CHAPITRE VII
• ■ .il- I . .
L’heureux ascendant d’Âdascheff dura treize ans. Toute la gloire des cinquante années du règne d’Iwan IV est renfermée dans ce court espace : elle appartient à ce ministre. Iwan lui-méme, en i565y l’atteste en le maudissant; car, à cette funeste époque, il semble que la mort de la douce Ânastasie , et qu’une maladie violente du despote, aient bouleversé ses facultés mentales.
Une terreur salutaire avait comprimé sa férocité ; une autre terreur la déchaîne. D’infâmes délateurs s’insinuent; ils imputent auxi ministres qu’ils veulent remplacer, la mort de là czarine, rinsubordination des boyards , qu’ils disent près d’éclater; et, faible comme la férocité, le superstitieux Iwan se persuade cpi’AdaschelF et Sylvestre n’ont pu régner si long-temps sur son esprit, que par des maléfices.
Enfin, dans une lettre encore existante, l’insensé les accuse, comme d’une longue suite d’attentats, de tous les bienfaits dont la Russie lui attribuait la gloire; car le barbare écrivait; ses lettres et beaucoup de ses discoui-s sont même remanjuables. Comme la plupart des itisensés , parfois ce frénétifpie étincelait d’un (esprit qu’il *
livre IV. — CHAPITRE VII. 199 étalait en sophi.smcs, se piquant d’instruction, et rencontrant souvent d’heureux raisonnemens.
Dans ses actions, on poiurait de même voir parfois dominer une profonde astuce. En i5G6, prêt à commencer une guerre dangereuse, il rassemljlera des états généraux composés de trois cent trenteneuf membres , pretres , noljles , bourgeois et marchands. Il leur soumettra ses négociations avec la Pologne au sujet de la Livonie ; il Icqi' montrera l’importance de conserver ce débouché au commerce russe; il se fera déclarer par les évêques (pi’il ne leur appartient pas d’oser donner des conseils à leur czar ; par les nobles , tpi ils sont prêts à verser tout leur sang pour lui; par les bomgeois et marchands, que toutes leurs richesses lui appartiennent.
Mais déjà, les modernes Sénètpie et BuiThus de ce Néron du Nord avaient éprouvé une destinée semblable à celle des deux sages ministres du Néron de Rome ; dès-lors, ivre de sang, égaré de terreur, la vie du tyi’an moscovite n’est plus tpi un long crime , une folie furieuse dont toutefois on apei çoit le principe, et dont, au milieu dçs écarts d’une imagination ardente et désordpnnee, on peut démêler et suivre l’idée fixe. C est mj instiuct de despotisme de droit divin héréditaire, inné, que trouille la peur; ce sont dix-sepl années de termm, reçue ou rendue sans mesure dans son enfance et sa première jeunesse , tpii l’emportent sur treize
années d’efforts contre nature. Il semble voir un
jeune tigre cpi’on a tenté d’apprivoiser, et qui
retourne avec une horrilile ardeiu’ à ses premières
inclinations.
Déjà , en 1 55a , à la prise de Kasan , sa passion avait percé. Apostrophant les grands cpii l’entouraient : Tlnjin , s’était-il écrié , Dieu ma préservé . contre vous !
Toutefois , Adascheff l’avait contenu dix ans encore; mais, en i565, cette première terreur, dont les grands ont frappé son enfance , est comme ui» fantôme effrayant cpii se réveille en lui ; désormais, ce mauvais génie sera touj^oui's présent à sa pensée. Bientôt la puissance de Sigismond, qui réunit alors la Lithuanie à la Pologne, et fpii lui di.spute la Livonie, celle du grand Etienne Battori , successeur de Sigismond , dont Iwan sent la main vigoinreuse, aigriront sa tremblante et folle fureur; le soupçon de la connivence de ses sujets avec ces princes augmentera sa frénésie.
Dans cette fièvre ardente et continue de vingttrois années, les Russes comptent six redoublemens; dès le premier, que provocpie la fuite en
• Pologne du prince Kourbsky’, il accuse ce prince du projet de se rendre souvei-ain d’Iaroslaf : il ne
* conçoit pas cpie, sans craindre de perdre son âme
• • devant Dieu , ce sujet ait osé lui dérober sa tête.
' les lettres d’Iw.in et celles du priacc Koui'lisky.