sortis les Varègues russes.
Note (2) , Page 19.
Voyez Pinkerton , dans son Origine des dijférens EtahUssemens scjthes et goths , qui détruit d'un trait de plume tout l'effet de ce passage célèbre de Jornandés , ex hac igitur Scandia insuLa , quasi ojffîcina gentium , aut certe velut vagina nationum , etc. , en observant que cet auteur confond les Scythes , les Gètes et les Goths en un seul peuple, et qu'il les fait tous venir de la Scandinavie.
Il est viai que Pinkerton substitue à cette erreur l'opinion qu'en effet ces trois peuples sont identiques, mais qu'ils viennent de l'Asie, comme les Sarmates ou Slavons : car Pinkerton n'accorde à l'Europe, de population première et réellement indigène , que quelques Celtes ou Cimbres ou Cimmériens errans. ( Voy. en effet Possidonius , Strabon , Diodore de Sicile, Hérodote.) D'où il résulte, par exemple , que nous autres Francs et Gascons , nous serions originaires d'Asie et d'Afrique , et que les Scythes et les Maures seraient nos véritables aïeux.
Ce que les assertions tranchantes de Pinkerton , et ce tumultueux conflit de nombreuses citations , prouvent surtout , c'est l'impossibilité de se décider raisonnablement pour une opinion quelconque , si ce
^•OTES.
n'est que les liabitans du nord de la mer Noii'C , les plus auciennement et histoiiqucmeut connus , sont les Scythes ; ceux du centre de la Russie d'Europe , les Sarmates ou les Slaves ; ceux du nord , les Tchoudcs , les Finois ; et qu'enfin , les Varègues Rouss sont issus de la Scandinavie.
FIN DES KOTES Dt TOME PREMIER.