LIVRE VIII. — CHAPITRE II
Le combat fiit court; l'armée de là barbarie fiit vaincue, désarmée, enchaînée par l'armée de la civilisation.
Pierre , alors à Vienne et prêt à passer en Italie, accourt au milieu de cette victoire de l'ordre contre le désordre; il en profite. Mais ce n'est pas lorsque, revenant des pays civilisés, il retombe dans toute la férocité de ces moeurs sauvages qu'il veut réformer, en torturant et déchirant de ses propres mains deux mille de ces misérables janissaires. C'étaient , il est vrai , ces mêmes barbares , jadis meurtriers des grands de l'État , bourreaux de sa famille, trois fois assassins de son enfance et de sa jeunesse; c'étaient ces insolens qui , la hache à la main , avaient prétendu gouverner l'État dans letu-s sanglantes saturnales; ces révoltés qui, tout à l'heure encore doublement traîtres à leur patrie , venaient d'abandonner sa frontière pour renverser son gouvernement, et la replonger dans les ténèbres. Mais, enfin, l'énormité de tant de crimes ne peut motiver l'atrocité de tant de supplices; l'entraînement des moeurs et des coutumes d'alors ne l'excuse pas davantage, ni les nécessités de position et de formes rudes , indispensables à employer avec des esclaves brutes et féroces.
Les détails en sont affreux; l'histoire ne peut les taire. Pierre lui-même a interrogé ces criminels par la torture ; puis , à l'imitation d'Iwanle -Tyran, il se fait leur juge, leur bourreau; il
force ses nobles restés fidèles à trancher les têtei des nobles coupables , qu'ils Tiennent de con-* damner. Le cruel ^ du haut de son trône ^ assiste d'un œil sec à ces exécutions; il feît plu3> il mêle aux joies des festins l'horreur des supplices. Ivre de vin et de sang, le verre .dune main, la hache de l'autre , en une seule heure vingt libaticHis successives marquent la chute de vingt tètes de sirélitz y qu'il abat à ses pieds , en s'enorgueillissant de son horrible adresse. L^année d'après, le contrecoup, scHt du soulèvement de ces janissaires, soit de l'atrocité de leur supplice, retentit au loin dans l'empire ; d'autres révoltes éclatent. Quatre-vingts strélitz , chargés de chaînes , sont traînés d'Azoph à Moscou; et leurs têtes, qu'un boyard tient successivement par les cheveux, tombent encore sous la hache du czar. Il veut que, pendant cinq mois entiers, les roues et les gibets, toujours dressés, étalent leur proie. "
Sophie existait prisonnière; son ambition déchue ne s'était pas assoupie au milieu du silence du cloître et de l'isolement de la disgrâce. Une adresse des strélitz venait encore de l'appeler à la couronne. Mais Pierre a fait pendre ses trois auteurs aux fenêtres mêmes de cette princesse; il veut que le bras roidi de l'un de ces morts tienne sa coupable adresse étendue vers elle, dans la propre chambre
• ^. Korb, Printz, etc.