CHAPITRE IV
Tel est l'esprit de l'histoire du clergé russe. Celui du peuple yient d'être esquissé; il est temps d'essayer aussi de se faire une idée de la noblesse russe dans tous ses âges y jusqu'à sa chute dans cet abime d'esclavage marqué par le règne d'Iwan IV. Car c'est malheureusement dans l'histoire du despotisme que vient aboutir l'histoire de oes trois ordres.
A force de sonder les ténèbres de ces annales, les yeux s'accoutument à leur obscurité. On a donc pu entrevoir, dans le neuvième siècle , le commencement de cette noblesse, dont l'existence est si vague 9 qu'on sait à peine de quel côté la saisir.
C'étaient de terribles hommes que les Varègues ! Ils conquirent toute la Russie d'Europe sous Rurich et ses premiers successeurs j et quand Vladimir et laroslaf chancelèrent sur leiu* trône , ce fiirent encore eux qui les y rétablirent.
C'est surtout d'eux que la noblesse russe tire son origine. .
Le droit de guerre alors reçu, qui réduisait le vaincu à l'esclavage , et la nécessité où se trouve tout conquérant de ne compter que sur son armée, d'en dépendre, de la contenter, de l'intéresser à
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la conservation de sa conquête par des établissemens; enfin ^ l'impossibilité pour des barbares de gouverner un pays barbare , autrement que par une informe et grossière féodalité, tout cela fit que ces Varègues et les Slaves qui se soumirent à propos , et qui les secondèrent , se partagèrent le pays , en répondirent k leur chef, et furent des nobles.
Que des guerriers, des peuplades slaves ou ralliées, ou conquises, se soient dès-lors et depuis mêlées à ces conquérans, comment en douter? Mais il importe peu : la souche était Scandinave, tout ce qui s'y greffait en prenait la sève : c'était comme ces corporations qui , sans cesse renouvelées , n'en conservent pas moins toujours le même esprit.
Cette noblesse, d'origine Scandinave comme tant d'autres, a donc, comme tant d'autres encore, commencé par un peuple de vainqueurs cantonné au milieu d'un peuple conquis ; et si , là comme ailleurs, cette fière origine n'a point promptement transformé , dans la main de ces nobles , ces cantonnemens en fiefs, et ces fiefs en souverainetés, c'est que les mœurs , les lieux, les temps et les circonstances se sont réunis contre une marche si naturelle.
En effet, la noblesse russe n'a point été conune celle du reste de l'Europe , rivale de l'autorité sour veraine ; elle ne fut jamais comptée que comme une
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milice fidèle , suivant les mœurs de ses aïeux et l'esprit de son institution.
Néanmoins , on se rappelle que le seigneur de Polotsk s'était déjà afiranchi sous Vladimir de l'autorité du prince , comme en France nos comtes. Mais comme il y avait peu de villes , et qu'il y eut bientôt autant de princes du sang que de villes, elles devinrent l'apanage des princes avant que les seigneurs, trop éloignés l'un de l'autre, eussent pu feiîre corps et s'y maintenir.
Aussi, qu'un seul noble ait osé lutter contre un seul prince apanage, c'est une chose inouïe dans l'histoire russe ; tant ces nobles restèrent faibles , sans exception , devant la multiplicité des princes du sang, et par la rareté des villes, qui suffisaient à peine aux apanages, de sorte qu'il n'y en eut que pour les princes* '
Au milieu de ces vastes déserts, ces villes populeuses et fermées, devaient être d'une grande importance relative. Les voyageurs du quinzième siècle disent qu'il n'y ayait alors que les environs des cités qui fiissent cultivés. Ces cités étaient st considérables, qu'en 1602 Moscou put perdre cent mille hommes par diffërens fléaux. On connaît la population de Novgorod. Cela ne prouve pas
■ Entre autres exemples, remarquez que, sous Vladimir-le- Grand, Rostof et Mouroum, fiefs appartenant, depuis Rurick, à des chefs varègues , leur furent retirés pour être donnés aux fils da Grand-prince. (Karamsin, vol. I, page 394.)
que le pays fût plus peuplé qu'aujourd'hui , mais seulement que , dans ces temps de désordre et de barbarie 5 la crainte rassemblait et resserrait dans leurs cités des peuples , qui^ s'ils étaient restés dispersés dans les campagnes , n'auraient pu y vivre en sûreté. :>
La même crainte retint les nobles dans ces villes; et vraiment, la fière et orgueilleuse individualité, et l'isolement de la vie féodale, étaient-ils possibles dans un climat si dur, si triste; sur un sol si dépeuplé^ si plat, partout accessible, surtout en hiver , et menacé par des incursions si furieuses et si subites ?
Or, cette noblesse dut rester sansforce et sans indépendance personnelle, dans un pays où les cités seules pouvaient être protectrices. En effet, tout lui manquait dans les champs déserts , jusqu'aux pierres, et jusqu'à ces positions escarpées, indispensables à la construction de ces châteaux forts, dont ailleurs elle couvrit l'Europe. C'est pourquoi elle fut obligée de résider dans ces villes, et de dépendre d'elles ou des princes qui les gouvernaient.
Ce ne fiit donc pas seulement la multiplicité des princes , ce fut la puissance des cités , et la nécessité d'y vivre , qui firent la faiblesse des nobles russes ; car la noblesse est campagnarde de sa nature ; dès qu'elle se mêle à de grandes réunions d'hommes , qui s'éclairent et reconnaissent leur force par leur