CHAPITRE IIL 3o
Cependant , l'ignorante et sauvage Asie s'était étendue sur la mer Noire , jusque dans Byzance , entre la Russie et le midi de l'Europe, Ce n'est donc point au travers de cette mer devenue barbare, que les efforts de Pierre pourront se foire jour, jusqu'aux lumières européennes.
Mais vers le nord-ouest, une autre mer, celle d'où vinrent, au neuvième siècle, ces premiers Russes fondateurs de son empire , est à sa portée. Cette mer, quelque hyperboréenne qu'elle soit, a pourtant, comme la plupart des autres mers, civilisé ses peuples riverains. Elle seule peut unir la Moscovie à la vieille Europe; c'est par elle surtout , et par les ports des golfes de Finlande et de Riga , que la Russie peut aspirer la civilisation. Elle ehassera de son sein les vapeurs grossières de cette double barbarie asiatique et gothique , si tenaces l'une par l'autre , et dont la double source avait été si près d'elle.
Mais ces ports tiennent à une terre guerrière , hérissée de places fortes, et défendue par une nation redoutable. N'importe ; tout doit être tenté pour obtenir un si grand résultat.
Toutefois, Pierre ne fera pas de si grands efforts sans s'assurer de l'utilité de leur but. Rien de ce qui l'entoinre ne peut lui donner l'idée des nations qu'il^doit ou s'atUcher, ou combattre, et qu'on lui conseille de prendre pour modèles. Ce n'est point sur parole d'aventuriers qu'il sera le réfor-
me
3o6 LIVRE VIL
mateur de son peuple; il veut voir par lui-même cette civilisation toute faite, toute vivante, la juger dans ses eflèts, dans son ensemble, dans ses détails , la puiser a sa source. Il part % et de ce premier pas de souverain, il rompt cette vieille barrière élevée par le despotisme et la superstition entre les Russes et l'Europe, et qui ne leur laissait avec le monde civilisé, d'autre relation que la guerre. '
Alors Mustapha II était vaincu par l'empereur Léopold ; Sobieski mom^ait , la Pologne hésitait entre le prince de Gonti et Auguste de Saxe ; le célèbre stathouder Guillaume V^ , régnait sm* l'Angleterre; Louis XIV allait signer la paix de Riswick; l'électeur de Brandebourg achetait le titre de roi de Prusse , et Charles XII montait sur le trône.
Pierre n'a que vingt-quatre ans, et déjà le plan de sa vie entière semble irrévocablement tracé. Son voyage l'indique; il commence par cette Livonie , qu'il observe dans Riga au péril de sa liberté: il ne se reposera plus qu'il n'ait acquis cette province maritime, ce débouché, cette source de commerce et de civilisation , par où doit s'éclairer et s'enrichir un jour son empire.
Il gagne , en passant , l'amitié de la Prusse , qui , dans cet effort, peut un jour le servir; la Pologne