CHAPITRE IV
Aussi 9 Bruce et d'autres encore montrent -ils bien qu'un prince tant ami des lumières, n'avait pu haïr dans son héritier que leur ennemi déclaré. En effet, cette haine n'a, point pesé sur la tête de l'enfant de sa victime ; Pierre veut que ce même Bruce, qui a coopéré à l'exécution du père, soit chargé de l'instruction du fils. Le Tzar se plaît à venir luînmême y prendre part; et, charmé de l'aptitude de son petit-fils, un jour il le nomme sergent; un autre jour, enseigne : souvent, il le prend dans ses bras et le presse contre son cœur transporté de joie et de tendresse. Puis il lui met au cou son portrait enrichi de diamans; et déjà il l'entoure d'artistes, de constructeurs de vaisseaux, et de maîtres de toute espèce.
C'est ainsi qu'à l'exemple des panégyristes , couvrant l'horreur des moyens, non seulement par l'excellence du but, mais aussi par le bonheur du résultat, les admirateurs de Pierre-le-Grand se plaisent à montrer leur Tzar par ses beaux côtés; ils énumèrent tous les bienfaits que lui doit son empire : six provinces nouvelles , trois mers , un 'grand commerce, des forteresses, des ports, une armée régulière de deux cent mille hommes, une amirauté et une marine de quarante vaisseaux de ligne et de deux cents galères, une bonne police, une académie de marine, une multitude d'écoles élémentaires; des collèges pour les sciences exactes, les arts et les belles-lettres ; une bibliothèque im-
pénale et un cabinet de médailles ; dçs écoles d'anatomie , de médecine y de pharmacie , avec les meillenres collections d'anatomie^ d'histoire naturelle et de botanique; un jardin des plantes , un obser- TOtoire, des imprimeries avec de nouveaux caractères, une galerie de tableaux des plus grands maîtres, ^ des statues; toutes choses inconnues avant lui chez ce peuple , si ignorant qu'il regardait les langiies étrangères comme des hérésies, les sciences lexactes et naturelles comme des sortilèges : et qui, toutefois, croyait sa terre încidte et glacée la plus voisine du ciel , son grossier langage le plus agréable à la divinité , ses moeurs brutales le plus en rapport avec celles des immortels : s'imaginant être la nation la plus considérable et la plus riche de la terre, celle à qui toutes les autres devaient leur existence, et sans laquelle les autres peuples, tcms païens et impies, mourraient tous de faim.
Cependant ces peuples , a la fois si ignorans et si orgueilleux, ne croyaient point au bopheur. Toujours tyrannisés, ils ne supposaient que des génies malfaisans , ne connaissaient de dieu que celui du mal , et de pouvoir que celui de nuire ; ce qui lait que, dans un prince doux et indulgent ^^ ils n'eussent point reconnu un maître, et qu'ils redoutaient toute innovation, comme un surcroît, une aggravation de souffrances.
Telle était , selon les contemporains de Pierrele-Grand, la nation qu'il se sentit appelé à régé-